La loyauté et le discernement sont les victimes de cette gouvernance de la pandémie

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

Publié dans UP’ Magazine, le 1er avril 2021

 

L’obstination du parieur déjoue toute logique

Si les propos contradictoires peuvent s’opposer avec une véhémence et parfois une violence qui renforcent nos doutes et accentuent nos insécurités, c’est parce que la loyauté et le discernement n’ont pas survécu à cette gouvernance de la pandémie.

 Que ferons-nous de ces prochains jours ? La solennité des engagements et des promesses jamais tenues a épuisé toute confiance. Nous n’attendions pas de l’allocution présidentielle du 31 mars 2021 qu’elle nous convoque à une responsabilité que nous n’avons jamais cessé d’assumer. Nous n’y cherchions pas l’humilité d’un décideur convaincu de ses choix d’hier et inébranlable dans ses certitudes. L’obstination du parieur déjoue toute logique et l’isole dans la confusion d’une perdition, y risquant jusqu’à sa perte, la nôtre aussi. Nous voilà témoins impuissants, condamnés à déplorer cette déroute politique, ou comme certains s’exercent encore à le tenter, de lui reconnaître une ultime audace dont ils espèrent leur salut.

Si les propos contradictoires peuvent s’opposer avec une véhémence et parfois une violence qui renforcent nos doutes et accentuent nos insécurités, c’est parce que la loyauté et le discernement n’ont pas survécu à cette gouvernance de la pandémie. L’inédit, l’inattendu, les incertitudes, la complexité, l’intensité d’une crise sanitaire à laquelle il y a un an nous n’étions pas préparés, nous laissent aussi désemparés aujourd’hui. Comme si nous n’en avions rien compris, comme si les positions et les choix impromptus d’hier n’avaient pas gagné en intelligence et en faculté d’arbitrer avec justesse selon des critères moins aléatoires. Car le président de la République s’en remet au destin, oracle dépossédé de la superbe du chef de guerre qui nous annonce des jours sinistres avant quelques embellies qu’il n‘a pas l’autorité de décréter.

S’il faut fixer un cap, c’est celui d’une navigation à vue, des jours durant, confronté à la douleur de ceux que le virus n’épargne pas et à la désespérance de soignants plus solitaires que jamais pour assumer les conséquences d’un pari. Ce matin, un directeur d’hôpital m’adressait un message suite à mon intervention hier dans l’émission « C pour ce soir » : « (…) Ici à l’hôpital, c’est un peu le grand découragement ce matin. »

C’est désabusé que nous reprenons notre chemin de croix, pour une étape de plus, peut-être de trop, car la tolérance à l’imprévoyance et aux manquements est parvenue à un niveau de saturation. Et le président l’a compris, incapable désormais d’assumer les décisions qui étaient justifiées hier et apparaissent inconsistances, en dépit de leurs nouvelles contraintes, au regard d’une réalité sanitaire que l’on ne maîtrise plus.

Nous avons à apaiser cette souffrance démocratique qui tient à l’irrespect des formes

Il ne serait pas éthique de renoncer à donner toutes ses chances à cette tentative politique désordonnée et peut-être désespérée de palier l’inévitable. Mais ce serait injurier l’avenir et nous détourner de nos véritables responsabilités que de ne pas s’armer d’un projet politique.

Il est vain de poursuivre une tentative d’analyse du processus décisionnel. Nous ne sommes pas conviés aux choix, mais simplement considérés comme des exécutants responsabilisés dans leur stricte application et déjà coupables de n’avoir pas su s’y soumettre avec discipline. Faute non pas de légitimité mais d’être reconnu dans sa capacité d’avoir exercé de manière concertée des arbitrages fondés, le chef de l’État recourt dès à présent à la menace répressive pour réprimer la dissidence de ceux qui n’acceptent plus. Que l’on soit clairs, leur refus est celui d’un échouement politique dont la société serait en quelque sorte coupable pour n’avoir pas su réaliser le rêve ou l’utopie du président. À la cohorte des décrocheurs en errance ou en perdition dans un environnent chaotique, s’ajoute ceux qui avaient les premiers compris qu’une pandémie résiste aux incantations oratoires et mérite mieux qu’une gestion administrative réfractaire aux vérités qu’elle n’édicte pas.

