Passe sanitaire : se dépasser soi-même pour les autres

Avons-nous appris de la complexité des circonstances ?

Si le passe vaccinal était exigé pour maintenir le cours ordinaire de son existence – ce qui justifierait alors d’identifier les conséquences discriminatoires de mesures dès lors contestables – l’objectif et ses applications en pervertiraient l’usage.

Le « retour à la normal » proclamé comme un  slogan afin de nous donner à croire que la crise sanitaire était maîtrisée s’est périmé en quelques semaines. L’obligation vaccinale indirectement prescrite par l’extension du passe sanitaire aux domaines du quotidien qui deviendraient inaccessibles à ceux qui en refusent les contraintes, est-elle la mesure qui permettrait de conjurer une menace dont on évite encore de cerner et de révéler l’ampleur ? Ne représente-t-elle pas aussi le signal précurseur d’autres dispositions d’ordre public qui risqueraient de s’imposer dans l’urgence de résolutions inévitables, si nous ne parvenions pas à atténuer notre exposition à un risque dont la gravité et la persistance semblent se confirmer ?

La menace pandémique justifierait-elle que de manière progressive et inéluctable nous apprenions à consentir à des compromis qui, mois après mois, évideraient la vie démocratique des valeurs qui la constituent ? Avec pour visée, quelle puisse survivre quoi qu’il en coûte, y compris en y perdant ce qui fonde l’unité de la nation et en y risquant, outre la division et la dissidence, une contestation politique qui pourrait ne pas être surmontable ?

Les points de vue des instances représentatives consultées par le Premier ministre ces derniers jours sont majoritairement favorables à l’obligation vaccinale des professionnels intervenant auprès de personnes en situation de vulnérabilité ou dans une promiscuité justifiant des procédures strictes. Faute de propositions alternatives, si le souci de préserver le juste équilibre entre les libertés fondamentales et les impératifs sanitaires est invoqué pour éviter tout excès règlementaire, les marges d’action sont elles aussi contraintes.

Aux règles de déontologie s’ajoute un engagement de réciprocité[1] dès lors, par exemple, que les personnes hospitalisées sont désormais sollicitées pour accepter un test PCR si elles ne sont pas vaccinées, et que les résidents d’EHPAD ont été incités de manière assez persuasive à une vaccination dès le mois de décembre 2020.

Si le passe vaccinal était exigé pour maintenir le cours ordinaire de son existence – ce qui justifierait alors d’identifier les conséquences discriminatoires de mesures dès lors contestables – l’objectif et ses applications en pervertiraient l’usage. La mécanique s’étant intégrée de la sorte à un mode d’organisation et de contrôle de la vie sociale, il serait difficile d’en contester le caractère normatif et les déterminants dans l’existence de chacun d’entre nous.

Si des mesures de santé publique s’imposent dans l’urgence faute d’avoir su donner à comprendre les enjeux démocratiques d’une mobilisation contre la Covid-19, il importerait désormais de s’inscrire dans une stratégie cohérente, exigeante et juste sur un long terme. La ramener à l’option principale du passe sanitaire sans tenter d’explorer d’autres modes d’intervention et de prévention, n’est-ce pas quelque peu simplificateur alors que nous aurions dû apprendre que nous étions confrontés à la complexité.

 

La seule possibilité d’atténuer la menace et d’éviter le pire ?

Il n’est rien de démocratique dans une pandémie. Ce qui peut l’être c’est notre mobilisation pour la juguler.

Il n’est rien de démocratique dans une pandémie. Ce qui peut l’être c’est notre mobilisation pour la juguler.

Personne ne sait à ce jour ce qu’il en sera de l’évolution de la pandémie, et nous éprouvons déjà des difficultés à en évaluer les multiples impacts humains et sociétaux.

Il était imprudent d’envisager une pause sanitaire cet été, même si l’acceptabilité de la société sur le long cours constitue une donnée qui détermine la stratégie politique. Et si nous disposions d’un temps d’atténuation des tensions, ne devions-nous pas y trouver l’opportunité d’analyses rétrospectives afin d’apporter les correctifs nécessaires aux adaptations rendues nécessaires par une crise qui se chronicise.

La période estivale est habituellement favorable au retour sur soi, au ressourcement, aux échanges, à l’ouverture culturelle. Si certains d’entre nous ont pu se retrouver dans l’expression de leur créativité et l’exercice de leurs passions, d’un point de vue collectif la réflexion imposée a fait irruption en plein mois de juillet : elle concerne le passe vaccinal au regard du respect de nos libertés.

C’est paradoxalement parce que nous avons le privilège de disposer dans notre pays de vaccins préventifs dont, le 21 juillet 2021, un article du NEJM (New England Journal of Medicine) démontre l’efficacité, y compris sur le variant Delta, qu’est suscité en terme de liberté individuelle le débat relatif au choix d’être ou non vacciné. Qu’en serait-il de nos libertés fondamentales si ce recours ne nous était pas proposé comme c’est le cas dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. À ce jour, seules 13,5 % des populations dans le monde ont pu accéder aux 2 doses de vaccins !

Pour le VIH-sida il aura fallu attendre plus de dix ans pour disposer en 1996 des premiers traitements antirétroviraux efficaces. À ce jour aucun vaccin n’a pu être développé. Aux 36,3 millions de victimes depuis le début de cette autre épidémie s’ajoutent plus de 680 000 décès chaque année.

Nous pourrions regretter dans les prochaines semaines le temps où notre liberté était de pouvoir agir contre la pandémie, et d’être utilement associés à la mobilisation vaccinale. Le souci du bien commun, l’exigence de justice et de sollicitude à l’égard de tous, ne peuvent-ils pas justifier une capacité d’acceptation de règles d’action considérées, pour un temps donné, comme la seule possibilité d’atténuer la menace et d’éviter le pire ?

La loi relative à la gestion de la crise sanitaire[2] marque-t-elle une inflexion attentatoire aux valeurs et aux principes démocratiques ? Depuis les annonces du président de la République du 12 juillet, la concertation et les controverses ont enfin permis à chacun de prendre position, y compris en comprenant l’importance et l’intérêt d’être vacciné.

La stratégie de réouverture énoncée par le chef de l’État le 29 avril posait de manière claire une méthode : « progressivité, prudence et vigilance[3]. » Manquait l’anticipation des circonstances imprévues d’une évolution pandémique imposant dans la précipitation des décisions politiques contraignantes qu’il aurait été irresponsable de différer.

