Retour éthique sur l’épisode de pandémie grippale en 2009

 

Dans d’autres circonstances je me suis efforcé de développer (sans du reste le moindre effet)  quelques observations à propos du mode d’approche décidé par les responsables politiques dans le cadre de leur planification des dispositifs de prévention et d’organisation de la continuité de la vie publique en temps de crise sanitaire majeure[1]. J’avais alors le sentiment qu’une certaine exigence de concertation et de délibération, associant les différentes composantes de la société, pouvait relever de la préoccupation éthique et contribuer utilement à la détermination de règles communes auxquelles adhérer dans la transparence. Dans son document « Préparation et action en cas de pandémie », l’OMS ne préconisait-t-elle pas que « Les organisations de la société civile, les familles, les individus et les dirigeants traditionnels ont tous un rôle à jouer pour atténuer les effets d’une pandémie de grippe. Les groupes non gouvernementaux devraient participer aux efforts de préparation, et leurs compétences et leurs capacités devraient être mobilisées pour aider les communautés à se préparer et à réagir en cas de pandémie.[2] » ? Il s’agissait donc bien de prendre en compte les aspects particulièrement sensibles de notre anticipation d’une situation de crise sanitaire et donc sociale. Dans les faits, le choix du débat comme celui de la mobilisation des acteurs sociaux n’ont pas été retenus pas les instances gouvernementales. Les seuls enjeux de santé publique sont apparus parfois peu déterminants dans la lisibilité de leurs décisions, alors qu’il convenait d’associer la diversité des compétences aux préparatifs du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur (pour reprendre l’intitulé de la loi n° 2007-294 du 5 mars 2007). Faute d’une pensée de la pandémie et de la détermination d’initiatives de proximité élaborées dans le cadre d’une concertation nationale, certains sont encore à se demander « si on en a fait trop ou pas assez » !

Dans les années 80, le sida a été révélateur de solidarités, de facultés de mobilisation sociale. A contrario, la menace pandémique de 2009 a suscité des postures et des mentalités exacerbant les individualismes, les suspicions, provoquant des réactions préjudiciables à la mise en œuvre des dispositifs indispensables s’ils s’étaient avérés nécessaires. À cet égard, les controverses suscitées par l’offre vaccinale sont apparues significatives d’un dévoiement du principe de responsabilité et d’une insouciance préoccupante à l’égard des notions de solidarité  notamment à l’égard des personnes les plus vulnérables. Qu’en serait-il demain, si une  pandémie devait imposer des choix cruciaux que le manque de cohésion social ainsi que la défiance systématisée entraveraient gravement ? Qui aujourd’hui assume de telles interrogations ? Qui s’intéresse à savoir si les mesures adoptées étaient effectivement de nature à renforcer le corps social face à un de ses plus grands défis, ou si d’autres approches contribuerait à une plus juste efficience ? Cette carence dans la volonté même de procéder à un retour d’expérience dans la transparence du débat public contradictoire inquiète puisque des crises de cette ampleur sont inéluctables. Je pense notamment aux conséquences des risques NRBC dont le Japon en avril dernier a présenté un aspect des plus tragiques.

Nul ne peut affirmer de manière catégorique quelles sont nos vulnérabilités face au risque pandémique et les procédures à la fois justifiées et opérationnelles dans un tel contexte. L’éthique de la précaution ne saurait se limiter à l’édification d’illusoires barrières sanitaires. Elle doit également viser à mobiliser les compétences et les solidarités autour de valeurs et d’objectifs partagés. Car en pratique, est-il préférable de recourir à la force publique, aux mesures d’exception afin d’imposer des mesures qui pourraient être attentatoires aux libertés individuelles un  temps donné (comme par exemple l’isolement d’une personne ou l’interdiction de quitter un espace circonscrit), ou de créer les conditions favorables à l’acceptabilité de procédures décidées ensemble dans le cadre d’une concertation approfondie visant à l’exercice d’une responsabilité partagée ?

Certains pensent encore que les réalités d’une pandémie doivent se gérer exclusivement à travers des dispositifs organisationnels associant dans un cadre confiné quelques expertises convenues avec les ordonnateurs de procédures soucieuses avant toute considération des intérêts supérieurs de la Nation. On sait à quel point ce type de légitimités est contesté aujourd’hui et les réactions, les dissidences qu’elles suscitent. Elles s’avèrent d’autant moins opérationnelles dans des contextes complexes aux développement parfois imprévisibles, avec de surcroit la dimension planétaire de certaines crises. En fait qui aura eu le courage de mettre en cause le discours gouvernemental pour le moins univoque, alors qu’une critique constructive et délibérative a priori aurait eu plus de justification que la vindicte souvent politicienne fomentée vainement  a posteriori. Nous ne pourrons pas faire l’économie d’une réflexion approfondie à partir d’états généraux consacrés aux menaces sanitaires de grande ampleur, et sans envisager la création d’une instance dévolue aux réflexions sociétales qu’elles nous imposent. Car chaque citoyen doit s’approprier les connaissances indispensables à la compétence qu’il lui faut être en mesure d’assumer en cas de crise, en ayant également conscience d’enjeux relevant de l’intérêt général.

La vraie question n’est pas de savoir si nous aurions pu faire mieux mais s’il était possible de faire autrement et quels acquis réels nous tirons de cet épisode pour le moins équivoque. Il est surprenant que, passé le temps des commissions d’enquêtes et de l’évaluation des coûts financiers, aucun document public approfondi ne permette de bénéficier aujourd’hui des savoirs issus de cette période chaotique. L’intelligence qui aurait pu être tirée d’une simulation grandeur nature sujette à tant de controverses, semble en errance alors que de manière redondante l’actualité de la santé publique nous renvoie aux questions liées aux risques, à l’expertise, à la communication publique, à la responsabilité de décider. L’exigence de démocratie sanitaire devrait désormais dépasser le stade du slogan pour inciter à des évolutions dans des pratiques soucieuses effectivement du bien commun, et donc de choix justes portés et légitimés par une concertation publique dont il nous faut de toute urgence inventer les modalités pratiques.



[1] Emmanuel Hirsch, « Questions éthiques face à la pandémie grippale, Le Monde, 18 mars 2006.

Emmanuel Hirsch, « Pour des états généraux sur la pandémie grippale », Libération, 15 septembre 2006.

[2] Préparation et action en cas de pandémie », (3.1.4 Communautés, individus et familles), OMS, programme de lutte contre la pandémie, 2009.