L’une des dernières paroles du philosophe Emmanuel Levinas aura été : « qu’attendons-nous ? » Qu’y a-t-il à attendre. Que peut-on en attendre ? Qu’avons-nous à attendre alors que nous avons été patients et acceptant avant de considérer qu’il serait inconséquent de persister à y croire encore ?

En aucun de ses mots, hier, le président nous a donné à penser que sa préoccupation était autre que de nous démontrer qu’il avait toujours raison. À se demander avec gravité qu’elle est sa raison et en quoi elle serait une bonne raison.

Est-ce raisonnable de s’approprier la compétence du scientifique et du médecin pour évaluer la probabilité d’un risque susceptible d’être relativisé, voire nié, au regard de critères qui ne se discutent pas ? Est-ce raisonnable, publiquement, de s’adosser à des convictions personnelles et des considérations politiques, pour défier les faits en ayant la prétention de les soumettre à des calculs qui n’ont rien à voir avec des probabilités épidémiologiques ? Est-ce raisonnable d’opposer les uns aux autres, de mépriser les expertises au même titre que des médecins qui exercent leur devoir d’alerte ?

Qu’allons nous faire de ces 4 prochaines semaines de confinement, les subir ou y implanter la marque du retour à la vie démocratique ? Celle dont témoignaient au cours des 55 jours du 1er confinement, avec lucidité, courage et bonheur les vigiles de la République, les invisibles qui ont alors réhabilité et restauré notre attachement à la démocratie ?

Nous voilà en responsabilité non pas seulement d’obligations morales à l’égard de la nation, mais de sollicitude, de respect à l’égard de ceux qui nous soignent et pas seulement à l’hôpital : partout où la société éprouve un besoin de dignité, de liberté et de reconnaissance qui n’a rien à voir avec un soutien psychologique. Nous avons à apaiser cette souffrance démocratique qui tient à l’irrespect des formes et à cette indifférence obstinée à la considérer en ce qu’elle est, dans ses droits politiques, dans les valeurs qu’elle incarne, dans l’expertise qu’elle a su développer à l’épreuve d’un réel qui est devenu son quotidien.

Je suis inquiet que l’on abuse d’une autorité politique jusqu’à manipuler nos vérités, assumant le risque de perdre toute crédibilité dans un contexte où la relation de confiance n’apparaît plus comme nécessaire (au même titre du reste, que l’attention que nous accordions par le passé aux victimes consenties à la pandémie pour des raisons supérieures qui n’ont jamais été discutées dans le cadre d’un débat public). Cet essentiel qui conditionne le vivre ensemble est lui aussi révoqué dans cette démesure d’une gouvernance qui semble avoir perdu tout repère cohérent et espère encore là où il lui faudrait être capable de douter.

Il ne serait pas éthique de renoncer à donner toutes ses chances à cette tentative politique désordonnée et peut-être désespérée de palier l’inévitable. Mais ce serait injurier l’avenir et nous détourner de nos véritables responsabilités que de ne pas s’armer d’un projet politique ; celui qui nous manque aujourd’hui et nous rend vulnérable aux impérities et aux duplicités qui compromettent les engagements présents.

 

Passeport vaccinal. Demain des apatrides sanitaires ?

 

Discrimination vaccinale

Le « nationalisme sanitaire », avec déjà la préemption de l’achat massif de vaccins sans souci d’équité par les pays qui peuvent le financer, ainsi que la fermeture de certaines frontières, était précurseur des dispositifs de régulation internationale de la crise dont l’une des prochaines étapes serait l’instauration du « passeport vaccinal ».

Les débats relatifs à la discrimination vaccinale que favoriserait le « passeport vaccinal » seraient-ils l’indice d’une immunité morale acquise à défaut d’immunité biologique ? L’urgence de renouer avec « la liberté d’avant » justifierait-elle les renoncements que nous refusions jusqu’à présent ?