L’enjeu présent est de faire unité autour du seul mode opératoire proposant une capacité démontrée de limiter les conséquences d’une pandémie qui défie jusqu’à certains de nos principes sans pour autant les abolir. Dans un avis du 16 juillet, le Conseil scientifique Covid-19 « constate que certaines dispositions prévues dans cette nouvelle loi peuvent générer des limitations des libertés individuelles mais peuvent permettre également de conserver une plus grande liberté pour le plus grand monde.[4] »

Viser la préservation d’un équilibre entre l’intérêt du plus « grand nombre » et « les limitations des libertés individuelles » est l’objectif que notre représentation nationale s’est fixée dans un contexte sanitaire transitoire. Il justifiera certainement des ajustements avant le 15 novembre (date retenue de fin de l’état d’urgence sanitaire). Rien ne nous assure en effet que les tensions à la fois d’ordres sanitaire et social ne provoqueront pas des circonstances de nature à déstabiliser nos résolutions. C’est pourquoi l’exécutif doit enfin envisager les dispositifs permettant de mieux impliquer la société dans les arbitrages qui engagent la cohésion nationale. La recherche d’un consensus est un objectif que le parlement est parvenu à atteindre, parfois à l’encontre de certaines des préconisations du gouvernement. Toutefois il nous faut créer les conditions d’un débat public repensé dans sa forme et sa portée politique, afin que la diversité des points de vue argumentés puisse bénéficier d’une audience publique et enrichir notre intelligence collective.

 

Intégrer à la décision le doute et le souci profond de ce que notre société est, ainsi que de ce qu’elle peut

Demain, nous pourrions ne plus avoir la liberté (ou le choix) d’accepter le sur-risque auquel nous exposent collectivement ceux qui s’opposent la stratégie vaccinale et le recours au passe sanitaire. C’est pourquoi de tels enjeux prennent une portée éthique et politique, au-delà d’un impératif sanitaire et d’une exigence de justice.

 Les personnes qui refusent par intime conviction la prévention justifiée d’une maladie qu’elles pourraient éviter, assument une responsabilité pour elles-mêmes. Leur choix n’a pour conséquences pour la collectivité que le coût de l’éventuelle prise en charge de leurs traitements à travers la solidarité nationale.

Au regard des aspects non négligeables des engagements à consentir dans toute mesure de prévention, la perception, l’évaluation et l’acceptabilité du risque influencent les choix individuels. Selon quels critères et à quel seuil dans l’échelle de gravité, estime-t-on qu’un pari n’est plus tenable, voire que l’obligation devrait s’imposer au regard de l’intérêt supérieur de la nation ?

Si la Déclaration d’Helsinki évoquée par les personnes opposée à leur inclusion dans l’expérimentation en cours des différents vaccins développés contre le SARS-Cov-2, énonce que « dans la pratique médicale et la recherche médicale, la plupart des interventions comprennent des risques et des inconvénients », dans ce même article 16 elle précise : « une recherche médicale impliquant des êtres humains ne peut être conduite que si l’importance de l’objectif dépasse les risques et inconvénients pour les personnes impliquées.[5] » C’est au regard de « l’importance de l’objectif » que chacun doit se prononcer en conscience, tant dans une approche de la réalité immédiate que de ses conséquences à long terme pour soi et les autres, sur le territoire national comme au plan international. Ce dépassement de soi pour les autres me semble l’enjeu d’un discernement et d’une concertation qui puissent nous élever réciproquement au-delà de considérations immédiates individualistes. Il nous faut soutenir une perspective et donc une exigence qui n’équivalent pas au renoncement à ce qui nous est essentiel, mais au contraire nous légitime dans l’affirmation volontaire d’un engagement nécessaire : celui qui honore les valeurs auxquelles nous sommes attachés.

À ce jour, 4,136 millions de personnes sont mortes dans le monde du Covid-19 ; 192 millions ont été contaminées. Dans son rapport du 2 juin « Emploi et questions sociales dans le monde. Tendances 2021[6] », l’Organisation internationale du travail évalue à 114 millions le nombre de pertes d’empois consécutifs à la pandémie.

Estimer que refuser la vaccination préserve son intégrité et permet à une stratégie individualiste de conjurer l’inéluctable, relève d’une opinion parfois assimilée à la pensée magique. La réfuter d’emblée et la considérer irresponsable car contraire à la rationalité des arguments produits dans le discours des instances publiques, n’est toutefois pas acceptable. S’il convient de comprendre les résistances, d’expliquer et de convaincre afin d’éviter que les positions dissidentes s’assimilent à une contestation politique à l’égard de l’exécutif, ce n’est qu’en adoptant une méthode de gouvernance qui ait l’humilité d’intégrer à la décision le doute et le souci profond de ce que notre société est, ainsi que de ce qu’elle peut.

Demain, nous pourrions ne plus avoir la liberté (ou le choix) d’accepter le sur-risque auquel nous exposent collectivement ceux qui s’opposent la stratégie vaccinale et le recours au passe sanitaire. C’est pourquoi de tels enjeux prennent une portée éthique et politique, au-delà d’un impératif sanitaire et d’une exigence de justice.



[1] Il ne serait pas juste pour autant d’incriminer l’irresponsabilité des professionnels de santé ou du médico-social encore réfractaires à la vaccination. Depuis le début de la crise sanitaire ils ont assumé leurs missions de manière exemplaire, parfois au risque d’être contaminés faute de moyens de protections. Au même titre que les personnes en situation de vulnérabilité et de marginalité sociales, ont-ils disposés des données probantes appropriées, dans un contexte personnalisé, pour fonder en conscience un libre-choix ?

[2] https://www.vie-publique.fr/loi/280798-projet-loi-vaccination-obligatoire-pass-sanitaire-gestion-crise-covid-19

[3] « Une stratégie et un agenda de réouverture », Gouvernement Français, 12 mai 2021, https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/une_strategie_et_un_agenda_de_reouverture_mai_2021.pdf

[4] Avis du Conseil scientifique Covid-19 sur le projet de loi relatif à l’adaptation de nos outils de gestion de crise », 16 juillet 2021

[5] Déclaration d’Helsinki, Association médicale mondiale, 2013.
 Principes éthiques applicables aux recherches médicales sur des sujets humains, art. 16.

