Alzheimer et accompagnement éthique : la présence maintenue

Le 21 septembre 2021 est célébrée comme chaque année la Journée mondiale Alzheimer.

A quelques jours de notre Université d’été Éthique, société et maladies neuro-évolutives consacrée à un retour d’expérience sur ces 18 mois de pandémie (Nice, 30 septembre-1er octobre 2021 : https://www.espace-ethique.org/sites/default/files/programme_universite_ete_2021_bd2.pdf), les enjeux éthiques de l’accompagnement des personnes atteintes de cette maladie constituent un enjeu sociétal important.
Quelques réflexions ci-dessous à ce propos.

 

Alzheimer et accompagnement éthique : la présence  maintenue

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

 

Qu’en est-il de la liberté humaine affectée par des altérations psychiques irréversibles ?

Qu’en est-il en pratique de l’expression de notre respect à l’égard de la personne  lorsque l’expression même de son humanité semble se dissiper et perdre en consistance, au point de la contraindre à des postures attentatoires à ce que serait sa dignité ?

 Cet inexorable processus de pertes, de déficits multiples et cumulés propre à la maladie d’Alzheimer, aboutit à ce stade où l’humanité même de la personne peut sembler révocable parce que suscitant équivoques et incertitudes, donc des peurs diffuses entrainant trop souvent des pratiques contestables. Il nous faut donc mettre en commun les mots et les actes quotidiens qui résistent à toute forme d’abdication, de renoncement et donc d’inhumanité. Des valeurs inconditionnelles déterminent notre vie en société ; je l’ai affirmé à plusieurs reprises, elles nous engagent à témoigner une attention particulière aux plus vulnérables parmi nous. C’est dire la dimension de responsabilité et le champ des obligations impartis aux différents intervenants engagés auprès de ces personnes et de ceux qui accompagnent leur cheminement. Ils sont, les uns et les autres, garants et médiateurs d’une exigence élevée de la solidarité et de la sollicitude. Quelles que soient les circonstances et les apparences, ne convient-il pas de préserver ce que signifie l’humanité d’une existence, de viser à lui épargner ce qui est de nature à la déqualifier, à la disqualifier de manière irrévocable ? Dans la relation tellement spécifique qui se construit jour après jour à travers le compagnonnage de la relation de soin, les valeurs à préserver relèvent essentiellement de la qualité du rapport tissé avec la personne, de cette alliance complexe et évolutive qui ne peut jamais se satisfaire de considérations seulement théoriques. Tout nous renvoie à la qualité d’actes quotidiens volontaires, constants et résolus, dans un contexte où l’idée même de maîtrise semble se convertir en devoir d’accompagnement. À la mesure et au rythme des évolutions propres à la personne, en toute lucidité et de manière cohérente, la préoccupation consiste à reconnaître et à maintenir les capacités qui demeurent, les facultés qui en dépit de leur progressive atténuation rendent encore possibles une évolution, un projet aussi limitatifs soient-ils. En fait, il importe d’être réceptif à une attente complexe, très rarement explicite, qu’il n’est que peu évident d’honorer comme on souhaiterait idéalement le faire. Les obstacles rencontrés dans la communication, les contraintes de toute nature, y compris institutionnelles, ne favorisent pas toujours la capacité d’une attention et d’une écoute d’autant plus nécessaires dans un contexte par nature restrictif.  Dans ces situations très particulières, la personne et parfois plus encore ses proches éprouvent – plus que tout – le besoin de reconnaissance, d’attachement, de considération et de réassurance.

Cet inexorable processus de pertes, de déficits multiples et cumulés propre à la maladie d’Alzheimer, aboutit à ce stade où l’humanité même de la personne peut sembler révocable parce que suscitant équivoques et incertitudes, donc des peurs diffuses entrainant trop souvent des pratiques contestables. Il nous faut donc mettre en commun les mots et les actes quotidiens qui résistent à toute forme d’abdication, de renoncement et donc d’inhumanité. Des valeurs inconditionnelles déterminent notre vie en société ; je l’ai affirmé à plusieurs reprises, elles nous engagent à témoigner une attention particulière aux plus vulnérables parmi nous. C’est dire la dimension de responsabilité et le champ des obligations impartis aux différents intervenants engagés auprès de ces personnes et de ceux qui accompagnent leur cheminement. Ils sont, les uns et les autres, garants et médiateurs d’une exigence élevée de la solidarité et de la sollicitude. Quelles que soient les circonstances et les apparences, ne convient-il pas de préserver ce que signifie l’humanité d’une existence, de viser à lui épargner ce qui est de nature à la déqualifier, à la disqualifier de manière irrévocable ? Dans la relation tellement spécifique qui se construit jour après jour à travers le compagnonnage de la relation de soin, les valeurs à préserver relèvent essentiellement de la qualité du rapport tissé avec la personne, de cette alliance complexe et évolutive qui ne peut jamais se satisfaire de considérations seulement théoriques. Tout nous renvoie à la qualité d’actes quotidiens volontaires, constants et résolus, dans un contexte où l’idée même de maîtrise semble se convertir en devoir d’accompagnement. À la mesure et au rythme des évolutions propres à la personne, en toute lucidité et de manière cohérente, la préoccupation consiste à reconnaître et à maintenir les capacités qui demeurent, les facultés qui en dépit de leur progressive atténuation rendent encore possibles une évolution, un projet aussi limitatifs soient-ils. En fait, il importe d’être réceptif à une attente complexe, très rarement explicite, qu’il n’est que peu évident d’honorer comme on souhaiterait idéalement le faire. Les obstacles rencontrés dans la communication, les contraintes de toute nature, y compris institutionnelles, ne favorisent pas toujours la capacité d’une attention et d’une écoute d’autant plus nécessaires dans un contexte par nature restrictif.  Dans ces situations très particulières, la personne et parfois plus encore ses proches éprouvent – plus que tout – le besoin de reconnaissance, d’attachement, de considération et de réassurance.

