Lorsque profaner l’étoile jaune est la marque d’une défaite démocratique

 

Du jaune des gilets à l’étoile jaune, une profanation

 Que l’on sollicite l’étoile jaune sur laquelle le slogan « sans vaccin » remplace la stigmatisation raciale « Juif », est, au-delà de l’indignité, l’expression d’une errance morale qu’il convient de prendre au sérieux et de ne pas seulement interpréter comme une opinion extrême que quelques invocations républicaines atténueraient.

Du jaune des gilets à l’étoile jaune, le code moral est falsifié par ce coloriage de la réalité qui revendique l’évocation des années sombres pour abolir toute exigence de discernement. Cette profanation de notre mémoire collective insulte les valeurs de dignité et entache de soupçon des revendications pourtant significatives à la fois d’une déroute et d’une défaite.

Nous savions depuis le début de cette pandémie que l’évolution des circonstances pourrait nous confronter à une crise démocratique. En vit-on les prémices ? L’irruption – au cœur d’un été que le gouvernement promettait apaisé – d’une alerte virale dont la seule parade est la vaccination, entame à nouveau le crédit accordé à la parole publique. L’usage systématisé du passe vaccinal annoncé comme réponse radicale à des circonstances qui déjouent les stratégies, agrège dans une même contestation ceux qui se réfugient dans leurs convictions et ceux qui estiment préférable le naufrage du gouvernement, en fait un désastre collectif.

Il n’est plus l’heure de revenir sur la critique d’un mode de gouvernance qui n’aura pas encore compris qu’une société déstabilisée par trop d’incertitudes et de défiances imposait à l’exécutif une sollicitude incompatible avec la brusquerie de mesures impromptues. N’avions-nous pas, au rang des urgences, à prendre le temps d’une mise en commun de ce que nous avons vécu en société depuis mars 2020 ? Reconnaître les souffrances et analyser les failles sociales provoquées par le séisme sanitaire pour réparer ce qui devait l’être ; mieux décider de la méthode permettant d’affronter ensemble des défis peu évitables. Ces enjeux relevaient d’une obligation politique qui a été négligée.

Que l’on sollicite l’étoile jaune sur laquelle le slogan « sans vaccin » remplace la stigmatisation raciale « Juif », est, au-delà de l’indignité, l’expression d’une errance morale qu’il convient de prendre au sérieux et de ne pas seulement interpréter comme une opinion extrême que quelques invocations républicaines atténueraient. Il s’agit de l’indice d’une défaite dès lors que certains n’ont pas pu s’attribuer une place dans une mobilisation en responsabilité et en solidarité.

Condamner à la réprobation publique, sans nuance et avec des mots vexatoires, les professionnels non vaccinés, demain parias d’une communauté qu’ils n’ont jamais trahie, c’est prôner des pratiques expéditives dont on peut contester les formes. Donner à penser que l’ajustement discrétionnaire du passe vaccinal pourrait demain être le dispositif mis en œuvre pour imposer de fait une vaccination que l’on ose pas proclamer obligatoire, ne peut qu’attiser des suspicions et des ressentiments.

 

Nuremberg : les zones limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas

 Le procès de Nuremberg des vingt-trois médecins et scientifiques nazis (du 9 décembre 1946 au 19 août 1947) constitue le moment fondateur de la conscience bioéthique. Le sens que l’on confère à l’idée de confiance aura été saccagé et aboli sous couvert d’autorité médicale et d’intérêt supérieur de la recherche, alors que ceux qui étaient ainsi martyrisés en ressentaient, dans leur détresse même, le plus grand besoin.

Au moment où s’arbitrent, dans la précipitation, des mesures législatives qu’il serait inconséquent de différer, leur acceptabilité semble se heurter à un irrédentisme qu’il ne faut pas déconsidérer. Pour autant, tolérer qu’une conception de l’individualisme ou d’un souci de soi porté jusqu’à l’apparence d’une forme d’indifférence à l’autre[1] puisse conduire à assimiler l’exigence vaccinale à l’idéologie nazie, serait être complice d’une imposture.