Je réprouve le moralisme vaccinal qui distinguerait les vaccinés de ceux qui ne le sont pas, ou qui ne peuvent pas l’être. Ériger la vaccination comme un mérite qui permettrait de s’autoriser ce qui sera interdit à d’autres, ne relève pas d’une évidence éthiquement acceptable sans en débattre. La concertation publique que lance le Conseil économique, social et environnemental à propos du « passeport vaccinal », permettra de confronter nos points de vue, dès lors qu’y recourir engage nos valeurs communes, ne serait-ce qu’en termes d’équité.

Considéré comme un « laissez-passer », un droit de circulation, ce passeport a pour fonction symbolique de donner à penser que ses détenteurs sont plus dignes de confiance et de respectabilité que d’autres, dès lors qu’ils ont assumé leurs obligations vaccinales. Il leur confèrerait la dignité une citoyenneté sanitaire internationale qui serait contestée à ceux qui ne l’obtiendraient pas.

Dans un contexte de défiance à l’égard des instances publiques et des expertises scientifiques, voilà que les suspicions seraient détournées vers ceux qui ne sont pas vaccinés, parmi lesquels nombre de personnes vulnérables (comme celles qui ont renoncé après des heures d’attentes vaines ou des rebuffades, à tenter de s’inscrire pour accéder au vaccin). Comme si devait leur était imputée l’irresponsabilité ou la culpabilité d’avoir transgressé la règle alors que bien souvent.

La vaccination n’est pas obligatoire en France, y compris pour les professionnels de santé ou du médico-social. Devrait-elle l’être, sanctionnée par l’obtention d’un viatique sanitaire ou alors réprimandée par une forme de contention territoriale ? Les personnes qui ne sont pas vaccinées assument en responsabilité d’autres mesures de protection préconisées officiellement comme efficaces : à ce jour elles représentent près de 96 % de notre population ! N’aurions-nous donc pas à explorer d’autres voies recevables en termes de responsabilité morale, que celle de la norme vaccinale conditionnant nos libertés ? Le « nationalisme sanitaire », avec déjà la préemption de l’achat massif de vaccins sans souci d’équité par les pays qui peuvent le financer, ainsi que la fermeture de certaines frontières, était précurseur des dispositifs de régulation internationale de la crise dont l’une des prochaines étapes serait l’instauration du « passeport vaccinal ». Le 5 février, le directeur de l’OMS en Europe précisait que sur les 100 millions de doses de vaccins utilisés à ce jour dans le monde, 65 % l’avaient été dans des pays à revenu élevé.

Je n’oublie pas que dans les « années sida », certaines autorités avaient envisagé le marquage des personnes séropositives, et décidé de la présentation de tests de non-séropositivité aux frontières. C’est en termes de dignité et de respect des droits des personnes que nous avons refusé ces dispositifs, de même que l’enfermement des malades dans des sidatorium.

Du fait du pourcentage des personnes vaccinées en Europe, il apparait assez évident que l’usage de ce « passeport vaccinal » est pour le présent d’une applicabilité limitative. Peut-être s’agit-il aussi d’inciter les plus récalcitrants à la vaccination, et de les exposer à la cette indignité de l’assignation à résidence qui demain, pour des raisons de sécurité sanitaire, pourrait prendre des formes encore  davantage répressives.

Il serait plus opportun de mettre enfin en œuvre une politique de test et de traçage qui, tout en étant soucieuse des droits des personnes contaminées, impose leur confinement selon des règles proportionnées de limitations consenties et accompagnées de mesures appropriées.

 

Franchir les frontières idéologiques

Ces disputations portant sur le « passeport vaccinal » pourraient être dotées d’une valeur et d’une signification conséquentes si elles contribuaient à nous permettre de franchir les frontières idéologiques, les logiques individualistes et plus encore de nous inciter à la prudence au regard de solutions et de justifications qui nous fragilisent plus qu’elles nous renforcent.