Notre réflexion pourrait désormais être ramenée à quelques interrogations peut-être quelque peu théoriques. Qu’en est-il de la liberté humaine, dès lors qu’elle semble affectée par des altérations psychiques irréversibles qui provoquent une perte d’autonomie progressive évoluant jusqu’au stade de la dépendance extrême ? Comment situer la relation à l’autre alors que semble partiellement ou totalement compromise la faculté de réciprocité dans le cadre d’un véritable échange ? Qu’en est-il de la liberté d’appréciation dans les pratiques professionnelles et des critères sollicités dans la prise de décision,  dès lors qu’ils concernent une personne entravée dans ses facultés d’exprimer ses préférences, de faire valoir ses droits, de consentir explicitement ? Qu’en est-il en pratique de l’expression de notre respect à son égard lorsque l’expression même de son humanité semble se dissiper et perdre en consistance, au point de la contraindre à des postures attentatoires à ce que serait sa dignité ? La personne atteinte de la maladie d’Alzheimer  serait-elle à ce point différente et distante des critères attachés à l’idée d’humanité, qu’elle en deviendrait, du fait de cette étrangeté, l’exclue des droits fondamentaux de l’homme ?

 

Ce qui menace d’abolir le sens d’une existence au cœur de notre humanité

Il s’agit donc essentiellement de se fixer l’objectif d’un projet d’accompagnement soucieux de l’accomplissement d’une existence jusqu’à son terme, au plus loin dans sa faculté d’être et de devenir dans un processus d’achèvement et peut-être de réalisation intérieure.

 Il faut pouvoir se situer à hauteur de défis qui sollicitent au-delà des seules compétences techniques, cela d’autant plus que les intervenants ¾ notamment au domicile ou la nuit dans les institutions ¾sont souvent isolés sur le front d’un engagement qui épuise les forces et parfois même les meilleures résolutions. Ils sont en charge des conditions, des possibilités d’une relation et d’un projet de soin (mais également « d’un projet de vie ») que doivent encadrer des règles visant à préserver – dans la mesure du possible – la faculté d’expression et d’exercice d’une liberté, mêmes fragmentaires, limités. Le déficit ou la perte d’autonomie psychique ne sauraient justifier les renoncements, dès lors qu’il conviendrait au contraire de valoriser les capacités qui subsistent. Une véritable inversion des logiques et une mise en cause des habitudes semblent s’imposer afin de réhabiliter le sens là où les préoccupations simplement humaines ont été révoquées.  Notre conception des droits inaliénables reconnus à la personne constitue l’expression d’un engagement à son service, je veux dire pour servir son existence et  sauvegarder ainsi son humanité même. Il s’agit donc essentiellement de se fixer l’objectif d’un projet d’accompagnement soucieux de l’accomplissement d’une existence jusqu’à son terme, au plus loin dans sa faculté d’être et de devenir dans un processus d’achèvement et peut-être de réalisation intérieure.

La personne affectée d’une maladie qui stigmatise ne serait-ce que dans son assimilation à la notion de démence ne nous concerne-t-elle que comme un malade atteint d’une pathologie qui trop souvent déjoue nos stratégies thérapeutiques, ou alors comme ce membre à part entière de notre communauté humaine qu’il convient de considérer, de protéger en sauvegardant les conditions de son maintien au vif de nos préoccupations ? Énoncer de telles questions, c’est circonscrire le champ imparti aux interventions mais également le cadre éthique susceptible d’éclairer les choix et les positions à défendre. Il semble évident que faute de convictions parfaitement étayées et plus encore d’une réelle résolution partagée, rien ne pourrait justifier et structurer une présence effective auprès de ces personnes de nature à leur témoigner un inconditionnel respect.

Qu’en est-il de la justesse d’un soin, de l’équilibre à trouver afin d’éviter une médicalisation outrancière de la vie qui demeure, ou alors une errance institutionnelle équivalant à une situation intermédiaire entre vie et mort dont on ne saisit plus au juste qu’elle en est la justification ? En phase évoluée de la maladie,  où se situe la personne : encore du côté de la vie ou déjà dans les parages de  la mort ? Comment prendre position et se situer pour lui témoigner la disponibilité d’un soin ramené parfois à la simplicité d’un nursing, d’une présence dont on ignore en fait la réelle portée ? Cette absence progressive en soi et de soi, de son vivant, est parfois perçue comme « la mort dans la vie », une insulte en quelque sorte à l’idée de dignité. Cela ne confère que plus de valeur à l’intelligence, à l’invention d’un soin qui assume sa fonction d’exception en dépit de ce qui semble le réduire à si peu. C’est pourquoi j’éprouve tant de considération à l’égard de ceux qui portent le message de la vie et soutiennent un engagement de vivant à vivant, là même où le lien à l’autre menace de rompre à tout instant. Le soin témoigne ainsi d’une disponibilité active au service d’un homme parmi nous. À l’engagement résolument éthique de ceux qui soignent, doit donc répondre la volonté solidaire d’une société plus attentive à ses responsabilités. C’est envisager dès lors une cohésion susceptible de préserver la personne atteinte de la maladie d’Alzheimer de ce qui menace d’abolir le sens de son existence au cœur de notre humanité.

La vaccination entre devoir démocratique et obligation légale

 

Des réticences qui ne coderont ni aux prescriptions ni aux injonctions

Nous pourrions ici interroger les modalités d’accompagnement et d’explication d’une stratégie vaccinale qui a évolué dans un contexte incertain, parfois confus et contradictoire, dès son lancement le 28 décembre 2020.

En 2009 la commission d’enquête sur la manière dont a été programmée, expliquée et gérée la campagne de vaccination contre la grippe A(H1N1), avertissait : « La défiance à l’égard de la vaccination constitue un défi pour l’avenir. Demain, il nous faudra peut-être faire face à une nouvelle pandémie à la gravité plus sévère. La mobilisation du corps social sera alors indispensable. Comment ferons-nous si l’on ne croit plus aux mesures de santé publique[1] ? »

Cette interrogation me paraît déterminante au moment où l’exécutif évoque la perspective de contraindre les professionnels de santé et du médico-social à la vaccination, faute d’avoir su donner à comprendre la signification démocratique de cet engagement et de cette responsabilité.