[6] https://www.ilo.org/global/research/global-reports/weso/trends2021/lang–fr/index.htm

Dignité et droits de la personne en EHPAD

Emmanuel Hirsch

Directeur de l’Espace éthique Île-de-France et de l’Espace national éthique maladies neuro-évolutives

 

Le rapport « Les droits fondamentaux des personnes âgées accueillies en EHPAD[1] » que le Défenseur des droits rend public aujourd’hui est un acte éthique fort. Depuis de début de la pandémie, nous avions découvert la réalité des EHPAD à travers les tragédies vécues par  les personnes qu’ils accueillent ainsi que leurs familles et les professionnels.

Le 10 décembre 2018, l’Espace de réflexion éthique de la région Île-de-France lançait sa « Résolution du 10 décembre 2018 – Droits de l’Homme, les EHPAD s’engagent ![2] », donnant déjà à connaître el à comprendre les enjeux approfondis aujourd’hui par le Défenseur des droits, accompagnés de 64 propositions d’actions.

Le 1er février 2021, à la demande de Brigitte Bourguignon, ministre déléguée en charge de l’Autonomie, l’Espace de réflexion éthique de la région Île-de-France et l’Espace national de réflexion éthique et maladies neuro-évolutives présentaient leur rapport « Pendent la pandémie et après. Quelle éthique dans les établissements accueillant des citoyens âgés[3] »

 

 

« Placement » en institution

 On évoque à propos de ces établissements cette notion de « bout du bout », et ce ne sont pas les quelques tentatives d’ouverture sur la cité qui permettent de maintenir une citoyenneté dont bien des indices donnent le sentiment que la personne ainsi « hébergée » est destituée.

Les professionnels intervenant en EHPAD assument souvent de manière exemplaire des missions peu reconnues. Je suis témoin de leur engagement auprès de personnes souvent affectées dans leur capacité d’exprimer une volonté, que l’on « place » en institution lorsque le maintien au domicile s’avère impossible. Un conjoint incapable d’assister plus longtemps celle ou celui qui a perdu toute autonomie, un espace de vie incompatible avec un suivi médicalisé, une situation de crise ou d’aggravation de l’état de santé constituent autant de ruptures qui contraignent à des décisions vécues douloureusement faute d’anticipations et bien souvent d’autres perspectives. Car l’entrée en institution s’impose trop habituellement dans l’urgence ou par défaut, lorsque les alternatives sont épuisées et qu’une « place » se libère enfin. Il s’agit rarement d’une décision volontaire, négociée, consentie, tant l’image de « l’institutionnalisation » semble révoquer ce à quoi la personne était jusqu’alors attachée : sa liberté, sa sphère privée, ses habitudes, ses préférences et plus encore un cadre de vie familier.  En dépit de prévenances et de réassurances, dès la visite de l’EHPAD et l’entretien d’accueil la vision péjorative de ce « dernier lieu d’existence » s’impose comme une marque, une forme de stigmatisation et de relégation sociale ressentie comme une déchéance. On évoque à propos de ces établissements cette notion de « bout du bout », et ce ne sont pas les quelques tentatives d’ouverture sur la cité qui permettent de maintenir une citoyenneté dont bien des indices donnent le sentiment que la personne ainsi « hébergée » est destituée.

Comment des personnes qui sont parfois restées de longues années chez elles, soutenues par des proches au cours de l’évolution d’une maladie, vivent-elles la séparation, l’intégration dans une structure spécialisée ? Sont-elles encore reconnues dans l’expression d’une parole propre qui exprime leur refus, alors qu’il leur est asséné que cette mesure est « prise pour leur bien », parfois en les trompant quand on renonce à leur avouer qu’elle est définitive ? Les proches, accablés et comme usés eux aussi par des années de luttes épuisantes, les « abandonnent » avec un sentiment de culpabilité dans ces établissements habituellement si peu propices à ce qu’ils espéraient « de mieux » pour l’être cher. Ils n’auront pas été en mesure de l’accompagner jusqu’au bout « à la maison », ce qu’ils éprouvent comme un manque de loyauté au regard d’un engagement qu’ils auraient souhaité pouvoir tenir. On ne saurait éviter également les aspects financiers du coût de cet hébergement (entre 2 000 et 5 000 euros, selon les ‘‘formules’’, davantage encore dans des résidences d’exception), la nécessité d’y engloutir les quelques économies réunies, d’y sacrifier les biens qui auraient pu être transmis, ou alors d’imputer à des membres de la famille un devoir de solidarité qui éveille parfois des conflits latents. Certaines personnes âgées se laissent ainsi « glisser », choisissant de renoncer de manière anticipée à l’existence pour « ne pas peser davantage » sur leurs proches. Qu’en est-il dans ces conditions des questions de liberté et de justice, à l’épreuve d’un réel souvent violent, voire sordide ?

Reconnaître la personne en EHPAD dans sa dignité et ses droits

 Je suis convaincu que le souci de liberté s’avère déterminant dans un contexte ou la perte d’autonomie, le cumul de dépendances et d’altérations affectent la personne dans l’idée même que certains osent porter sur sa dignité et son humanité même.

Soutenir comme le fait le Défenseur des droits, la question des libertés fondamentales dans un contexte où l’on s’habitue trop vite, ne serait-ce que par convenance, à s’en distancer, me paraît de nature à restaurer une confiance en des institutions souvent elles-mêmes marginalisées et dépréciées. Selon quels critères évalue-t-on l’impératif de déraciner une personne de son environnement de vie, de manière habituellement irréversible, pour lui imposer un cadre où elle perd bien vite ses ultimes repères et toute forme d’intimité ? Car être reconnu comme un être libre c’est tout autant être respecté dans ses décisions, ses refus, ses assentiments (même limités à quelques signes encore expressifs), que dans ses secrets, ses préférences, ses envies. Sans y accorder l’attention nécessaire, dans nombre d’établissements des informations d’ordre personnel circulent sans le moindre respect de la confidentialité, ce qui constitue un abus caractérisé, un manque d’égards et de protection. Se voir soumis à l’arbitraire de décisions et de contrôles imposés selon des règles ou des habitudes rarement discutées, revêtu le matin de tenues indifférenciées comme le sont les survêtements, contraint par des rythmes et des ordonnancements peu soucieux de ce à quoi aspirerait la personne, interroge les dispositifs et les mentalités. Je n’évoquerai pas les quelques situations de contentions physiques, les actes brusques ou maltraitants, les camisoles médicamenteuses. Autant d’abus qu’expliquerait l’idéologie de la précaution institutionnalisée ou la nécessité de compenser des carences en effectifs soignants, et non, comme on l’avance pour justifier l’injustifiable, la protection et le bien-être de la personne. Qu’en est-il dans de telles conditions et avec de telles logiques (souvent inspirées par un souci de rentabilité et d’efficience) du respect de la volonté de la personne ainsi ramené à des pratiques incompatibles avec l’idée que l’on peut se faire de la dignité humaine  et tout autant avec les valeurs du soin et de l’accompagnement ?