Qu’en sera-t-il des droits de personnes considérées comme les apatrides de la communauté sanitaire internationale ? Le recours à cette discrimination sécuritaire peut être interprété non pas comme une concession mesurée à une contrainte nécessaire, mais comme un renoncement qui en déterminera bien d’autres. D’autres discriminations s’insinuent dans le discours public à l’égard des personnes âgées désormais contestées dans le privilège d’avoir bénéficié de manière abusive de notre sollicitude. Il leur est même préconisé de s’auto-confiner, au point de se demander si l’accès au « passeport sanitaire » intègrera d’autres critères comme par exemple l’âge ou les vulnérabilités de toute nature au virus.

Depuis la loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, nous avons compris que l’exception pouvait prévaloir au nom de l’intérêt supérieur de la nation. Est-ce ainsi que l’on doit envisager cette mesure transnationale au regard d’enjeux économiques, comme ceux du tourisme et du transport aérien, qui n’ont pas pour autant à être négligés ? Se résoudre à considérer qu’en termes de vaccination l’intérêt supérieur est de favoriser la liberté de circulation sélective de ses premiers bénéficiaires, c’est n’avoir pas intégré la dimension planétaire d’une pandémie, nos interdépendances, nos responsabilités réciproques.

Ces disputations portant sur le « passeport vaccinal » pourraient être dotées d’une valeur et d’une signification conséquentes si elles contribuaient à nous permettre de franchir les frontières idéologiques, les logiques individualistes et plus encore de nous inciter à la prudence au regard de solutions et de justifications qui nous fragilisent plus qu’elles nous renforcent. Cette polémique circonstanciée nous détourne de manière dilatoire d’autres priorités. L’urgence et la décence consisteraient tout d’abord à renforcer une concertation internationale soucieuse de responsabilités partagées et de solidarités effectives dans un accès universel aux vaccins.

[1] Vient de publier Une démocratie confinée. L’éthique quoi qu’il en coûte, éditions érès, 337 p. 15 euros.

 

Monsieur le président, les « 66 millions de procureurs » que vous fustigez sont soucieux du devenir de notre démocratie !

 

On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique

S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est  renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

Au cours de son déplacement à l’Université Paris-Saclay le 21 janvier, le chef de l’État nous a proposé une critique vindicative de la « traque incessante de l’erreur ». Quelques heures après le départ de la Maison Blanche d’un président des États-Unis qui a poussé la post-vérité à un niveau tel que la démocratie américaine aurait pu ne pas s’en remettre, tenir un tel propos aurait pu être pertinent. Mais il ne s’agissait pas en l’occurrence d’une réflexion de philosophie politique présentée devant un parterre d’universitaires auxquels rappeler que traquer la vérité c’est prendre le risque d’hypothèses et de tentatives parfois infructueuses. Ils en font l’expérience dans leur pratique, certainement avec plus de lucidité que nos responsables politiques. Le propos présidentiel avait comme objet d’adresser une admonestation morale de plus aux « 66 millions de procureurs » qui, comme démocrates, s’estiment fondés à porter un regard critique sur sa méthode de gouvernance de la pandémie. À en juger par les réactions suscitées par ces considérations moralisatrices, la rhétorique hargneuse à laquelle recourt lui aussi trop souvent le ministre des Solidarités et de la Santé n’est plus supportable. Effectivement, comme l’affirme le président, « ce n’est pas comme ça qu’on fait face aux crises et qu’on avance ». On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique.

« Cette sorte de traque incessante de l’erreur » qui est reprochée à ceux que le même président affublait hier du titre de « Gaulois réfractaires au changement », s’exprime aujourd’hui dans des demandes d’explications relatives à la stratégie vaccinale, dans l’émergence d’une sourde inquiétude que provoquent les propos contradictoires évocateurs d’un troisième confinement, et tout autant dans l’incohérence de mesures erratiques imposées sans concertations.

Le manque de crédibilité accordée à la parole publique nous contraint à traquer les indices annonciateurs d’éventualités qui nous sont dissimulées avant d’être placés devant le fait accompli. Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

L’esprit critique a survécu à la relégation de nos essentiels. Notre contestation de l’injustifiable et chaque jour davantage de l’inacceptable, doit se comprendre non pas comme une position de procureur mais comme celle du résistant.