L’actualisation de l’urgence vaccinale et la justification de sa pertinence scientifique se sont accrues ces derniers jours par des données probantes relatives à l’efficacité du vaccin pour limiter la transmission virale et par un contexte épidémiologique inquiétant. Les avantages préventifs individuels et collectifs d’un vaccin auquel, en France, nous avons le privilège d’accéder sans restrictions, s’opposent aux convictions, aux représentations, aux défiances et aux peurs des personnes qui refusent l’injection.

Avant d’évoquer les enjeux immédiats, je proposerai quatre constats pour tenter de cerner les réticences qui ne céderont ni aux prescriptions ni aux injonctions aussi fondées soient-elles.

Premier constat : les professionnels de santé eux-mêmes ne sont pas reconnus dans l’autorité d’une préconisation vaccinale au sein de leur communauté. Leurs efforts d’incitation et de persuasion n’ont pas abouti auprès des soignants qui les contestent. Ils sont pourtant plus que d’autres en mesure d’en saisir les enjeux, ne serait-ce qu’en termes d’exemplarité, et parce qu’ils acceptent déjà quatre vaccins obligatoires.

Le 30 juin 2021, les instances médicales de l’AP-HP (premier centre hospitalo-universitaire européen) diffusent auprès des 100 000 collaborateurs du groupe un message d’alerte : « Nous en sommes à 70 % de vaccination parmi l’ensemble de celles et ceux qui travaillent à l’AP-HP. Cela signifie que 30 % d’entre vous ne sont pas vaccinés. Actuellement, une cinquantaine de personnels de l’AP-HP se fait vacciner chaque jour. Cela signifie que pour couvrir toute l’AP-HP, il faudrait près de deux ans. […] Nous entendons parfois dire  »je le ferai quand ce sera obligatoire ». Mais faut-il vraiment subir l’obligation, plutôt que la devancer ? […]Aujourd’hui, nous disons clairement que nous devons tous nous faire vacciner. Le plus rapidement possible[2]. »

Les appels à la responsabilisation semblent ne pas être recevables par des professionnels qui, bien que conscients des principes déontologiques encadrant leurs missions, sont rétifs à consentir à cette contrainte spécifique au vaccin contre la Covid-19. Du reste, depuis le début de la crise sanitaire, n’assument-ils pas leurs missions, y compris lorsqu’ils ne disposaient pas des moyens de protection indispensables à des pratiques exposées au risque viral ? Du 1er mars 2020 au 22 juin 2021, Santé publique France a pourtant dénombré 82 449 cas de Covid-19 chez les professionnels exerçant en établissement de santé (dont 17 627 aides-soignants)[3].

Nous pourrions ici interroger les modalités d’accompagnement et d’explication d’une stratégie vaccinale qui a évolué dans un contexte incertain, parfois confus et contradictoire, dès son lancement le 28 décembre 2020.

Le 3 juillet, « 96 médecins appellent à la vaccination obligatoire des soignants ». Ils constatent l’échec de leurs tentatives à convaincre les membres d’équipes soignantes rétifs à la vaccination, et s’en remettent désormais au législateur pour prescrire ce à quoi ils ne sont pas parvenus. : « Parce que c’est un devoir éthique de protection des personnes vulnérables dont ils ont la charge, tous les soignants doivent être vaccinés[4]. » Il s’agit là d’une forme de défaite dont on ne devrait pas minimiser la signification. Elle démontre la crise de crédibilité qui affecte les autorités y compris médico-scientifiques certainement plus fondées que des responsables politiques à légitimer une nécessaire vaccination.

 

« Si nous continuons sans rien faire de plus, nous allons nous retrouver dans une situation extrêmement difficile »

 Il est significatif à cet égard que la loi n° 2021-689 du 31 mai 2021 relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire n’évoque en rien l’éventualité d’une obligation vaccinale.

 Cela appelle à un deuxième constat. Lorsque le 29 janvier 2021, le Premier ministre annonce son refus de recourir à toute mesure de confinement en dépit d’alertes épidémiologiques, il met en cause l’autorité scientifique qui nous fait défaut aujourd’hui pour éclairer les décisions délicates (personnelles et collectives) auxquelles nous confronte une nouvelle menace de poussée épidémique.

Rappelons-nous que le 24 janvier le président du Conseil scientifique Covid-19 prévenait que « si nous continuons sans rien faire de plus, nous allons nous retrouver dans une situation extrêmement difficile, comme les autres pays, dès la mi-mars[5] ». D’autres enjeux auront toutefois prévalu sur ses analyses : « Plus de 14 000 décès, près de 112 000 hospitalisations, dont 28 000 en réanimation, et environ 160 000 cas de Covid-19 long supplémentaires, selon les calculs du Monde : en retardant à début avril les mesures réclamées fin janvier par les scientifiques, le gouvernement a alourdi le bilan de la pandémie en France[6]. » De quoi susciter une certaine circonspection à l’égard des arbitrages politiques, d’autant plus qu’ils sont décidés dans le confinement d’instances comme le Conseil de sécurité sanitaire (le chef de l’État s’attribuant des compétences en matière de santé publique[7]), ou alors précipités, comme c’est le cas en matière d’obligation vaccinale, dans l’urgence faute d’anticipation. La confusion des genres et parfois le manque de loyauté attisent des attitudes suspicieuses à l’égard des positions officielles.

Troisième constat : la défiance à l’égard des pouvoirs publics dans le contexte de l’urgence vaccinale est renforcée aujourd’hui par les conditions d’accompagnement du « retour à la normale » : elles n’ont pas fait davantage l’objet de concertation en société que celles du 11 mai 2020. Le deuxième confinement du 29 octobre 2020 s’explique en grande partie par l’impréparation à une phase de résurgence de la pandémie qui imposait des mesures préventives. Comme en juin dernier, la liberté était proclamée et célébrée comme la délivrance de contraintes sanitaires qui avaient épuisé et dérouté nombre d’entre nous. En ce début d’été, au moment des premières vacances, voilà que s’insinue la menace d’un horizon qui perturbe les plans gouvernementaux et met en cause des promesses peut-être imprudentes. Comment adopter la position ajustée aux circonstances et accorder confiance aux instances qui semblent surprises et dépourvues alors qu’elles prétendaient imposer leur agenda au virus ?

