Le « retour à la normal » est-il celui de la démocratie ?

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

Besoin et envie de démocratie 

 Ce qui a été concédé en début de crise à la puissance publique lui est refusé aujourd’hui. La saturation sociale qui s’exprime désormais dans le refus d’obtempérer aux prescriptions interprété comme une « phénomène de relâchement », tient à la fois au mode de gouvernance, aux contraintes décidées souvent sans concertation et sans juste appréciation de la spécificité des situations.

Dans son entretien le 29 avril 2021 avec des journalistes de la presse quotidienne générale, le président de la République affirmait : « J’assume d’avoir fait des choix, mais ce ne sont pas des paris. » Comment décider, selon quelle méthode et en référence à quels critères, dans un contexte d’incertitudes et de risques ? Si « gouverner c’est prévoir », à quelle doctrine adosser la prévisibilité lorsque l’impréparation à un phénomène de nature inédite ne permet pas le recours à une expertise avérée ? Lorsque les modélisations ne parviennent qu’à esquisser des tendances sous forme de courbes, la sagesse politique serait-elle de se risquer à refuser l’indécision, « quoi qu’il en coûte » ?

Les circonstances d’une crise sanitaire ont leur spécificité du fait de l’urgence, des contraintes de toute nature peu maîtrisables et des conséquences diffuses sur le devenir immédiat de la vie de la nation. Parer à l’immédiat sans disposer d’une visibilité de la réalité et des indicateurs nécessaires à une première compréhension des enjeux, c’est tenter de concilier de manière provisoire l’impératif d’agir avec une prise de risque mesurée. L’exercice n’est acceptable que sur une période transitoire, le temps de pouvoir disposer de données utiles et d’avoir mis en place un dispositif décisionnel bénéficiant des compétences requises. Si l’expertise s’avère indispensable dans le cadre d’instances dédiées, en démocratie l’arbitrage doit intégrer les composantes du débat pluraliste qui s’exprime notamment dans l’enceinte du parlement. Aucune justification ne peut être opposée au besoin d’établir dans la transparence et avec loyauté un rapport de confiance entre la société civile et ceux qui gouvernent. Les dilemmes auxquels confronte une pandémie contraignent à délibérer dans l’incertitude et sans être assuré que le choix sera compris et accepté. La tentation et l’erreur politique sont alors de confiner la délibération dans le secret d’un conseil de défense sanitaire. La loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19 fixe des règles strictes qui limitent le champ de d’initiative des personnes « aux seules fins de garantir la santé publique[1] ». Ce qui a été concédé en début de crise à la puissance publique lui est refusé aujourd’hui. La saturation sociale qui s’exprime désormais dans le refus d’obtempérer aux prescriptions interprété comme une « phénomène de relâchement », tient à la fois au mode de gouvernance, aux contraintes décidées souvent sans concertation et sans juste appréciation de la spécificité des situations. L’inquiétude s’exprime d’avoir abandonné à l’exécutif un pouvoir sur notre destinée qui pourrait ne pas nous être restitué. Le caractère rétrospectivement disproportionné de mesures discrétionnaires décrétées dans l’exercice d’un pouvoir réfractaire aux considérations et points de vues réticents à ses arbitrages, l’a affaibli au point d’être incapable de soutenir plus longtemps un rigorisme démesuré. À se demander si la tentation de l’exécutif n’aurait pas été d’abuser d’une autorité qu’on n’osait pas lui discuter en des moments où toute contestation serait apparue inopportune, voire factieuse. La dramatisation des circonstances, notamment par le recours à la quantification des personnes décédées ou en réanimation au cours du premier confinement, est considérée par certains comme une forme de manipulation de l’opinion publique, de stratégie de soumission par l’effroi et le sentiment d’impuissance face à l’inéluctable. Au-delà de la crise de confiance, la déroute de la parole et de l’action publiques suscite non seulement de l’inquiétude mais déstabilise, au point d’estimer préférable de s’extirper coûte-que-coûte de la gangue qui étouffe la vie démocratique. Et il semble assez évident que le chef de l’État revêtira les parures du libérateur pour donner à croire non seulement qu’il nous restitue la liberté, mais qu’il en aura été le meilleur garant en ces temps de périls. Et rien n’empêche de penser que la nation lui en sera reconnaissante, du moins dans un premier temps car à la sortie du coma démocratique les esprits s’éveilleront à une plus juste compréhension de la réalité.