Plutôt que d’être suspicieux à l’égard de notre souci du bien commun et de notre volonté d’être partie prenante du destin de notre nation, le président de la République devrait corriger au plus vite les erreurs inhérentes à sa conduite.

Ainsi, s’il est avéré, selon des données épidémiologiques, qu’un prochain confinement apparaitrait inévitable, comment nous y préparons-nous ? Les « 66 millions de procureurs » ne peuvent accepter d’être assujettis davantage au secret d’un processus décisionnel qui méprise leurs droits dont celui d’anticiper. Si selon les analyses du président « celui qui ne fait pas d’erreur, c’est celui qui ne cherche pas », je serai tenté de lui rétorquer que « celui fait une erreur, c’est celui qui n’écoute pas », qui s’estime investi de tous les pouvoirs sans avoir compris qu’ils s’avèrent bien inconsistants et aléatoires en situation de pandémie.

Plutôt que de s’insurger et de fustiger les réfractaires à des choix politiques arbitrés dans le confinement et en négligeant avec suffisance notre représentation nationale, qu’on établisse un an après le début de la pandémie le bilan ce cette gouvernance pour nous convaincre bien-fondé de sa méthode ? S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est  renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

 

Nous sommes en droit de juger, de demander qu’on daigne nous rendre des comptes

 Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Monsieur le président, il y a de l’injustice et du mépris à estimer que notre démocratie est composée de « 66 millions de procureurs ». Nous n’avons pas été, fort heureusement, que les témoins passifs ou les contempteurs de votre politique. Sans bénéficier de votre considération, notre société civile s’est mobilisée. Elle a su compenser les inexpériences, les improvisations et les errements de mesures souvent prescrites en ignorant tout des réalités. Sans ces intelligences du terrain, cette créativité pratique, ces forces de démocratie et de solidarité, nous serions encore plus encore accablés, désemparés et incertains au regard des perspectives inquiétantes dont nous avons compris les défis.

Nous ne sommes ni résignés, ni soumis. Nous sommes soucieux de démocratie dans un pays démocratique. Vous êtes comptables de vos décisions et devez enfin accepter que l’engagement face pandémie concerne chacun d’entre nous, que rien ne peut se faire sans nous. Il vous faut réformer à cet égard les pratiques de votre gouvernance solitaire, et renoncer à des propos pour nous peu rassurants s’ils sont révélateurs de l’opinion que vous avez de ceux qui vous ont confié la fonction présidentielle.

Plutôt que de nous diviser et de provoquer des controverses que l’on ne peut pas se permettre dans un contexte d’urgence et de drames, évoluez dans votre compréhension du réel et dans votre mode d’action. Il en va de l’intérêt supérieur de notre démocratie. Plus tard, après la crise sanitaire, il sera temps de faire de la philosophie morale et de revenir sur l’expérience de votre gestion pour nous convaincre qu’elle aura été la plus efficace et la seule envisageable. Nous avons, peut-être mieux que vous, compris que cette pandémie déroutait les résolutions, épuisait les certitudes, accentuait nos vulnérabilités en menaçait nos valeurs démocratiques.

« Ce qui va avec la défiance française c’est aussi cette sorte de traque incessante de l’erreur », avez-vous prétendu à Paris-Saclay. Il n’y aura pas de défiance à votre égard lorsque l’on soulève les questions qui aujourd’hui taraudent chacun d’entre nous, mais une simple exigence de loyauté, à défaut de transparence de votre part. Avez-vous envisagé une alternative au troisième confinement dont on instille de manière désordonnée l’inéluctabilité, à force d’arguments scientifiques qui se veulent péremptoires et  en dépit de considérations qui en contesteraient la pertinence ? Estimez-vous, sans autre procès, que l’interdit, l’empêchement et la répression sont la méthode adaptée à une crise sanitaire dont on ne maîtrise ni la trajectoire, ni la durée, ni toutes les conséquences ? S’il y avait à nouveau confinement, au-delà de l’homéopathie des mesures économiques d’accompagnement, quelles modalités pratiques d’organisation préviendraient les catastrophes humaines et sociales que tant de personnes n’ont pas surmonté à la suite du premier confinement ? Comment s’est-on préparés à cette menace, qu’a-t-on décidé pour nous éviter le pire ? Devrons-nous improviser et nous adapter faute d’anticipation et de transparence comme nous en avons fait la consternante expérience aux différentes phases déterminantes de la gestion de la crise ? Avez-vous envisagé que nous pourrions décider autrement, envisager d’autres options, parce que notre société a témoigné d’une capacité de responsabilisation qui permet d’initier d’autres formes de mobilisation, d’autres pratiques y compris en reprenant les activités sociales, culturelles et autres qui nous sont plus indispensables que jamais ?