Les 16 et 17 juillet 1942 au cours de la Rafle du Vel’ d’Hiv, 13 152 juifs (dont 4 115 enfants) ont été arrêtés à leur domicile avant d’être assassinés à Auschwitz quelques semaines plus tard.

Les 114 000 participants aux manifestations du 17 juillet peuvent-ils assimiler leur condition à celle des porteurs de l’étoile jaune massacrés dans les camps ? La souffrance indicible et insurmontable des survivants leur est-elle indifférente au point de ne pas même exprimer la moindre compassion à ceux qui sont indignés par cette profanation ? « Cette comparaison est odieuse ! Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’ai été touché. Les larmes me sont venues. Je l’ai portée, l’étoile, moi. Je sais ce que c’est. Je l’ai dans ma chair » affirmait l’un d’entre eux, le 18 juillet au cours de la « Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux ʺJustesʺ de France[2] ».

Il nous faut rappeler ici aux propagandistes de propos injustifiables qui sollicitent le Code de Nuremberg pour assimiler la vaccination à une expérimentation menée sur des déportés sacrifiés comme des cobayes sur l’autel d’une science dévoyée, une réalité dont ils ignorent tout.

Le procès de Nuremberg des vingt-trois médecins et scientifiques nazis (du 9 décembre 1946 au 19 août 1947) constitue le moment fondateur de la conscience bioéthique. Le sens que l’on confère à l’idée de confiance aura été saccagé et aboli sous couvert d’autorité médicale et d’intérêt supérieur de la recherche, alors que ceux qui étaient ainsi martyrisés en ressentaient, dans leur détresse même, le plus grand besoin. Peut-on se représenter un instant la désespérance et l’effroi des personnes prenant conscience du fait que la femme ou l’homme « en blouse blanche » à leur chevet, étaient là non pas pour les soigner mais pour achever avec discipline la besogne de leur extermination tout en les utilisant sous des prétextes pseudo-scientifiques inacceptables et vains ? Certains médecins commandaient aux responsables administratifs des camps leurs lots de cobayes. Ils poussaient la minutie organisationnelle jusqu’à rédiger l’acte attestant de la mort de l’ensemble de la « livraison », dans l’attente d’une prochaine.

C’est en touchant à travers cette tragédie aux zones limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas, dès lors que sont révoqués les principes d’humanité, que s’est imposée en 1947 la rédaction du Code de Nuremberg. Il s’agit du premier cadre éthique prescrit aux pratiques de l’expérimentation menée sur l’homme.

Les principes érigés dans ce texte de portée universelle qui intervient quelques mois avant la Déclaration universelle des droits de l’homme (information loyale, consentement, justification scientifique et conditions éthiques de mise en œuvre de la recherche, évaluation des risques encourus), seront repris par la suite au sein de l’Association médicale mondiale dans la Déclaration d’Helsinki régulièrement adaptée aux évolutions scientifiques depuis sa première version, en 1964.

Nos valeurs démocratiques doivent prévaloir dans l’arbitrage des principes éthiques de la recherche biomédicale : « La recherche médicale est soumise à des normes éthiques qui promeuvent et assurent le respect de tous les êtres humains et qui protègent leur santé et leurs droits[3]. » Qui peut affirmer que, dans le cadre de la stratégie vaccinale bénéficiant à ce jour à 3,66 milliards de personnes dans le monde[4], les règles d’évaluation scientifique et de contrôle à la fois déontologique, juridique et éthique auraient été transgressées ? L’immoralité et l’injustice est que sur ces 26,3 % de personnes ayant bénéficié d’au moins une injection, seules 1 % d’entre elles vivent dans des pays à faible ou moyen revenu. Le 7 juillet, le directeur général de l’OMS dénonçait « le nationalisme vaccinal, où une poignée de nations se sont taillé la part du lion, [qui] est moralement indéfendable et se révèle une stratégie de santé publique inefficace contre un virus respiratoire qui mute rapidement et devient de plus en plus efficace pour se transmettre d’homme à homme.[5] »

 

Affirmer des principes d’actions qui nous unissent et nous renforcent

 Le gouvernement ainsi que notre représentation nationale, doivent aujourd’hui convenir de ne pas limiter les options législatives qui s’imposent à la gradation de mesures de restrictions, de contrôles et de pénalisation qui pourraient encore s’accentuer en fonction de l’évolution pandémique. Il nous faut être conscients de cette saturation de l’intelligence du réel qui suscite des positions attentatoires à l’esprit et aux règles de la vie démocratique.