Le 12 mai 2021, dans le document du gouvernement « Une stratégie et un agenda de réouverture », les étapes de sortie entre le 3 mai et le 30 juin sont décrites. La vaccination est évoquée sans mention incitative à cet égard. Un développement est consacré à « la vigilance individuelle et collective », insistant sur des mesures déjà bien intégrées au sein de la société : « La réussite de la réouverture repose sur l’implication de chacun. Cela suppose le respect par tous les Français, pour un temps encore, des gestes barrières et des règles de prudence qu’ils ont su adopter depuis plus d’un an[8]. »

Aucune anticipation des éventualités identifiées le 6 mai par le Conseil scientifique Covid-19 : « À moyen terme, et en vue de la période estivale, les scénarios d’évolution restent ouverts et doivent être anticipés. Dans une hypothèse défavorable, en cas de quatrième vague, l’épuisement des personnels de santé n’offrira plus les mêmes capacités de prise en charge, en soins critiques en particulier. Si une vague intervenait pendant une canicule estivale, ces difficultés en seraient accrues[9]. »

Il est significatif à cet égard que la loi n° 2021-689 du 31 mai 2021 relative à la gestion de la sortie de crise sanitaire n’évoque en rien l’éventualité d’une obligation vaccinale. De telle sorte que c’est in extremis, en évoquant le recours à des dispositifs obligatoires, que le gouvernement tenterait d’intervenir pour contrer une quatrième vague pandémique dont seule la vaccination atténuerait les effets. J’observe qu’il s’en remet cette fois sans réserve à l’expertise scientifique pour cautionner un processus législatif favorable à la vaccination des professionnels. Rien à voir avec la gestion dite politique de la crise, avec notamment le « pari présidentiel » de renoncer à toute idée de confinement le 29 janvier 2021. En période d’élection présidentielle, il serait hasardeux de prendre le risque de défier les signaux d’alerte qui s’amplifient sur les plans national et international.

 

« Les Français sont désormais favorables à la vaccination obligatoire » 

Rien n’indique que des professionnels admettent une mesure qu’ils pourraient considérer de nature à les stigmatiser, voire estimer injuste. Cela d’autant plus que des mesures alternatives à la vaccination leur permettent depuis des mois de prendre en compte la protection sanitaire de personnes vulnérables en établissement comme à domicile.

Dans un courrier adressé le 1er juillet 2021 aux présidents de groupes parlementaires, le Premier ministre les consulte à propos « des mesures de prévention et de gestion […] permettant d’éviter d’imposer à nouveau des contraintes fortes aux Français ». Jean Castex aborde clairement l’obligation vaccinale imposée aux professionnels exerçant dans un contexte favorisant les risques de contamination (c’est notamment le cas dans les établissements de soins ou d’hébergement de personnes en situation de vulnérabilité). Cependant sa demande va plus loin puisqu’il leur pose la question d’une éventuelle extension de l’obligation. Il observe « que de nombreuses personnes ne respectent pas l’isolement lorsqu’elles sont infectées par le virus. Ce constat pourrait conduire à nous interroger sur l’opportunité d’instaurer une obligation d’isolement, assortie de sanctions, comme nous l’avons déjà fait pour les personnes en provenance de certains pays à risque élevé ». Depuis, la position du gouvernement s’est précisée, ne retenant plus dans son agenda qu’un texte législatif contraignant les seuls professionnels. Son application semble plus évidente que sur la population générale et sa valeur pédagogique est un poids à ne pas négliger. Toutefois, rien n’indique que des professionnels admettent une mesure qu’ils pourraient considérer de nature à les stigmatiser, voire estimer injuste. Cela d’autant plus que des mesures alternatives à la vaccination leur permettent depuis des mois de prendre en compte la protection sanitaire de personnes vulnérables en établissement comme à domicile.

Le même jour un sondage indique que « les Français sont désormais favorables à la vaccination obligatoire[10] » : « L’idée de la vaccination obligatoire s’impose même dans l’opinion : près des trois quarts des Français (72 %) y sont favorables pour les soignants et près de six sur dix (58 %) y sont même favorables pour l’ensemble de la population. »

Quatrième constat : pour l’exécutif le courage politique et la prudence ne constituent plus en l’occurrence des entraves à la décision. Le reproche qui pourrait lui être fait est celui d’un attentisme, ce qui serait en grande partie discutable si on revient sur les positions scientifiques développées depuis l’énoncé de la stratégie vaccinale française.

 

« L’approche la plus efficace pour contrôler l’épidémie »

Depuis quelques jours l’Institut Pasteur et la HAS ont produit les arguments attendus pour aborder sur des bases robustes la justification d’une obligation vaccinale.

Le 30 novembre 2020 la HAS considérait que « la décision de rendre obligatoire une vaccination est d’autant plus justifiée sur le plan éthique que les connaissances sur les futurs vaccins et leur capacité à limiter la contagion du virus sont étendues, ce qui ne sera pas le cas avant un certain temps pour les vaccins contre la Covid-19[11] ». Pourtant, sept mois plus tard, le 29 juin 2021, l’Institut Pasteur présente déjà l’étude qui justifie l’hypothèse d’une obligation vaccinale : il s’agit de « l’approche la plus efficace pour contrôler l’épidémie » : « Les personnes non vaccinées contribuent à la transmission de façon disproportionnée : une personne non vaccinée a 12 fois plus de risque de transmettre le SARS-CoV-2 qu’une personne vaccinée. […] Il est important que les plus fragiles aient une couverture vaccinale aussi haute que possible. Parmi toutes les mesures étudiées, la vaccination des non-vaccinés est l’approche la plus efficace pour contrôler l’épidémie. La vaccination des enfants et adolescents devrait leur permettre un retour à une vie normale[12]. »

Le lendemain « face au risque épidémique et à la lumière des données disponibles sur la protection des vaccins contre la transmission, la HAS considère que la vaccination des professionnels de santé et plus généralement de ceux qui sont en contact avec des personnes vulnérables revêt un enjeu éthique autant que de santé publique. Il y a donc un impératif que leur couverture vaccinale progresse rapidement, sans quoi, face à une résurgence épidémique, la question de l’obligation vaccinale doit être rapidement posée en tout premier lieu pour les professionnels du secteur sanitaire, social et médico-social qui ont été les cibles prioritaires de la vaccination dans les premières phases de la vaccination. En fonction de l’évolution du contexte épidémique et en cas de progression insuffisante de la couverture vaccinale, la réflexion sur l’obligation vaccinale pourrait s’étendre à l’ensemble de la population[13] ». Les positions sont donc explicites à l’égard de la vaccination des professionnels ; elles délivrent les décideurs politiques de tout dilemme stratégique.