Soutenir comme le fait le Défenseur des droits, la question des libertés fondamentales dans un contexte où l’on s’habitue trop vite, ne serait-ce que par convenance, à s’en distancer, me paraît de nature à restaurer une confiance en des institutions souvent elles-mêmes marginalisées et dépréciées. Selon quels critères évalue-t-on l’impératif de déraciner une personne de son environnement de vie, de manière habituellement irréversible, pour lui imposer un cadre où elle perd bien vite ses ultimes repères et toute forme d’intimité ? Car être reconnu comme un être libre c’est tout autant être respecté dans ses décisions, ses refus, ses assentiments (même limités à quelques signes encore expressifs), que dans ses secrets, ses préférences, ses envies. Sans y accorder l’attention nécessaire, dans nombre d’établissements des informations d’ordre personnel circulent sans le moindre respect de la confidentialité, ce qui constitue un abus caractérisé, un manque d’égards et de protection. Se voir soumis à l’arbitraire de décisions et de contrôles imposés selon des règles ou des habitudes rarement discutées, revêtu le matin de tenues indifférenciées comme le sont les survêtements, contraint par des rythmes et des ordonnancements peu soucieux de ce à quoi aspirerait la personne, interroge les dispositifs et les mentalités. Je n’évoquerai pas les quelques situations de contentions physiques, les actes brusques ou maltraitants, les camisoles médicamenteuses. Autant d’abus qu’expliquerait l’idéologie de la précaution institutionnalisée ou la nécessité de compenser des carences en effectifs soignants, et non, comme on l’avance pour justifier l’injustifiable, la protection et le bien-être de la personne. Qu’en est-il dans de telles conditions et avec de telles logiques (souvent inspirées par un souci de rentabilité et d’efficience) du respect de la volonté de la personne ainsi ramené à des pratiques incompatibles avec l’idée que l’on peut se faire de la dignité humaine  et tout autant avec les valeurs du soin et de l’accompagnement ?

Tout cela doit être affirmé et pris en compte, ne serait-ce que pour faire davantage apparaître, par comparaison, la signification propre de ces modes d’hospitalité développés dans les EHPAD innovants qui conçoivent et assument autrement la responsabilité de leurs missions. La personne ne peut poursuivre son parcours dans l’existence et s’épanouir en institution que pour autant qu’elle soit reconnue, estimée, écoutée, ayant le sentiment d’être membre d’une communauté vivante, créative, ouverte sur l’extérieur. Rien à voir avec les lieux d’enfermement et de désespérance, ces couloirs où sont alignées dès le matin des personnes attachées, assoupies sur un fauteuil roulant, avec pour fond sonore un programme de télévision indifférencié en continu, et que l’on gave d’aliments réduits en bouillie aux horaires compatibles avec l’organisation générale de la structure qui, également, privilégie le port systématique de « protections » rendant incontinente la personne quelques jours après son arrivée…

Je suis convaincu que le souci de liberté s’avère déterminant dans un contexte ou la perte d’autonomie, le cumul de dépendances et d’altérations affectent la personne dans l’idée même que certains osent porter sur sa dignité et son humanité même. Pour les professionnels eux-mêmes, réfléchir à la liberté de l’autre, au pouvoir que l’on risque d’exercer sur lui faute de respect et de discernement, peut contribuer à la réhabilitation d’un exercice professionnel qui doit être assumé de manière digne. En EHPAD, comme dans d’autres institutions, la liberté a un prix, au même titre que la qualité de vie. Pour être attentif à la personne, disponible et prévenant, il s’avère indispensable de bénéficier de compétences mais également d’équipes en capacité s’assurer la multitude de fonctions souvent complexes et prenantes. Je considèrerais donc comme une avancée de la « démocratique sanitaire » l’expression d’une véritable attention politique portée à ces territoires trop retirés de l’espace public, trop marginalisés alors que l’on doit y défendre des valeurs d’autant plus exigeantes qu’elles concernent des personnes vulnérables, souvent incapables de revendiquer quoi que ce soit pour elles. La loi du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement[4] devait permettre des évolutions nécessaires qui puissent notamment bénéficier aux personnes fragiles dans le vieillissement et la maladie qui vivent parmi nous, dépourvues, en phase évoluée de leur perte d’autonomie, de la capacité de faire valoir ce qu’elles sont, ne serait-ce que dans l’expression de leurs droits.

 

EHPAD en temps de pandémie 

J’ai appris de l’éthique médicale que les personnes n’étaient jamais assimilables à des catégories, et pour être âgées il n’en importe pas moins de les reconnaître dans leur singularité et dans leurs droits inaliénables.

Le 27 janvier 2021, l’association des jeunes gériatres lançait un appel : « Covid-19 : mettons fin à l’épidémie d’âgisme.[5 » La position de ces médecins honore les valeurs de notre démocratie. Ils dénoncent « fermement l’ensemble des déclarations passées et à venir qui introduisent l’idée de discrimination à l’égard des personnes du fait de leur âge ou de leur lieu de résidence ».

Ces personnes habituellement reléguées de nos considérations éprouvent le sentiment d’une « mort sociale » en établissement ou à domicile. Elles n’ont pas à subir cette indignité.

Le choix éthique du président de la République, en fidélité à nos valeurs, a été d’estimer essentiel de les reconnaître dans la plénitude de leurs droits face à une pandémie qui les menaçait davantage que d’autres. Plus une personne est vulnérable, plus fortes sont nos obligations à son égard.

Nous avons découvert ces autres espaces oubliés ou évités de la République que sont les EHPAD et appris, à travers les témoignages, la signification de ces parcours de vie poursuivis dans la vieillesse. Le précieux de ces existences s’est dévoilé publiquement en des moments extrêmes. Faute de moyens et dans un contexte de pénuries, il a été nécessaire de prioriser, pour ne pas dire de sélectionner. Et pourtant le choix a été assumé de ne pas renoncer à protéger nos aînés, ceux qui nous ont précédés et ont mené hier des combats pour défendre ce à quoi nous sommes le plus attachés. Ils incarnent non pas les figures d’un passé qui aurait fait son temps, mais cette mémoire vivante, et ces expériences de vie qui, comme des repères, nous sont d’autant plus précieuses au moment où les circonstances nous incitent à douter de tout, et parfois même de l’autre.