Je considère qu’être vigilant et en appeler à une plus juste intelligence de la réalité, à une compassion autre qu’incantatoire et à un courage politique adossé à une concertation qui s’impose n’a rien à voir avec une posture de procureur. Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

 

 

Monsieur le président, les « 66 millions de procureurs » que vous fustigez sont soucieux du devenir de notre démocratie !

 

On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique

Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

Au cours de son déplacement à l’Université Paris-Saclay le 21 janvier, le chef de l’État nous a proposé une critique vindicative de la « traque incessante de l’erreur ». Quelques heures après le départ de la Maison Blanche d’un président des États-Unis qui a poussé la post-vérité à un niveau tel que la démocratie américaine aurait pu ne pas s’en remettre, tenir un tel propos aurait pu être pertinent. Mais il ne s’agissait pas en l’occurrence d’une réflexion de philosophie politique présentée devant un parterre d’universitaires auxquels rappeler que traquer la vérité c’est prendre le risque d’hypothèses et de tentatives parfois infructueuses. Ils en font l’expérience dans leur pratique, certainement avec plus de lucidité que nos responsables politiques. Le propos présidentiel avait comme objet d’adresser une admonestation morale de plus aux « 66 millions de procureurs » qui, comme démocrates, s’estiment fondés à porter un regard critique sur sa méthode de gouvernance de la pandémie. À en juger par les réactions suscitées par ces considérations moralisatrices, la rhétorique hargneuse à laquelle recourt lui aussi trop souvent le ministre des Solidarités et de la Santé n’est plus supportable. Effectivement, comme l’affirme le président, « ce n’est pas comme ça qu’on fait face aux crises et qu’on avance ». On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique.

« Cette sorte de traque incessante de l’erreur » qui est reprochée à ceux que le même président affublait hier du titre de « Gaulois réfractaires au changement », s’exprime aujourd’hui dans des demandes d’explications relatives à la stratégie vaccinale, dans l’émergence d’une sourde inquiétude que provoquent les propos contradictoires évocateurs d’un troisième confinement, et tout autant dans l’incohérence de mesures erratiques imposées sans concertations.

Le manque de crédibilité accordée à la parole publique nous contraint à traquer les indices annonciateurs d’éventualités qui nous sont dissimulées avant d’être placés devant le fait accompli. Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

L’esprit critique a survécu à la relégation de nos essentiels. Notre contestation de l’injustifiable et chaque jour davantage de l’inacceptable, doit se comprendre non pas comme une position de procureur mais comme celle du résistant.

Plutôt que d’être suspicieux à l’égard de notre souci du bien commun et de notre volonté d’être partie prenante du destin de notre nation, le président de la République devrait corriger au plus vite les erreurs inhérentes à sa conduite.

Ainsi, s’il est avéré, selon des données épidémiologiques, qu’un prochain confinement apparaitrait inévitable, comment nous y préparons-nous ? Les « 66 millions de procureurs » ne peuvent accepter d’être assujettis davantage au secret d’un processus décisionnel qui méprise leurs droits dont celui d’anticiper. Si selon les analyses du président « celui qui ne fait pas d’erreur, c’est celui qui ne cherche pas », je serai tenté de lui rétorquer que « celui fait une erreur, c’est celui qui n’écoute pas », qui s’estime investi de tous les pouvoirs sans avoir compris qu’ils s’avèrent bien inconsistants et aléatoires en situation de pandémie.

