Entendons enfin la souffrance des personnels de l’hôpital public

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

Publié dans Le Figaro, le 29 octobre 2021

 

Nous n’acceptons plus le démantèlement de ces territoires de notre démocratie où s’exprime, parfois à contre-courant de la tentation aux renoncements, un attachement profond à nos devoirs d’humanité.

 

Refonder l’hôpital public serait se fixer l’ambition de reconnaître comme une des priorités de notre République les valeurs d’hospitalité, l’exigence  de solidarité, de compétence et de bienveillance.  Cette ambition doit être affirmée dans les engagements proposés à la nation par les candidats à l’élection présidentielle.

L’inattention, voire le dédain à l’égard de ceux qui sur les terrains les plus exposés aux menaces de la rupture du lien social, de la disqualification, de l’exclusion, voire de la mort sociale, de ceux qui interviennent souvent avec le sentiment de résister seuls, n’est plus acceptable. Ceux qui incarnent un sens exigeant du bien commun, prenant le risque parfois d’y sacrifier leur vie, héroïsés en situation de menaces et auxquels est aussi confiée la mission de soigner et de réparer notre bien commun à ce point maltraité, expriment un sentiment d’abandon, voire de mépris. Ils puisent en eux et dans la vocation humaniste qui inspire leurs missions, la raison et la force d’encore résister. L’exemplarité de leur engagement, avec la conviction de s’opposer à la dissolution de nos valeurs démocratiques et à l’abandon des plus vulnérables, nous est  indispensable. Ils nous l’ont démontré, si nécessaire était, depuis le début de la pandémie.

Leur témoigner respect et considération c’est leur permettre d’exercer leurs missions, d’assumer cette fonction vitale à la vie publique dans des conditions d’exercice professionnel soucieuses de ce qu’ils sont. Il importe de reconsidérer profondément notre contrat de responsabilité à leur égard, de comprendre qu’ils témoignent de la part humaine et sensible d’une société qui n’a jamais autant éprouvé le besoin de s’arrimer à ses fondamentaux.

Les professionnels hospitaliers expriment le même désenchantement que les soignants en EHPAD ou dans d’autres établissement spécialisés, confrontés, eux aussi, aux vulnérabilités humaines et sociales. Cette convergence dans la dénonciation d’un abandon par la puissance publique des principes de solidarité qu’ils sont dans l’incapacité d’assumer pleinement, dépasse le champ de la santé. Nous n’acceptons plus le démantèlement de ces territoires de notre démocratie où s’exprime, parfois à contre-courant de la tentation aux renoncements, un attachement profond à nos devoirs d’humanité.

Tant de préconisations, de plans, d’encadrements et de procédures gestionnaires cumulées se sont avérés, à l’épreuve des faits, plus néfastes qu’efficaces. Les contraintes de toute nature entre suppression des postes, fermetures des lits, régulations strictement administratives et comptables des décisions stratégiques et organisationnelles, y compris d’ordre médical, ont abouti à des circonstances aujourd’hui considérées insupportables, incompatibles avec un devoir de reconnaissance de ce que l’esprit soignant signifie. Au cours de ces 10 dernières années l’hôpital a réduit de plus de 8 milliards d’euros ses coûts tout en augmentant d’au moins 14 % ses activités. Le modèle de « l’hôpital entreprise » avec l’obsession de la performance et de la rentabilité, au détriment d’une approche respectueuse de la personne malade dans ses choix et ses droits, s’est imposé comme un dogme. Au point de ne plus distinguer certaines pratiques du service public, notamment dans la primauté de la rentabilité et l’évaluation des filières et des dispositifs selon des critères de management, de celles en vigueur dans le secteur privé.

Pour autant l’hôpital public assume sans discriminations des missions d’excellence dans les domaines biomédicaux les plus innovants, parfois les plus coûteux et les moins rentables. Pour d’autres, les considérations financières déterminent la sélection et les conditions de leur offre, parvenant ainsi à une profitabilité assurée. Ces dernières années, nos hôpitaux se sont appauvris du départ de nombre de professionnels préférant à un combat épuisant, injuste et incertain les faveurs du secteur privé. Devrait-on sacrifier à l’illusion d’une privatisation programmée, l’idéal d’un hôpital au service de tous ?