C’est néanmoins dans ce contexte qu’a émergé un discours critique à l’égard de l’appréciation morale de certaines décisions comme celle visant à préserver l’existence des personnes les plus vulnérables, notamment celles qui résident en EHPAD. Je n’ai pas attendu les circonstances d’une pandémie pour apprendre ce que sont les réalités humaines et sociales de la vieillesse, ce qui se construit d’essentiel dans une relation de vie jusqu’au terme de l’existence, dans la réciprocité d’un échange, d’un partage d’expériences, d’une transmission. Que les représentations péjoratives et dégradantes la perte d’autonomie, voire de la dissipation de la faculté de discernement provoquent l’effroi et puissent inciter certains à ne pas souhaiter subir ce qu’ils appréhendent comme une déchéance peut se concevoir. Il s’agit d’une position individuelle qui ne justifie en rien de révoquer de manière indifférenciée la dignité d’une personne selon des critères d’âge, de dépendance ou de maladie, de la spolier ainsi de ses droits fondamentaux. Au nom de quelle autorité, de quelle légitimité imposer en des termes à ce point réducteurs une confrontation intergénérationnelle qui fige et oppose dans des postures, accentue les clivages et les fragilités. L’urgence d’argumenter des choix parfois difficiles mérite mieux.

Les personnes âgées en EHPAD, et cela a été aussi le cas au domicile, sont mortes ces derniers mois non seulement du Covid-19 mais d’isolement, d’abandon, du sentiment d’inutilité pour ne pas dire d’inexistence. Par respect pour nous et en assumant leurs responsabilités, elles se confinent et renoncent souvent aux soins qui leurs sont indispensables. Des personnes en EHPAD ont renoncé à une proposition d’hospitalisation par souci d’équité intergénérationnelle, soucieuse de cette exigence de solidarité qu’elles partagent avec tant de « personnes âgées » engagées dans le soutien de leurs familles ou militantes associatives.

Préserver et défendre leur position parmi nous ne relève pas d’une compassion irresponsable ou inconséquente, là où d’autres priorités doivent être reconnues elles aussi dans leurs impératifs. Il nous faut respecter les uns et les autres, hiérarchiser mais selon des critères justes, sans être influencé par des arguments inattentifs à la complexité du réel. J’ai appris de l’éthique médicale que les personnes n’étaient jamais assimilables à des catégories, et pour être âgées il n’en importe pas moins de les reconnaître dans leur singularité et dans leurs droits inaliénables.

 


[1] https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rap-ehpad-num-29.04.21.pdf

[2] https://www.espace-ethique.org/ressources/charte-declaration-position/resolution-du-10-decembre-2018-droits-de-lhomme-les-ehpad

[3] https://www.espace-ethique.org/sites/default/files/document_repere_ethique_ehpad.pdf

[4] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000031700731/

[5] http://www.assojeunesgeriatres.fr/blog/la-vie-de-l-association/communique-de-presse-covid-19-mettons-aussi-fin-a-l-epidemie-d-agisme.html

 

3ème confinement : l’échec politique de la « logique d’anticipation »

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

 

Nous voilà otages de l’indécision

 Il n’est plus l’heure de faire l’inventaire des décisions qui depuis le début de la pandémie sont prises et assumées dans le huis-clos d’un pouvoir qui nous ramène au statut d’otage. Le combat qu’il nous faut mener ensemble aujourd’hui en pleine crise et demain pour rebâtir ce qui aura été saccagé, devrait nous reconnaître une dignité démocratique.

« Et voici qu’aujourd’hui où la France, à la suite de l’occupation totale, est entrée en bloc dans le silence avec sa cargaison, comme un navire tous feux éteints dont on ignore s’il survit ou non aux périls de mer, le sort de chacun de ceux que j’aime me tourmente plus gravement qu’une maladie installée en moi. Je me découvre menacé dans mon essence par leur fragilité.[1] »

Certes, les circonstances actuelles diffèrent du désastre des années sombres de l’oppression nazie évoquées par Antoine de Saint-Exupéry dans sa Lettre à un otage. Toutefois, comme chacun d’entre nous « je me découvre menacé dans mon essence par leur fragilité ». Celle des plus vulnérables face à la pandémie, mais aussi  celle dont témoignent des affirmations invraisemblables. Quand les responsables de l’État s’acharnent à vouloir nous donner à croire que ce troisième confinement intervient au juste moment, et que rien n’aurait permis de l’éviter. Le 18 mars, le Premier ministre Jean Castex affirmait ainsi de manière péremptoire que le pari présidentiel du 29 janvier opposé à toute idée de confinement, pourtant préconisé le jour même par le Conseil scientifique Covd-19, s’était avéré justifié : « C’était la bonne décision car si nous avions dû confiner alors, dans une logique d’anticipation, nous aurions infligé au pays un confinement de probablement trois mois. Cela aurait été excessif et insupportable » […] « les prévisions de certains modèles (qui) indiquaient un emballement de l’épidémie dès la mi-février, ce qui ne s’est pas produit. » En atteste, de manière contradictoire, le « Tableau de bord de l’épidémie en chiffres » proposé par Santé publique France le 18 mars 2021[2] : 91 706 décès (+274 en 24h), 4 181607 cas confirmés (+34 998 depuis la veille), 10 241 nouvelles hospitalisations sur les 7 derniers jours, 2 259 admissions en soins critiques (dont 1553 en réanimation).

Qu’en est-il du sens accordé à la « logique d’anticipation » qui devrait être comprise comme une capacité d’assumer une responsabilité politique, plutôt que de s’essayer à d’illusoires promesses dont il était évident qu’elles étaient intenables ? Je crains, ne serait-ce qu’à l’analyse des réactions consternées suscitées par la construction d’un confinement de troisième type qui est désormais  en vigueur dans 16 départements ce vendredi soir, que nous ne puissions plus adhérer à cette gouvernance impromptue. Sa crédibilité ainsi que sa pertinence sont une fois encore démenties par la réalité.

