Au-delà de l’innovation biomédicale, quel sens attribuer à la transplantation d’un cœur de porc sur un homme ?

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

11 janvier 2022

 

Les critères qui ont prévalu pour engager l’expérimentation de la greffe d’un cœur de porc le 9 janvier sont l’absence de tout autre recours thérapeutique pour la personne bénéficiaire, les avancées dans l’acquisition des savoirs relatifs aux xéno-transplantations et le contexte de pénurie de greffons qui pourrait justifier, dans ce domaine aussi, des audaces qui ont bien souvent servi les évolutions scientifiques.

Au moment où il est tant question de vaccins ARN messager, la transplantation d’un cœur de porc sur un Américain âgé de 57 ans éclaire d’autres champs de la recherche biomédicale et nous déroute des inquiétudes du moment. Quelle signification accorder à cette innovation scientifique ?

Dans les années 1970, la greffe d’organes prélevés sur des cadavres est apparue sur la scène publique avec sa force symbolique d’innovation scientifique suscitant à la fois les espoirs et les critiques de ce qui apparaissait comme une forme de transgression anthropologique, voire d’enfreinte à la dignité humaine.

En 1967 Christiaan Barnard réalise en Afrique du Sud la 1ère greffe de cœur ; en 1984 un enfant survit 21 jours avec un cœur de babouin ; le 19 juillet 2021 la 1ère implantation commerciale d’un cœur artificiel a  lieu en Italie ; le 20 octobre 2021 l’expérimentation d’une greffe de foie de porc est poursuivie pendant 3 jours sur une personne en état de mort cérébrale. C’est dire que ces tentatives chirurgicales disruptives et spectaculaires visant à explorer les différentes voies du possible afin de repousser la fatalité d’un dysfonctionnent organique, sont de nature à susciter par leur nature même des dilemmes tant éthiques que du point de vue des technologies mises en œuvre. Elles ont notamment bénéficié des premiers acquis de la réanimation médicale intervenant « aux frontières de la vie » et des avancées en immunologie, provoquant nombre de controverses relatives à l’intervention du médecin en situation extrême, à ce qui pouvait même être considéré comme de l’ordre de « l’acharnement thérapeutique ».

Il convient de rendre hommage aux personnes qui ont accepté le risque d’une chirurgie expérimentale (certes parfois comme ultime tentative pour éviter une mort inéluctable), revendiquant parfois la fonction de « cobaye » pour contribuer aux avancées scientifiques et au bien commun.

Il pourrait être admis a priori que les technologies développées afin de parvenir à la conception d’organes artificiels solliciteraient moins directement la réflexion éthique que les prélèvements sur cadavre ou à la suite de « l’humanisation » d’un animal. Le débat mérite d’être posé tant du point de vue de nos représentations de l’intégrité humaine au regard de la « barrière des espèces », que de cette forme de solidarité inédite entre l’animal et l’homme qui est l’un des marqueurs moraux évoqué depuis les premiers prélèvements et dons d’organes entre humains à des fins thérapeutiques.

Les critères qui ont prévalu pour engager l’expérimentation de la greffe d’un cœur de porc le 9 janvier sont l’absence de tout autre recours thérapeutique pour la personne bénéficiaire, les avancées dans l’acquisition des savoirs relatifs aux xéno-transplantations et le contexte de pénurie de greffons qui pourrait justifier, dans ce domaine aussi, des audaces qui ont bien souvent servi les évolutions scientifiques.

L’innovation biomédicale souvent guidée  par l’exigence de tout mettre en œuvre afin de favoriser les évolutions espérées pour contrer les tragédies et les injustices de la maladie, justifie cependant une réflexion sociétale qui conditionne son acceptabilité.

La question doit être posée : à quels enjeux nous confronte l’évolution des pratiques de la greffe d’organes jusqu’à ce recours aux organes d’animaux  afin de pallier la pénurie de greffons humains. Si depuis 1923 des laboratoires produisent de l’insuline à partir de pancréas de bœufs et de porcs, et que l’utilisation des valves cardiaques prélevées sur des porcs est de pratiques courante, se situe-t-on dans la continuité de ces pratiques ou en rupture ? S’il n’a jamais été anodin de bénéficier d’un organe prélevé sur un cadavre, qu’en est-il du cœur d’un animal alors qu’est attaché à cet organe une valeur symbolique spécifique ?

On ne peut pas s’empêcher d’évoquer ici le débat relatif à la production de chimères inter-espèces autorisée dans la loi n°2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique (article 20) à des fins de recherche sur l’embryon. Comme si se diluait progressivement ce qui était distinctif de l’humain au regard de l’animal, et que, d’une certaine manière, se dévoilait une proximité qui justifierait d’être mieux caractérisée.

Du point de vue de la singularité humaine et de ces solidarités inter-espèces inédites qui s’expriment dans l’innovation biomédicale, il me semble désormais indispensable d’être davantage attentif aux réflexions philosophiques que développent les « animalistes » : l’actualité scientifique leur confère, en ces circonstances, une pertinence qui mérite notre attention.

Cependant les innovations biomédicales relatives à la greffe concernent désormais la reconstruction d’organes à partir de cellules souches pluripotentes qui peuvent être ensemencées sur une matrice (comme ce fut le cas pour une bronche), mais également produire des organoïdes déjà expérimentés notamment dans l’approche des maladies rénales. Des questions éthiques d’une toute autre importance sont suscitées par les greffes de tissus cérébraux. En novembre 2017, le neurochirurgien italien Sergio Canavero rendait publique l’expérimentation d’une greffe de tête pratiquée sur deux cadavres à la Harbin Medical University….