Les valeurs hospitalières sont enracinées dans une tradition et une culture enrichies des conquêtes humanistes et démocratiques. C’est ce qui est bafoué.

Partager le quotidien d’un service hospitalier, d’un EHPAD, d’un établissement médico-social qui accueille une personne en situation de perte d’autonomie ou d’une auxiliaire de vie intervenant à domicile, c’est saisir qu’au-delà de la compétence et de la technicité, la proximité, la relation de soin et d’accompagnement imposent une capacité d’empathie difficilement soutenable lorsque gérer la pénurie ou éviter le pire devient l’obsession de chaque instant. Ne plus être audible dans la revendication, au bénéfice de la personne malade, d’un environnement disponible, réceptif à des attentes plus complexes que jamais, c’est être contraint à exercer une responsabilité dans un contexte incompatible avec la dignité et l’exigence de pratiques responsables. C’est ce que n’acceptent plus les professionnels dans leur ultime tentative de réhabiliter l’esprit d’une pratique soucieuse du bien commun en nous alertant depuis des années de l’imminence du désastre que nous constatons aujourd’hui.

Nos hôpitaux et nos établissements spécialisés ne font pas partie de l’ancien monde.

 Il est inquiétant que les professionnels dont l’expertise et l’expérience visent à développer l’innovation thérapeutique, à prévenir la maladie, à soigner, à assurer un suivi des personnes dans la maladie, les pertes d’autonomie et le vieillissement, à apaiser les douleurs et les souffrances existentielles, témoignent d’un sentiment de maltraitance institutionnelle qu’ils ne supportent plus. Un/e infirmer/ère est parfois amené/e à renoncer à son métier 3 à 5 ans après son début d’activité hospitalière !

En position de résistance, la communauté soignante s’est unie, au nom de l’intérêt général, pour défendre le service public, notre patrimoine, nos valeurs. Il ne s’agit pas d’une revendication catégorielle comme il en est d’autres, pour sauvegarder des privilèges ou des acquis. L’ensemble du corps social l’a parfaitement compris. Les associations de personnes malades qui ont conquis, de longue lutte, une légitimité  à intervenir avec leur expertise dans les instances de gouvernance de nos établissements, ne sont pas prêtes à admettre la mise à sac programmée de leurs droits. Les valeurs hospitalières sont enracinées dans une tradition et une culture enrichies des conquêtes humanistes et démocratiques. C’est ce qui est bafoué.

Sauver et refonder notre système hospitalier et médico-social est un devoir et une urgence politiques, car il s’agit de refonder l’hospitalité publique, une sollicitude, une prévenance, ce souci de fraternité affirmé dans un engagement sans condition au service de l’autre. Le courage attendu de la part des responsables politique d’intégrer aux priorités de la nation les précarités sociales, les situations de handicap et de pertes d’autonomie, les conséquences du vieillissement et les différentes formes d’exclusion ou de discrimination, relève d’une attention éthique.  Qu’en est-il aujourd’hui dans l’approche de l’échéance présidentielle ?

Nos hôpitaux et nos établissements spécialisés ne font pas partie de l’ancien monde. Renforçant leurs engagements sociaux au plus près de demandes qui ne peuvent plus aboutir là où tant d’instances ont déserté, ils se sont adaptés à des mutations que d’autres institutions n’ont pas su anticiper. Ils devraient être en capacité de nous permettre de préserver, dans le monde d’après Covid-19, les principes d’humanité indispensables à la pérennité d’un système social respectueux de la personne et de ses droits fondamentaux.

Si, faute de reconnaissance et de soutiens autres que déclamatoires ou de pieuses intentions ces professionnels de l’hôpital ou du médico-social ne trouvaient plus la moindre raison de persévérer la résolution de leurs engagements et d’espérer en nous, renonçant avec ce sentiment de désespérance que l’on constate sur le terrain à sauvegarder cette conscience du bien commun, nous perdrions l’essentiel d’une présence et d’une vigilance éthiques, alors qu’elles éclairent déterminent l’esprit même et le devenir de notre vie démocratique.

A lire : E. Hirsch, Le soin, une valeur de la République, Les Belles Lettres, 2016 ; Une démocratie endeuillée. Pandémie, premier devoir d’inventaire, érès, 2021.