Un commerce du corps humain ?

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris Sud

 

Le corps humain ne peut pas être commercialisé ? Poser cette question c’est interroger nos valeurs de dignité et de liberté. L’intégrité de la personne doit être respectée, ce qui ne met pas en cause le principe de solidarité qui peut s’exprimer en France dans le principe de gratuité du don de sang, de tissus ou d’organes.  À la suite des lois de bioéthique de juillet 1994 il a été prescrit dans le code civil que le corps humain est inviolable (art. 16.1). Dans la Convention européenne pour la protection des droits de l’homme et la biomédecine de janvier 2002 « Le corps humain et ses parties ne doivent pas être, en tant que tels, source de profit » (art. 21), « Le trafic d’organes et de tissus est interdit » (art. 22). Les repères auxquels nous marquons un attachement profond convergent : ils visent à sauvegarder le droit des personnes tout en favorisant les avancées biomédicales qui doivent évoluer dans un cadre éthiquement recevable.

Nos principes sont soumis à l’épreuve de réalités délicates et douloureuses qui, notamment dans le champ de l’innovation scientifique, justifient à la fois la prudence, le discernement et une délibération publique. Il convient de rappeler le sens de nos valeurs, ce qui est constitutif de la vie démocratique. À cet égard, témoigner un souci aux vulnérabilités humaines que pourraient accentuer certaines pratiques relève d’une exigence politique. Lorsque l’on évoque la GPA et le trafic d’organes, il est bien évident que les conflits de valeurs et les conflits d’intérêts justifient de notre part une extrême vigilance. Si l’on peut reconnaître la souffrance existentielle de personnes en manque de maternité ou de paternité, de ceux qui attendent un greffon avec le tourment de ne pas pouvoir en bénéficier dans le cadre légal du fait de la pénurie, pour autant nous ne pouvons renoncer à sauvegarder dans leur dignité et leurs droits celles et ceux dont on convoiterait le corps ou l’organe.

Nos valeurs doivent être vivantes et vécues, assumées ensemble. Il nous fait en comprendre la signification dans un contexte à ce point incertain de ses repères, que le risque de rupture de la cohésion sociale s’amplifie chaque jour à la fois dans les positions individualistes et les expressions de l’extrémisme. Toutefois en matière de biomédecine il convient d’être réaliste. Si la communauté internationale ne fixe pas des règles partagées et promues ne serait-ce que par les scientifiques, la dérégulation ne pourra qu’inciter davantage à des conduites et  des pratiques motivées par des enjeux peu conciliables avec les principes d’humanité. C’est bien là où les questions de bioéthique sont révélatrices du niveau de conscience, de lucidité, d’exigence et de courage d’une société. Et je n’éprouve pas de gêne à affirmer que résister si nécessaire contre certaines logiques qui s’avèreraient attentatoires aux principes érigés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948 après les années de barbarie, relève de nos devoirs de démocrates. Je constate dans trop de circonstances que les personnes vulnérables sont en quelque sorte une proie facile à la merci d’enjeux dits supérieurs ou de stratégies commerciales faussement compassionnelles, profondément indifférents aux principes promus pour tenter de circonscrire les tentations de tels prédateurs.