 

Prendre un café sur une terrasse n’est qu’une très faible représentation de ce que signifie la liberté

Qu’avons-nous pris le temps d’apprendre d’une crise qui a révélé, au-delà de la pandémie, des incertitudes, des peurs et des fragilités de nos sociétés exposées à des bouleversements systémiques, un besoin et une envie de démocratie qu’il serait imprudent de mépriser ?

Que croire de l’annonce d’un « retour à la normale » qui se limite à l’énoncé de dates et d’engagements sur un agenda déterminé par le chef de l’État, sans l’avoir élaboré autrement que sous la pression des événements, de logiques économiques et surtout de la contestation d’une prolongation inconsidérée de dispositifs que la société n’accepte plus ? Le discours politique s’emploiera à valoriser comme une victoire ce qui en fait apparaît comme un échec. Car notre démocratie sort profondément affligée d’une maltraitance et d’un cumul d’inconséquences qui l’ont meurtrie et endeuillée. Dès lors il serait temps de quitter cette longue séquence, de la remiser avec ses derniers soubresauts. D’où l’interdiction d’inventaire comme s’il y avait d’autres urgences qui nous portaient vers de nouveaux horizons, d’autres perspectives, pour ne pas dire d’autres échéances.

Qu’avons-nous pris le temps d’apprendre d’une crise qui a révélé, au-delà de la pandémie, des incertitudes, des peurs et des fragilités de nos sociétés exposées à des bouleversements systémiques, un besoin et une envie de démocratie qu’il serait imprudent de mépriser ?

Dans la phase d’un retour progressif et conditionnel à une certaine normalité de la vie publique, l’agenda des engagements annoncés par l’exécutif ne sera tenable que si le corps social est en mesure d’assumer ses responsabilités. Il s’avérait préférable (dans un contexte de dynamique vaccinale et d’environnement météorologique peu favorable à la diffusion du virus dès lors que les pratiques sociales s’extériorisent) d’opter pour une normalisation des activités au regard des conséquences préjudiciables du maintien de mesures sanitaires strictes.

Les épidémiologistes modélisateurs ainsi que des professionnels de santé, ont néanmoins exprimé leurs réserves à l’égard d’une procédure qu’ils estimaient imprudente si la vigilance s’estompait. La responsabilité politique a été évaluée au regard de la rationalité ou de la prudence scientifique. L’estimation du risque sanitaire en comparaison due risque socio-politique, relève lui aussi de calculs probabilistes que peuvent justifier les facteurs d’incertitudes qui fragilisent les approches prédictives. Les critères de mesure de la proportionnalité des risques semblent inopérants lorsque la doctrine est d’assimiler la précaution à la résignation.

La résolution du chef de l’État visant à défier les inerties ou à réfuter une réalité que la collectivité n’accepte plus, apparaît comme un acte politique vertueux qui, de ce point de vue, est recevable. Avoir l’audace d’assumer une position en rupture avec l’attentisme ou la gestion raisonnée d’une crise qui altère la vie sociale, dégrade les relations interindividuelles, fragilise le moral et la santé psychique des plus vulnérables et obscurcit les perspectives, est une méthode de gouvernance appliquée, en termes de solution, comme une modalité de l’ouverture et de la délivrance. On peut l’interpréter également comme une stratégie du dégagement.  Elle procèderait du constat qu’il ne peut pas en être autrement car d’une part la société ne tolère plus les contraintes qui entravent ses libertés. D’autre part, les futures échéances démocratiques incitent à prendre ses distances de circonstances qui pourraient s’avérer défavorables au bilan du quinquennat.