Plutôt que de s’insurger et de fustiger les réfractaires à des choix politiques arbitrés dans le confinement et en négligeant avec suffisance notre représentation nationale, qu’on établisse un an après le début de la pandémie le bilan ce cette gouvernance pour nous convaincre du bien-fondé de sa méthode ? S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

Nous sommes en droit de juger, de demander qu’on daigne nous rendre des comptes

 Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Monsieur le président, il y a de l’injustice et du mépris à estimer que notre démocratie est composée de « 66 millions de procureurs ». Nous n’avons pas été, fort heureusement, que les témoins passifs ou les contempteurs de votre politique. Sans bénéficier de votre considération, notre société civile s’est mobilisée. Elle a su compenser les inexpériences, les improvisations et les errements de mesures souvent prescrites en ignorant tout des réalités. Sans ces intelligences du terrain, cette créativité pratique, ces forces de démocratie et de solidarité, nous serions encore plus encore accablés, désemparés et incertains au regard des perspectives inquiétantes dont nous avons compris les défis.

Nous ne sommes ni résignés, ni soumis. Nous sommes soucieux de démocratie dans un pays démocratique. Vous êtes comptables de vos décisions et devez enfin accepter que l’engagement face pandémie concerne chacun d’entre nous, que rien ne peut se faire sans nous. Il vous faut réformer à cet égard les pratiques de votre gouvernance solitaire, et renoncer à des propos pour nous peu rassurants s’ils sont révélateurs de l’opinion que vous avez de ceux qui vous ont confié la fonction présidentielle.

Plutôt que de nous diviser et de provoquer des controverses que l’on ne peut pas se permettre dans un contexte d’urgence et de drames, évoluez dans votre compréhension du réel et dans votre mode d’action. Il en va de l’intérêt supérieur de notre démocratie. Plus tard, après la crise sanitaire, il sera temps de faire de la philosophie morale et de revenir sur l’expérience de votre gestion pour nous convaincre qu’elle aura été la plus efficace et la seule envisageable. Nous avons, peut-être mieux que vous, compris que cette pandémie déroutait les résolutions, épuisait les certitudes, accentuait nos vulnérabilités en menaçait nos valeurs démocratiques.

« Ce qui va avec la défiance française c’est aussi cette sorte de traque incessante de l’erreur », avez-vous prétendu à Paris-Saclay. Il n’y aura pas de défiance à votre égard lorsque l’on soulève les questions qui aujourd’hui taraudent chacun d’entre nous, mais une simple exigence de loyauté, à défaut de transparence de votre part. Avez-vous envisagé une alternative au troisième confinement dont on instille de manière désordonnée l’inéluctabilité, à force d’arguments scientifiques qui se veulent péremptoires et  en dépit de considérations qui en contesteraient la pertinence ? Estimez-vous, sans autre procès, que l’interdit, l’empêchement et la répression sont la méthode adaptée à une crise sanitaire dont on ne maîtrise ni la trajectoire, ni la durée, ni toutes les conséquences ? S’il y avait à nouveau confinement, au-delà de l’homéopathie des mesures économiques d’accompagnement, quelles modalités pratiques d’organisation préviendraient les catastrophes humaines et sociales que tant de personnes n’ont pas surmonté à la suite du premier confinement ? Comment s’est-on préparés à cette menace, qu’a-t-on décidé pour nous éviter le pire ? Devrons-nous improviser et nous adapter faute d’anticipation et de transparence comme nous en avons fait la consternante expérience aux différentes phases déterminantes de la gestion de la crise ? Avez-vous envisagé que nous pourrions décider autrement, envisager d’autres options, parce que notre société a témoigné d’une capacité de responsabilisation qui permet d’initier d’autres formes de mobilisation, d’autres pratiques y compris en reprenant les activités sociales, culturelles et autres qui nous sont plus indispensables que jamais ?

Je considère qu’être vigilant et en appeler à une plus juste intelligence de la réalité, à une compassion autre qu’incantatoire et à un courage politique adossé à une concertation qui s’impose n’a rien à voir avec une posture de procureur. Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

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