En ce qui concerne la population en général, dans sa position l’Institut Pasteur précise : « Cela suggère que, dans une population partiellement vaccinée, des mesures de contrôle qui ne seraient appliquées qu’aux personnes non vaccinées pourraient maximiser le contrôle de l’épidémie tout en minimisant l’impact sociétal. Cela soulève néanmoins des questions sociales et éthiques importantes qui doivent être discutées. »

Respecter les libertés individuelles, l’autonomie des personnes, éclairer leur discernement par des arguments fondés, démontrés et pesés aurait nécessité une approche informative cohérente et une concertation publique. Là également nous avons été défaillants. Dès l’annonce des premiers vaccins fin juillet 2020 une pédagogie de la responsabilité partagée devait être mise en œuvre. L’objectif du chiffre diffère d’une mobilisation éthique et politique qui mérite mieux que des propos incantatoires.

Le discours médico-scientifique comme les injonctions politiques s’avèrent à bien des égards inopérants là où l’engagement relève de valeurs, de représentations, de convictions personnelles, d’un rapport de confiance et de solidarités entamées plus particulièrement là où les vulnérabilités de toute nature se sont avérées les plus fortes au cours de cette crise.

Depuis le début de la campagne de vaccination en France, 34 329 183 personnes ont reçu au moins une injection (soit 50,9 % de la population totale) et 23 839 666 personnes ont désormais un schéma vaccinal complet (soit 35,4 % de la population totale)[14].

Nous disposons de quelques semaines pour proposer une approche en responsabilité d’enjeux qui concernent les libertés individuelles au regard des impératifs de santé publique. Il nous faut aller plus avant dans une réflexion qui favorise l’esprit d’ouverture, de discernement et le sens des responsabilités, et ainsi tenir compte de la position des personnes aujourd’hui réfractaires à la vaccination qui, elles aussi, doivent être reconnues dans leur faculté d’assumer leurs décisions.

 



[1] E. Hirsch, « Coronavirus : comment préparer une société démocratique à un risque sanitaire d’envergure ? », The Conversation, 14 février 2020, https://theconversation.com/coronavirus-comment-preparer-une-societe-democratique-a-un-risque-sanitaire-denvergure-128255

[2] « Message du directeur général, du Président de CME et des Présidents de CMEL et du directeur médical de crise », AP-HP, 30 juin 2021.

[3] https://www.santepubliquefrance.fr/etudes-et-enquetes/recensement-national-des-cas-de-covid-19-chez-les-professionnels-en-etablissements-de-sante

[5] https://www.bfmtv.com/replay-emissions/week-end-direct/jean-francois-delfraissy-juge-qu-il-faudra-probablement-aller-vers-un-confinement-24-01_VN-202101240209.html

[7] A. Lemarié, « Comment l’entourage d’Emmanuel Macron met en scène un président qui serait devenu épidémiologiste », Le Monde, 30 mars 2021, https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/03/30/covid-19-emmanuel-macron-le-president-epidemiologiste_6074919_823448.html

[8]https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/une_strategie_et_un_agenda_de_reouverture_mai_2021.pdf

[9] « Printemps 2021 : pour une réouverture prudente et maîtrisée avec des objectifs sanitaires » », avis du Conseil scientifique Covid-19, 6 mai 2021, https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/avis_conseil_scientifique_6_mai_2021.pdf

[10] « Les Français sont désormais favorables à la vaccination obligatoire », sondage Odoxa-Backbone Consulting pour France Info et Le Figaro, 1er juillet 2021,

http://www.odoxa.fr/sondage/les-francais-sont-desormais-favorables-a-la-vaccination-obligatoire/

[11] https://www.has-sante.fr/jcms/p_3221338/fr/strategie-de-vaccination-contre-le-sars-cov-2-recommandations-preliminaires-sur-la-strategie-de-priorisation-des-populations-a-vacciner

[12] « Épidémiologie de SARS-CoV-2 dans une population partiellement vaccinée et implication pour le contrôle d’un rebond automnal », Institut Pasteur, 29 juin 2021, https://modelisation-covid19.pasteur.fr/evaluate-control-measures/impact-partially-vaccinated-population/

[13] « Stratégie de vaccination contre le Sars-CoV-2. Rôle des facteurs socioéconomiques et professionnels dans le risque d’infection et de formes graves de Covid-19 et actualisation des recommandations », HAS, le 30 juin 2020, https://www.has-sante.fr/jcms/p_3221338/fr/strategie-de-vaccination-contre-le-sars-cov-2-recommandations-preliminaires-sur-la-strategie-de-priorisation-des-populations-a-vacciner

[14] https://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/presse/communiques-de-presse/article/vaccination-contre-la-covid-en-france-02-juillet-2021-plus-de-55-800-000

Lorsque profaner l’étoile jaune est la marque d’une défaite démocratique

 

Du jaune des gilets à l’étoile jaune, une profanation

 Que l’on sollicite l’étoile jaune sur laquelle le slogan « sans vaccin » remplace la stigmatisation raciale « Juif », est, au-delà de l’indignité, l’expression d’une errance morale qu’il convient de prendre au sérieux et de ne pas seulement interpréter comme une opinion extrême que quelques invocations républicaines atténueraient.

Du jaune des gilets à l’étoile jaune, le code moral est falsifié par ce coloriage de la réalité qui revendique l’évocation des années sombres pour abolir toute exigence de discernement. Cette profanation de notre mémoire collective insulte les valeurs de dignité et entache de soupçon des revendications pourtant significatives à la fois d’une déroute et d’une défaite.