Il aura fallu un an pour que le président de la République admette que « le maitre du temps, c’est le virus, malheureusement ». En quelques heures, plus agiles que nos décideurs, ceux qui disposaient des moyens nécessaires ont fait l’assaut de la SNCF et des compagnies aériennes pour quitter le 19 mars les lieux soumis au confinement. Comme ce fut le cas avant le 17 mars 2020. « Malheureusement » il faudra revivre un confinement sur une durée indéterminée, et plus encore avec des conséquences indéterminables car rien ne permet d’être assuré qu’il sera accepté et plus encore qu’il aura été anticipé.

Il n’est plus l’heure de faire l’inventaire des décisions qui depuis le début de la pandémie sont prises et assumées dans le huis-clos d’un pouvoir qui nous ramène au statut d’otage. Le combat qu’il nous faut mener ensemble aujourd’hui en pleine crise et demain pour rebâtir ce qui aura été saccagé, devrait nous reconnaître une dignité démocratique. Je ne suis pas certain que l’on se satisfasse très longtemps encore d’une parole politique non seulement qui « n’imprime plus », mais qui « sonne faux ».

 

La dignité démocratique

Où se situe la vérité, sur quelle base fonder et hiérarchiser une stratégie, dès lors que la politique tente d’imposer ses interprétations du réel en dépit de constats que chacun tire de sa propre expérience ? Nous aurions pu attendre une approche plus éclairée et enfin démocratique du processus décisionnel. Désormais nous sommes condamnés à la position des otages, dans l’attente des annonces qui seront distillées dans les jours prochains, nous soumettant à un processus inexorable dont  aucune instance ne porterait la moindre responsabilité.

Dans son remarquable avis du 11 mars 2021, « Anticiper et différencier les stratégies pour sortir des phases aigües de l’épidémie », le Conseil scientifique Covid-19 nous donne une leçon de ce qu’est l’intelligence politique d’une situation de crise aussi redoutable et complexe que celle que nous vivons. Au-delà d’une étude scientifique rigoureuse qui présente, de manière incontestable, un état actualisé de la situation, le propos de l’instance concerne aussi l’intimité et le quotidien des conditions de vie de notre société. Il ne se contente pas d’évaluer et de proposer des lignes d’action en termes d’arbitrages politiques. Ses approches donnent à comprendre les multiples composantes humaines et sociales d’une pandémie. Elles permettent d’identifier les enjeux et les urgences qui conditionnent la pertinence et la recevabilité des choix publics envisageables. « C’est un défi collectif qui nous est posé, c’est une réponse collective qui doit continuer, plus que jamais, à être apportée. […] Rappelons ici que l’acceptabilité sociale de mesures de restriction est un élément fondamental dans une société lasse et interrogative après un an de crise sanitaire. » Comment comprendre ce « défi politique » dont certains considèrent qu’il ne peut être assumé qu’au sommet de l’État, et se décline par la mise en œuvre de mesures édictées souvent de manière abrupte et erratique lorsque les circonstances fixent leurs propres règles ?

La dignité démocratique impose « une réponse collective qui doit continuer, plus que jamais, à être apportée ». Alors que sans autre perspective tangible que la stratégie vaccinale et les beaux jours que l’on espère néfastes à la dynamique pandémique, la fatalité du confinement n’a pas pu être conjurée, sommes-nous préparés et capables de vivre encore quelques mois des moments chaotiques ? Car il est évident que cette modélisation du confinement de troisième génération relève de l’exigence d’un délicat équilibre à viser entre les contraintes de santé publique et le souci d’une juste mesure dans les contraintes relatives aux libertés publiques, ainsi que la soutenabilité psycho-sociale d’épisodes successifs et répétitifs dont on ignore qu’elle en sera l’issue.

La prééminence du volontarisme politique (en tant d’aspects incantatoires) sur les préconisations scientifiques aura suscité une contestation de l’expertise, sans pour autant nous permettre de constater aujourd’hui le bien fondé d’un pari présidentiel perdu dont se révèle le caractère excessivement  hasardeux. Avoir, pour des raisons contestables, décrédibilisé la parole des professionnels de santé qui, sur le front, observaient la discordance entre les prophéties gouvernementales et les défis qui s’imposaient à eux dans un contexte d’exercice à nouveau dégradé, est une erreur lourde de conséquences. Où se situe la vérité, sur quelle base fonder et hiérarchiser une stratégie, dès lors que la politique tente d’imposer ses interprétations du réel en dépit de constats que chacun tire de sa propre expérience ?

Nous aurions pu attendre une approche plus éclairée et enfin démocratique du processus décisionnel. Désormais nous sommes condamnés à la position des otages, dans l’attente des annonces qui seront distillées dans les jours prochains, nous soumettant à un processus inexorable dont  aucune instance ne porterait la moindre responsabilité.

 

Les valeurs défendues par le Conseil scientifique Covid-19

Je suis convaincu que plus tard, lorsque le devoir d’inventaire sera possible, nous contesterons certaines décisions de l’État qui ont été prises en fonction de considérations aléatoires, notamment pour afficher une insoumission politique à la production de savoirs scientifiques provisoires mais significatifs, comme le sont des indicateurs,  qui ont été dépréciés et caricaturés dans l’espace public. On constate les effets d’un discours pernicieux opposant les compétences, les âges ou les essentiels, là où une démocratie est forte de sa cohésion et d’une idée du respect que l’on ne dévoie pas de manière inconsidérée.

Le dernier avis du Conseil scientifique Covid-19 m’incite à penser que l’erreur aura été de ne pas lui conférer une mission plus engagée dans l’espace public, autre que les  interventions de quelques-uns de ses membres. Depuis son installation le 11 mars 2020, il est en effet le garant d’une réflexion libre, argumentée, riche de la pluralité de points de vue qui aboutissent au consensus de résolutions indispensables. Nous aurions pu mieux intégrer les données et les évolutions qui impactent au plus profond la vie de la nation au même titres que nos existences, si certains points le vigilance ou préconisations émanant du conseil avaient pu faire l’objet d’une concertation publique.

N’étions-nous pas en capacité de discuter ensemble des dilemmes formalisés par le Conseil scientifique, comme l’un ce ceux présenté le 11 mars ? : « L’enjeu porte sur le niveau tolérable de circulation du virus : des mesures trop strictes ont en effet un coût économique et social considérable, tandis que des mesures trop lâches ont un coût sanitaire et humain très élevé. » Il aura été apprécié et arbitré dans le secret du Conseil de sécurité sanitaire avec les conséquences que l’on connaît désormais.