 

Nous ne pouvons pas nous permettre le risque de déni démocratique

En fait, qu’entend-on en fait par l’invocation du « retour à la normal » dès lors qu’aucune initiative n’a permis un retour d’expérience et donc une approche concertée et critique de l’anormalité que nous avons vécue et partagée ? Sommes-nous assurés d’être en accord sur l’essentiel dès lors que depuis des mois nous avons accepté des transgressions, au point de ne plus être convaincus des valeurs que nous partagerions ?

Est-ce en l’occurrence restaurer un espace de libertés publiques dès lors que prendre un café sur une terrasse n’est qu’une très faible représentation de ce que signifie la liberté ? Ne doit-on pas craindre un « retour à la normale » bien différent d’un retour avec l’esprit de la vie démocratique, dès lors que l’on privilégie les symboles sur les décisions conséquentes, et que les priorités proclamées sont davantage l’accès aux spectacles, l’organisation de vacances estivales, une certaine désinvolture qu’une approche concertée du réel et d’un « après crise » peu engageant ? L’incapacité à avoir pu anticiper – comme ce fut l’explication apportée aux incohérences de gouvernance pendant de longs mois – ne pourra pas être invoquée pour justifier l’insouciance entretenue comme mode de mise à distance de la société des échéances inévitables qui concernent pourtant notre futur. Il est du reste surprenant qu’à quelques semaines des élections régionales et départementales (les 20 et 27 juin) le débat soit à ce point assourdi par cette menaçante présence de la pandémie : elle réduit les capacités de mobilisation des états-majors politiques sans que des mesures alternatives de communication n’aient été efficacement développées. Les régions ont su intervenir dans la gestion de la crise sanitaire, se substituant en bien des domaines aux impérities de l’État. Leur expertise en ce domaine pour accompagner le « retour à la normale » me paraissait devoir s’exprimer en cette phase transitoire qui aurait pu favoriser un sursaut de la vie démocratique. On peut redouter dans les prochaines semaines un désintérêt de l’électorat lors des scrutins – il faudra le comprendre comme une forme de désespérance démocratique, une alerte et un appel qu’il serait risqué de ne pas prendre en compte.

En fait, qu’entend-on en fait par l’invocation du « retour à la normal » dès lors qu’aucune initiative n’a permis un retour d’expérience et donc une approche concertée et critique de l’anormalité que nous avons vécue et partagée ? Sommes-nous assurés d’être en accord sur l’essentiel dès lors que depuis des mois nous avons accepté des transgressions, au point de ne plus être convaincus des valeurs que nous partagerions ?

Plutôt que de « retrouver une liberté » évoquée de manière bien illusoire dans les représentations qu’en donne le dernier spot de communication de l’Élysée[2], n’avons-nous pas à repenser ensemble la hiérarchie de nos priorités et de nos obligations ? N’est-ce pas ainsi que l’on reconquiert un espace de liberté, dans la dignité d’un exercice exigeant de démocratie ? Sans restaurer l’esprit de confiance et le souci du bien commun, peut-on envisager sérieusement un renouveau de notre vie démocratie indispensable pour comprendre et assumer les conséquences humaines et sociale de la crise ? Il  n’y aura pas de « retour à la  normal » sans concertation démocratique et délibération publique portant sur un projet de société. Au risque du choix d’un agenda hasardeux mais contraint, s’ajouterait celui d’un risque de déni démocratique que nous ne pouvons pas nous permettre.

 



[1] Loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, art. L. 3131-14,  https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000041746313/

[2] « Nous retrouver », 2 mai 2021, https://www.youtube.com/watch?v=uGbNvUDABQ4