Nous savions depuis le début de cette pandémie que l’évolution des circonstances pourrait nous confronter à une crise démocratique. En vit-on les prémices ? L’irruption – au cœur d’un été que le gouvernement promettait apaisé – d’une alerte virale dont la seule parade est la vaccination, entame à nouveau le crédit accordé à la parole publique. L’usage systématisé du passe vaccinal annoncé comme réponse radicale à des circonstances qui déjouent les stratégies, agrège dans une même contestation ceux qui se réfugient dans leurs convictions et ceux qui estiment préférable le naufrage du gouvernement, en fait un désastre collectif.

Il n’est plus l’heure de revenir sur la critique d’un mode de gouvernance qui n’aura pas encore compris qu’une société déstabilisée par trop d’incertitudes et de défiances imposait à l’exécutif une sollicitude incompatible avec la brusquerie de mesures impromptues. N’avions-nous pas, au rang des urgences, à prendre le temps d’une mise en commun de ce que nous avons vécu en société depuis mars 2020 ? Reconnaître les souffrances et analyser les failles sociales provoquées par le séisme sanitaire pour réparer ce qui devait l’être ; mieux décider de la méthode permettant d’affronter ensemble des défis peu évitables. Ces enjeux relevaient d’une obligation politique qui a été négligée.

Que l’on sollicite l’étoile jaune sur laquelle le slogan « sans vaccin » remplace la stigmatisation raciale « Juif », est, au-delà de l’indignité, l’expression d’une errance morale qu’il convient de prendre au sérieux et de ne pas seulement interpréter comme une opinion extrême que quelques invocations républicaines atténueraient. Il s’agit de l’indice d’une défaite dès lors que certains n’ont pas pu s’attribuer une place dans une mobilisation en responsabilité et en solidarité.

Condamner à la réprobation publique, sans nuance et avec des mots vexatoires, les professionnels non vaccinés, demain parias d’une communauté qu’ils n’ont jamais trahie, c’est prôner des pratiques expéditives dont on peut contester les formes. Donner à penser que l’ajustement discrétionnaire du passe vaccinal pourrait demain être le dispositif mis en œuvre pour imposer de fait une vaccination que l’on ose pas proclamer obligatoire, ne peut qu’attiser des suspicions et des ressentiments.

 

Nuremberg : les zones limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas

 Le procès de Nuremberg des vingt-trois médecins et scientifiques nazis (du 9 décembre 1946 au 19 août 1947) constitue le moment fondateur de la conscience bioéthique. Le sens que l’on confère à l’idée de confiance aura été saccagé et aboli sous couvert d’autorité médicale et d’intérêt supérieur de la recherche, alors que ceux qui étaient ainsi martyrisés en ressentaient, dans leur détresse même, le plus grand besoin.

Au moment où s’arbitrent, dans la précipitation, des mesures législatives qu’il serait inconséquent de différer, leur acceptabilité semble se heurter à un irrédentisme qu’il ne faut pas déconsidérer. Pour autant, tolérer qu’une conception de l’individualisme ou d’un souci de soi porté jusqu’à l’apparence d’une forme d’indifférence à l’autre[1] puisse conduire à assimiler l’exigence vaccinale à l’idéologie nazie, serait être complice d’une imposture.

Les 16 et 17 juillet 1942 au cours de la Rafle du Vel’ d’Hiv, 13 152 juifs (dont 4 115 enfants) ont été arrêtés à leur domicile avant d’être assassinés à Auschwitz quelques semaines plus tard.

Les 114 000 participants aux manifestations du 17 juillet peuvent-ils assimiler leur condition à celle des porteurs de l’étoile jaune massacrés dans les camps ? La souffrance indicible et insurmontable des survivants leur est-elle indifférente au point de ne pas même exprimer la moindre compassion à ceux qui sont indignés par cette profanation ? « Cette comparaison est odieuse ! Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’ai été touché. Les larmes me sont venues. Je l’ai portée, l’étoile, moi. Je sais ce que c’est. Je l’ai dans ma chair » affirmait l’un d’entre eux, le 18 juillet au cours de la « Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux ʺJustesʺ de France[2] ».

Il nous faut rappeler ici aux propagandistes de propos injustifiables qui sollicitent le Code de Nuremberg pour assimiler la vaccination à une expérimentation menée sur des déportés sacrifiés comme des cobayes sur l’autel d’une science dévoyée, une réalité dont ils ignorent tout.

Le procès de Nuremberg des vingt-trois médecins et scientifiques nazis (du 9 décembre 1946 au 19 août 1947) constitue le moment fondateur de la conscience bioéthique. Le sens que l’on confère à l’idée de confiance aura été saccagé et aboli sous couvert d’autorité médicale et d’intérêt supérieur de la recherche, alors que ceux qui étaient ainsi martyrisés en ressentaient, dans leur détresse même, le plus grand besoin. Peut-on se représenter un instant la désespérance et l’effroi des personnes prenant conscience du fait que la femme ou l’homme « en blouse blanche » à leur chevet, étaient là non pas pour les soigner mais pour achever avec discipline la besogne de leur extermination tout en les utilisant sous des prétextes pseudo-scientifiques inacceptables et vains ? Certains médecins commandaient aux responsables administratifs des camps leurs lots de cobayes. Ils poussaient la minutie organisationnelle jusqu’à rédiger l’acte attestant de la mort de l’ensemble de la « livraison », dans l’attente d’une prochaine.

C’est en touchant à travers cette tragédie aux zones limites de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas, dès lors que sont révoqués les principes d’humanité, que s’est imposée en 1947 la rédaction du Code de Nuremberg. Il s’agit du premier cadre éthique prescrit aux pratiques de l’expérimentation menée sur l’homme.

Les principes érigés dans ce texte de portée universelle qui intervient quelques mois avant la Déclaration universelle des droits de l’homme (information loyale, consentement, justification scientifique et conditions éthiques de mise en œuvre de la recherche, évaluation des risques encourus), seront repris par la suite au sein de l’Association médicale mondiale dans la Déclaration d’Helsinki régulièrement adaptée aux évolutions scientifiques depuis sa première version, en 1964.