Je suis convaincu que plus tard, lorsque le devoir d’inventaire sera possible, nous contesterons certaines décisions de l’État qui ont été prises en fonction de considérations aléatoires, notamment pour afficher une insoumission politique à la production de savoirs scientifiques provisoires mais significatifs, comme le sont des indicateurs,  qui ont été dépréciés et caricaturés dans l’espace public. On constate les effets d’un discours pernicieux opposant les compétences, les âges ou les essentiels, là où une démocratie est forte de sa cohésion et d’une idée du respect que l’on ne dévoie pas de manière inconsidérée.

Dans son récent avis, le Conseil scientifique présente une analyse spécifique de 4 situations de vulnérabilité qui en appellent à une attention particulière ces prochains mois. Elles concernent : les étudiants et les jeunes professionnels,  les personnes âgées, les populations précaires, et es personnes souffrant de troubles psychologiques ou psychiatriques. Chacun d’entre nous doit comprendre la part qui lui revient dans l’exigence de mobilisation à laquelle nous invite cet avis « mode d’emploi » qu’il aurait été utile de diffuser accompagné de fiches pratiques. Car les domaines identifiés avec tant de justesse justifient des mesures appropriées en ce troisième confinement. À ne plus communiquer qu’en termes de prescriptions conjoncturelles  dont la cohérence échappe trop souvent à toute tentative d’analyse sérieuse, les instances publiques risquent de  nous inciter à renoncer à toute capacité personnelle d’initiative, comme pris en otage y compris là où nos valeurs doivent être honorées.

Je pense important de citer un extrait de l’avis tant il est révélateur de ce souci éthique qui est la grandeur d’un avis si différent de ces nombreuses prescriptions administratives qui depuis 1 an ont trop souvent abrasé la part humaine de nos engagements face à la pandémie. Il est relatif aux personnes les plus dépourvues aux marges de notre société. « A cet égard, l’évacuation de bidonvilles en période épidémique est délétère pour les personnes concernées voire plus largement, dans la mesure où ces situations aboutissent à une précarité accrue et à des interruptions de scolarité et de prises en charge médicales. Un effort collectif important à destination des populations sans domicile fixe et mal logées est nécessaire dans la durée et à différentes échelles, y compris locales, afin de pallier les difficultés accrues par l’épidémie et dans le but de limiter un basculement vers des situations encore plus défavorables, en raison de difficultés liées au logement, à l’emploi, à la maladie ou au contexte social de proximité. »

Ce texte témoigne d’une intelligence du réel, d’une compréhension de nos urgences et de nos devoirs qui dénoncent l’inanité et le caractère insultant de certains éléments de langage repris comme un mantra par ceux qui tentent de légitimer des pratiques décisionnelles.  Elles révèlent dans trop de domaine leur inconséquence pour ne pas dire leur impuissance.

 

« La vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir »

Là où il nous est lancé comme argument supérieur que nous avons préservé des semaines essentielles en différant le confinement, rien n’est dit des pertes irrémédiables que provoque, une fois encore, un déficit assumé de cette anticipation ramenée à la politique du pari, pour ne pas dire d’un jeu de hasard qui pourrait « malheureusement » s’avérer irresponsable dans ce à quoi il nous expose et nous soumet.

Nous voilà embarqués ensemble (selon l’expression que j’emprunte à Blaise Pascal) dans le parcours obscur et les dédales de semaines incertaines. Nous aurions pu nous y préparer car cette perspective était inévitable,, ce que les décideurs devaient anticiper avec nous. N’est-il pas temps de convenir ensemble d’une gouvernance à hauteur des enjeux, digne et respectueuse de notre intelligence collective, de nos capacités d’initiative, de notre impatience à assumer autrement notre destin commun ?

Ces prochaines semaines s’engagent avec une défiance à l’encontre des choix qui ont été faits, une inquiétude pour ne pas dire une suspicion à l’égard d’une gouvernance toujours aussi imperturbable dans des affirmations dont, pour ce qui concerne ceux qui l’incarnent, ils ne semblent ne pas douter.

Là où il nous est lancé comme argument supérieur que nous avons préservé des semaines essentielles en différant le confinement, rien n’est dit des pertes irrémédiables que provoque, une fois encore, un déficit assumé de cette anticipation ramenée à la politique du pari, pour ne pas dire d’un jeu de hasard qui pourrait « malheureusement » s’avérer irresponsable dans ce à quoi il nous expose et nous soumet.

Je reprends à la Lettre à un otage, la formule qui conclura mon propos : « nous risquons de ne plus reconnaître que nous nous hâtons vers le même but. » L’enjeu est de penser ensemble un « même but ». Ma crainte est qu’aujourd’hui nous n’en soyons plus capables, tant que nos politiques n’auront pas compris que « la vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir ».

Antoine de Saint-Exupéry nous propose un chemin de réflexion. « Mais voici qu’aujourd’hui le respect de l’homme, condition de notre ascension, est en péril. Les craquements du monde moderne nous ont engagés dans les ténèbres. Les problèmes sont incohérents, les solutions contradictoires. La vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir. Aucune synthèse valable n’est entrevue, et chacun d’entre nous ne détient qu’une parcelle de la vérité. Faute d’évidence qui les impose, les religions politiques font appel à la violence. Et voici qu’à nous diviser sur les méthodes, nous risquons de ne plus reconnaître que nous nous hâtons vers le même but. »

 



[1] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage, Paris, Gallimard, 1945.

[2] https://www.santepubliquefrance.fr/dossiers/coronavirus-covid-19/coronavirus-chiffres-cles-et-evolution-de-la-covid-19-en-france-et-dans-le-monde

L’exemplarité démocratique des années sida pour affronter ensemble les défis de la pandémie

 

Dynamique d’une mobilisation des consciences puis des politiques publiques

Notre démocratie en santé est issue de ces combats. Qu’en fait-on aujourd’hui alors qu’elle devrait être considérée par les instances gouvernementales comme une force d’appui indispensable en temps de crise sanitaire ? Comment expliquer un tel déni ? 

L’un des messages diffusé par l’ONUSIDA ce 1er décembre 2020, Journée mondiale du sida, interpelle chacun d’entre nous : « Imagine que tu ne pourrais pas avoir accès aux soins qui pourraient te sauver la vie.[1] »

Dans les années 1980, les militants de la lutte contre le sida ont su mettre en œuvre et imposer une éthique de l’engagement parce que, dans un premier temps, les pouvoirs publics n’avaient pas considéré comme une de leurs responsabilités ce devoir de solidarité. On pourrait même ajouter à ce constat, que l’homosexualité et les toxicomanies suscitaient une hostilité moralisatrice peu compatible avec la reconnaissance des droits de la personne en situation de vulnérabilité face au VIH.