D’évidence, il serait désormais sage d’aborder avec intelligence, lucidité et rigueur les éventualités d’une accentuation de la menace pandémique dans un contexte national et international profondément marqué par les conséquences de la crise : plus de 4 millions de décès (111 501 en France), fragilisations multiples des sociétés et accentuation des précarités, déstabilisation de certains États, etc. Les controverses relatives à l’extension du passe sanitaire et aux mesures davantage contraignantes envisagées par le gouvernement, ne sauraient satisfaire à l’exigence d’une concertation permettant d’affirmer des principes d’actions qui nous unissent et nous renforcent.

Si l’accès à la vaccination est un droit dont chacun d’entre nous bénéficie dans notre pays, il permet à certains d’y opposer leur refus car ce privilège autorise aussi cette liberté. Pour d’autres, le devoir vaccinal est considéré comme un engagement moral – celui d’affirmer que les valeurs de société priment sur des considérations qu’aucune donnée scientifique ne permet plus d’argumenter.

Revendiquer la liberté de décider pour soi y compris au détriment de l’autre, ce n’est pas assumer une liberté. C’est annexer un droit au risque d’en pervertir la signification : il n’est en effet tenable que pour autant que puisse prévaloir le principe de réciprocité.

La pandémie met à l’épreuve la valeur que nous accordons à la liberté et nous permet, alors qu’elle risque d’être restreinte, de mieux concevoir ce qui nous est essentiel afin de la préserver. Un des manifestants du 17 juillet affichait sa position « Oui à la vie. Non au passe sanitaire ». Pour les juifs qui portaient l’étoile jaune, l’obsession au quotidien était de survivre, alors qu’ils n’avaient pas la moindre liberté de vivre l’instant présent et d’espérer d’un futur. Ceux qui l’ont pu ont décidé de résister, souvent en y sacrifiant leur vie.

S’opposer au passe vaccinal est dérisoire au regard des désastres actuels et futurs provoqués par la pandémie, si ce refus ne peut pas porter des propositions qui nous responsabilisent concrètement et efficacement face aux périls. La posture de victime qui s’attribue le symbole de la discrimination et évoque le pouvoir nazi pour dénoncer une dictature sanitaire, n’est pas compatible avec cette résistance que prétendent incarner ceux qui nous indignent dans leur mode de provocation.

Le gouvernement ainsi que notre représentation nationale, doivent aujourd’hui convenir de ne pas limiter les options législatives qui s’imposent à la gradation de mesures de restrictions, de contrôles et de pénalisation qui pourraient encore s’accentuer en fonction de l’évolution pandémique. Il nous faut être conscients de cette saturation de l’intelligence du réel qui suscite des positions attentatoires à l’esprit et aux règles de la vie démocratique. La méthode doit et peut changer. Nous devons enfin associer la société dans la diversité de ses composantes et de ses sensibilités à un projet avec des repères et des perspectives qui nous convainquent que l’exercice de nos libertés n’est pas incompatible avec celui de nos responsabilités.



[1] « Mon corps, mon choix, ma vie », texte d’une banderole dans la manifestation du 17 juillet 2021.

[2] Joseph Szwarc, https://www.lci.fr/societe/je-veux-dire-mon-indignation-un-rescape-du-vel-d-hiv-denonce-l-utilisation-de-l-etoile-jaune-par-des-manifestants-anti-vaccin-2191767.html

[3] Déclaration d’Helsinki, Association médicale mondiale, 1964, 1975, 1983, 1989, 1996, 2000, 2008, 2013, art. 7.

[4] https://ourworldindata.org/covid-vaccinations

[5] https://www.who.int/fr/director-general/speeches/detail/director-general-s-opening-remarks-at-the-media-briefing-on-covid-19-7-july-2021