Nos valeurs démocratiques doivent prévaloir dans l’arbitrage des principes éthiques de la recherche biomédicale : « La recherche médicale est soumise à des normes éthiques qui promeuvent et assurent le respect de tous les êtres humains et qui protègent leur santé et leurs droits[3]. » Qui peut affirmer que, dans le cadre de la stratégie vaccinale bénéficiant à ce jour à 3,66 milliards de personnes dans le monde[4], les règles d’évaluation scientifique et de contrôle à la fois déontologique, juridique et éthique auraient été transgressées ? L’immoralité et l’injustice est que sur ces 26,3 % de personnes ayant bénéficié d’au moins une injection, seules 1 % d’entre elles vivent dans des pays à faible ou moyen revenu. Le 7 juillet, le directeur général de l’OMS dénonçait « le nationalisme vaccinal, où une poignée de nations se sont taillé la part du lion, [qui] est moralement indéfendable et se révèle une stratégie de santé publique inefficace contre un virus respiratoire qui mute rapidement et devient de plus en plus efficace pour se transmettre d’homme à homme.[5] »

 

Affirmer des principes d’actions qui nous unissent et nous renforcent

 Le gouvernement ainsi que notre représentation nationale, doivent aujourd’hui convenir de ne pas limiter les options législatives qui s’imposent à la gradation de mesures de restrictions, de contrôles et de pénalisation qui pourraient encore s’accentuer en fonction de l’évolution pandémique. Il nous faut être conscients de cette saturation de l’intelligence du réel qui suscite des positions attentatoires à l’esprit et aux règles de la vie démocratique.

D’évidence, il serait désormais sage d’aborder avec intelligence, lucidité et rigueur les éventualités d’une accentuation de la menace pandémique dans un contexte national et international profondément marqué par les conséquences de la crise : plus de 4 millions de décès (111 501 en France), fragilisations multiples des sociétés et accentuation des précarités, déstabilisation de certains États, etc. Les controverses relatives à l’extension du passe sanitaire et aux mesures davantage contraignantes envisagées par le gouvernement, ne sauraient satisfaire à l’exigence d’une concertation permettant d’affirmer des principes d’actions qui nous unissent et nous renforcent.

Si l’accès à la vaccination est un droit dont chacun d’entre nous bénéficie dans notre pays, il permet à certains d’y opposer leur refus car ce privilège autorise aussi cette liberté. Pour d’autres, le devoir vaccinal est considéré comme un engagement moral – celui d’affirmer que les valeurs de société priment sur des considérations qu’aucune donnée scientifique ne permet plus d’argumenter.

Revendiquer la liberté de décider pour soi y compris au détriment de l’autre, ce n’est pas assumer une liberté. C’est annexer un droit au risque d’en pervertir la signification : il n’est en effet tenable que pour autant que puisse prévaloir le principe de réciprocité.

La pandémie met à l’épreuve la valeur que nous accordons à la liberté et nous permet, alors qu’elle risque d’être restreinte, de mieux concevoir ce qui nous est essentiel afin de la préserver. Un des manifestants du 17 juillet affichait sa position « Oui à la vie. Non au passe sanitaire ». Pour les juifs qui portaient l’étoile jaune, l’obsession au quotidien était de survivre, alors qu’ils n’avaient pas la moindre liberté de vivre l’instant présent et d’espérer d’un futur. Ceux qui l’ont pu ont décidé de résister, souvent en y sacrifiant leur vie.

S’opposer au passe vaccinal est dérisoire au regard des désastres actuels et futurs provoqués par la pandémie, si ce refus ne peut pas porter des propositions qui nous responsabilisent concrètement et efficacement face aux périls. La posture de victime qui s’attribue le symbole de la discrimination et évoque le pouvoir nazi pour dénoncer une dictature sanitaire, n’est pas compatible avec cette résistance que prétendent incarner ceux qui nous indignent dans leur mode de provocation.

Le gouvernement ainsi que notre représentation nationale, doivent aujourd’hui convenir de ne pas limiter les options législatives qui s’imposent à la gradation de mesures de restrictions, de contrôles et de pénalisation qui pourraient encore s’accentuer en fonction de l’évolution pandémique. Il nous faut être conscients de cette saturation de l’intelligence du réel qui suscite des positions attentatoires à l’esprit et aux règles de la vie démocratique. La méthode doit et peut changer. Nous devons enfin associer la société dans la diversité de ses composantes et de ses sensibilités à un projet avec des repères et des perspectives qui nous convainquent que l’exercice de nos libertés n’est pas incompatible avec celui de nos responsabilités.



[1] « Mon corps, mon choix, ma vie », texte d’une banderole dans la manifestation du 17 juillet 2021.

[2] Joseph Szwarc, https://www.lci.fr/societe/je-veux-dire-mon-indignation-un-rescape-du-vel-d-hiv-denonce-l-utilisation-de-l-etoile-jaune-par-des-manifestants-anti-vaccin-2191767.html

[3] Déclaration d’Helsinki, Association médicale mondiale, 1964, 1975, 1983, 1989, 1996, 2000, 2008, 2013, art. 7.

[4] https://ourworldindata.org/covid-vaccinations

[5] https://www.who.int/fr/director-general/speeches/detail/director-general-s-opening-remarks-at-the-media-briefing-on-covid-19-7-july-2021

 

 

 

Monsieur le président, les « 66 millions de procureurs » que vous fustigez sont soucieux du devenir de notre démocratie !

 

On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique

Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

Au cours de son déplacement à l’Université Paris-Saclay le 21 janvier, le chef de l’État nous a proposé une critique vindicative de la « traque incessante de l’erreur ». Quelques heures après le départ de la Maison Blanche d’un président des États-Unis qui a poussé la post-vérité à un niveau tel que la démocratie américaine aurait pu ne pas s’en remettre, tenir un tel propos aurait pu être pertinent. Mais il ne s’agissait pas en l’occurrence d’une réflexion de philosophie politique présentée devant un parterre d’universitaires auxquels rappeler que traquer la vérité c’est prendre le risque d’hypothèses et de tentatives parfois infructueuses. Ils en font l’expérience dans leur pratique, certainement avec plus de lucidité que nos responsables politiques. Le propos présidentiel avait comme objet d’adresser une admonestation morale de plus aux « 66 millions de procureurs » qui, comme démocrates, s’estiment fondés à porter un regard critique sur sa méthode de gouvernance de la pandémie. À en juger par les réactions suscitées par ces considérations moralisatrices, la rhétorique hargneuse à laquelle recourt lui aussi trop souvent le ministre des Solidarités et de la Santé n’est plus supportable. Effectivement, comme l’affirme le président, « ce n’est pas comme ça qu’on fait face aux crises et qu’on avance ». On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique.