D’évidence, si les pays industrialisés n’avaient pas été confrontés à cette première pandémie de l’histoire moderne, la recherche de traitements ne serait pas parvenue à des résultats concluants dix ans après l’identification du virus. Observons cependant que 770 000 personnes meurent encore aujourd’hui du sida, et que 1,7 millions qui ne survivent pas à la tuberculose alors que nous disposons de traitements. Cela doit nous inciter à une exigence de vigilance et de justice au moment où les perspectives de vaccination semblent d’actualité.

C’est ainsi, il y a quarante ans, que s’est développée cette dynamique d’une mobilisation des consciences puis des politiques publiques. Elle a permis d’inventer un nouveau modèle de santé publique inspiré par la culture des droits de l’homme, et d’élaborer un mode d’action inspiré des valeurs fortes de la vie démocratique. L’approche communautaire en termes de prévention et de soutiens implantée jusque dans les régions du monde les plus retirées et dépourvues du recours à un système de santé, a permis d’établir d’autres règles de solidarité internationale.

D’autres modalités se sont imposées dans la prise en compte des urgences humaines et sanitaires, dans l’attention portée à la parole des personnes directement concernées c’est-à-dire des populations elles-mêmes. La Déclaration sur l’accord sur les ADPIC et la santé publique[2] du 14 novembre 2001 constitue à cet égard l’une des avancées majeures, puisqu’elle favorisait l’accessibilité aux traitements du VIH-sida dans les pays en développement : « Chaque membre a le droit de déterminer ce qui constitue une situation d’urgence nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence, étant entendu que les crises dans le domaine de la santé publique, y compris celles qui sont liées au VIH-sida, à la tuberculose, au paludisme et à d’autres épidémies, peuvent représenter une situation d’urgence nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence. »

Dans les années 1980, il est apparu évident que la lutte contre le sida ne serait efficace et tenable que si chacun y était associé et en saisissait les enjeux. Outre la mobilisation associative exemplaire, à l’époque une des innovations majeures de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) aura été de soutenir une recherche-action remarquable dans le champ des sciences humaines et sociales. C’est ainsi, par une intelligence du réel, que s’est constitué un rapport de confiance entre la société, les experts et les responsables de la santé publique, indispensable à la mise en œuvre des politiques publiques en termes d’information, de prévention, d’accès aux soins et de solidarités pratiques. La constitution de réseaux de solidarité au plus près des réalités de terrain permet en effet de préserver les liens sociaux et la cohésion nécessaire à une action concertée.

Depuis le début de la pandémie, aucune instance dédiée à l’approfondissement des aspects sociétaux d’une crise sanitaire n’a été investie d’une mission dont l’opportunité s’imposait. Le Conseil national du sida et des hépatites a été créé le 8 février 1989 et étendu aux hépatites virales le 24 février 2015. La qualité de ses travaux et la représentativité de ses membres auraient pu justifier de lui confier cette fonction.

Dans les années 1980, face à la pandémie du VIH-sida les personnes malades ont inventé avec des professionnels la démocratie sanitaire consacrée par la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé.

En démocratie, l’acceptabilité sociale et l’ordre public sont conditionnés par la rigueur des arbitrages, leur justification notamment en termes de justice et de non-discrimination.

 

 

S’enrichir d’une pensée et d’un savoir plus indispensables pour affronter notre devenir

Notre tâche est de repenser et de reconstruire ensemble un projet de société. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les risques justifiés, acceptables, ceux que l’on est prêts à assumer, quel qu’en soit le coût.

Il y a désormais urgence à réinvestir le champ de nos responsabilités, en affirmant nos droits dans l’approche des réalités immédiates de cette crise sociétale, et dans l’arbitrage des choix difficiles qu’elle justifie.

Les priorités de la concertation publique ne me semblent pas devoir être limitées aux conditions d’accessibilité d’un vaccin ou à la détermination des règles d’isolement imposées aux personnes contaminées. Il y a nécessité à convenir, dans un esprit de responsabilité, de solidarité, de dialogue et d’ouverture des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont on pressent le caractère délétère.

Notre expérience de ces derniers mois, notre compréhension des conséquences humaines, sociales et économiques de décisions nécessaires dans un contexte contraint, doivent nous engager à reprendre l’initiative et à débattre de ce qui nous semble essentiel. Notre tâche est de repenser et de reconstruire ensemble un projet de société. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les risques justifiés, acceptables, ceux que l’on est prêts à assumer, quel qu’en soit le coût.

L’enjeu est de mesurer, en y consacrant une expertise partagée, ce qui nous est indispensable et ce à quoi, provisoirement, nous serions prêts à renoncer si nous n’avions pas la possibilité de décider autrement.

Examiner en conscience ce qui nous est le plus important, les inconditionnels auxquels nous ne pouvons pas renoncer faute de quoi nous y abandonnerions nos fondamentaux, constitue à la fois un engagement moral et un acte politique.

Pour ce qui me concerne, je situerai d’emblée au niveau le plus élevé de mes inconditionnels le souci exigeant d’une sollicitude à l’égard des plus vulnérables. Car en quelques mois nos fragilités se sont révélées au cœur des enjeux les plus pressants de la vie en société. Elles se sont accentuées, investissant les territoires insoupçonnés des précarité de vie, de conditions sociales, de conditions d’âge, de dépendances, au point de nous donner à penser qu’il n’y aura pas d’après sans estimer que nos devoirs doivent tout d’abord s’exercer en termes de justesse morale, de justice sociale, de bienveillance et de lucidité.

L’urgence politique se situe dans la capacité d’arbitrer des choix politiques qui nous engagent et dont nous assumerons collectivement la responsabilité. Ne pas l’admettre serait prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas. Ne pas comprendre l’exemplarité des enseignements à tirer des année sida, c’est renoncer à s’enrichir d’une pensée et d’un savoir plus indispensables pour affronter notre devenir.

 


[1] https://www.unaids.org/fr/resources/campaigns/world-aids-day-2020

[2] Déclaration sur l’accord sur les ADPIC et la santé publique, conférence ministérielle de l’OMC, Doha, 14 novembre 2001.

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