« Cette sorte de traque incessante de l’erreur » qui est reprochée à ceux que le même président affublait hier du titre de « Gaulois réfractaires au changement », s’exprime aujourd’hui dans des demandes d’explications relatives à la stratégie vaccinale, dans l’émergence d’une sourde inquiétude que provoquent les propos contradictoires évocateurs d’un troisième confinement, et tout autant dans l’incohérence de mesures erratiques imposées sans concertations.

Le manque de crédibilité accordée à la parole publique nous contraint à traquer les indices annonciateurs d’éventualités qui nous sont dissimulées avant d’être placés devant le fait accompli. Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

L’esprit critique a survécu à la relégation de nos essentiels. Notre contestation de l’injustifiable et chaque jour davantage de l’inacceptable, doit se comprendre non pas comme une position de procureur mais comme celle du résistant.

Plutôt que d’être suspicieux à l’égard de notre souci du bien commun et de notre volonté d’être partie prenante du destin de notre nation, le président de la République devrait corriger au plus vite les erreurs inhérentes à sa conduite.

Ainsi, s’il est avéré, selon des données épidémiologiques, qu’un prochain confinement apparaitrait inévitable, comment nous y préparons-nous ? Les « 66 millions de procureurs » ne peuvent accepter d’être assujettis davantage au secret d’un processus décisionnel qui méprise leurs droits dont celui d’anticiper. Si selon les analyses du président « celui qui ne fait pas d’erreur, c’est celui qui ne cherche pas », je serai tenté de lui rétorquer que « celui fait une erreur, c’est celui qui n’écoute pas », qui s’estime investi de tous les pouvoirs sans avoir compris qu’ils s’avèrent bien inconsistants et aléatoires en situation de pandémie.

Plutôt que de s’insurger et de fustiger les réfractaires à des choix politiques arbitrés dans le confinement et en négligeant avec suffisance notre représentation nationale, qu’on établisse un an après le début de la pandémie le bilan ce cette gouvernance pour nous convaincre du bien-fondé de sa méthode ? S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

Nous sommes en droit de juger, de demander qu’on daigne nous rendre des comptes

 Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Monsieur le président, il y a de l’injustice et du mépris à estimer que notre démocratie est composée de « 66 millions de procureurs ». Nous n’avons pas été, fort heureusement, que les témoins passifs ou les contempteurs de votre politique. Sans bénéficier de votre considération, notre société civile s’est mobilisée. Elle a su compenser les inexpériences, les improvisations et les errements de mesures souvent prescrites en ignorant tout des réalités. Sans ces intelligences du terrain, cette créativité pratique, ces forces de démocratie et de solidarité, nous serions encore plus encore accablés, désemparés et incertains au regard des perspectives inquiétantes dont nous avons compris les défis.

Nous ne sommes ni résignés, ni soumis. Nous sommes soucieux de démocratie dans un pays démocratique. Vous êtes comptables de vos décisions et devez enfin accepter que l’engagement face pandémie concerne chacun d’entre nous, que rien ne peut se faire sans nous. Il vous faut réformer à cet égard les pratiques de votre gouvernance solitaire, et renoncer à des propos pour nous peu rassurants s’ils sont révélateurs de l’opinion que vous avez de ceux qui vous ont confié la fonction présidentielle.

Plutôt que de nous diviser et de provoquer des controverses que l’on ne peut pas se permettre dans un contexte d’urgence et de drames, évoluez dans votre compréhension du réel et dans votre mode d’action. Il en va de l’intérêt supérieur de notre démocratie. Plus tard, après la crise sanitaire, il sera temps de faire de la philosophie morale et de revenir sur l’expérience de votre gestion pour nous convaincre qu’elle aura été la plus efficace et la seule envisageable. Nous avons, peut-être mieux que vous, compris que cette pandémie déroutait les résolutions, épuisait les certitudes, accentuait nos vulnérabilités en menaçait nos valeurs démocratiques.

« Ce qui va avec la défiance française c’est aussi cette sorte de traque incessante de l’erreur », avez-vous prétendu à Paris-Saclay. Il n’y aura pas de défiance à votre égard lorsque l’on soulève les questions qui aujourd’hui taraudent chacun d’entre nous, mais une simple exigence de loyauté, à défaut de transparence de votre part. Avez-vous envisagé une alternative au troisième confinement dont on instille de manière désordonnée l’inéluctabilité, à force d’arguments scientifiques qui se veulent péremptoires et  en dépit de considérations qui en contesteraient la pertinence ? Estimez-vous, sans autre procès, que l’interdit, l’empêchement et la répression sont la méthode adaptée à une crise sanitaire dont on ne maîtrise ni la trajectoire, ni la durée, ni toutes les conséquences ? S’il y avait à nouveau confinement, au-delà de l’homéopathie des mesures économiques d’accompagnement, quelles modalités pratiques d’organisation préviendraient les catastrophes humaines et sociales que tant de personnes n’ont pas surmonté à la suite du premier confinement ? Comment s’est-on préparés à cette menace, qu’a-t-on décidé pour nous éviter le pire ? Devrons-nous improviser et nous adapter faute d’anticipation et de transparence comme nous en avons fait la consternante expérience aux différentes phases déterminantes de la gestion de la crise ? Avez-vous envisagé que nous pourrions décider autrement, envisager d’autres options, parce que notre société a témoigné d’une capacité de responsabilisation qui permet d’initier d’autres formes de mobilisation, d’autres pratiques y compris en reprenant les activités sociales, culturelles et autres qui nous sont plus indispensables que jamais ?

Je considère qu’être vigilant et en appeler à une plus juste intelligence de la réalité, à une compassion autre qu’incantatoire et à un courage politique adossé à une concertation qui s’impose n’a rien à voir avec une posture de procureur. Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

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