Psychochirurgie, une autre approche

Emmanuel Hirsch

Intervenir sur le cerveau, ce territoire intime de l’esprit et de l’identité, peut apparaître transgressif et hasardeux. Comment justifier cette intrusion, et selon quelles règles déterminer de bonnes pratiques professionnelles lorsque l’acte chirurgical semble légitimé ? Qu’en est-il pour la personne malade de sa faculté d’exprimer un consentement libre et éclairé, lorsque ce qu’elle vit au quotidien lui semble à ce point insupportable que toute alternative thérapeutique, y compris incertaine, pourrait s’avérer préférable ? L’arbitrage entre renoncement à un possible qui lui est proposé et tentative d’une intervention médicale, relève de considérations complexes si délicates à évaluer. Cela d’autant plus que le protocole relève bien souvent d’une approche expérimentale et que les conséquences d’une chirurgie du cerveau risquent notamment de modifier le jugement, l’attention, le comportement : ce que représente l’être de relation. La personne peut en être profondément modifiée, avec des effets préjudiciables à la dignité et à la qualité de son existence. Si la visée ou l’intention est d’améliorer, voire de stimuler afin de compenser des dysfonctionnements et de rétablir certaines fonctionnalités, la procédure n’est pas exempte de difficultés et de menaces qui touchent notamment à l’intégrité psychique de la personne.

Le grand intérêt de l’ouvrage que Marc LÉVÊQUE consacre à la psychochirurgie*, est de nous proposer une analyse approfondie des différents éléments constitutifs d’une approche à la fois scientifique et médicale d’un domaine dont on néglige trop souvent les enjeux. Au point d’adopter à son égard des postures qui peuvent procéder soit du registre de la critique assez radicale de ce que serait un « traitement inhumain ou dégradant », soit d’une conception pragmatique du « moindre mal » qui, faute de mieux, inciterait à consentir à une intervention en dépit des représentations qui lui sont attachées. Cette réflexion qui convoque la mémoire aux relents souvent tragiques d’une discipline obstinée dans son obsession de corriger des comportements socialement et moralement réprouvés, plutôt que de définir avec rigueur un champ d’exploration scientifique humainement et éthiquement recevable, constitue une contribution majeure. En effet, elle nous permet de saisir la complexité des champs conceptuels et des facteurs sociaux et culturels, donc politiques, qui déterminent des choix médicaux et scientifiques jusqu’à les instrumentaliser dans des logiques que l’on peut considérer déviantes et pernicieuses. Il ne s’agit pas pour autant de juger de manière péremptoire, mais de comprendre le contexte, de saisir les mobiles, de décrypter les idéologies qui peuvent tant nous éclairer sur nos conceptions actuelles de la précaution, de l’efficience, du performatif ou du « tout sécuritaire ».

Marc LÉVÊQUE nous éveille à ce que serait une propédeutique de l’attention et de la démarche éthique, en soutien aux différentes formes d’interventions relevant aujourd’hui d’une psychochirurgie raisonnée se fixant comme objectif de soigner là où d’autres thérapeutiques s’avèrent inefficientes.

On comprend dès lors que cet ouvrage assume une mission double : à la fois présenter avec la rigueur d’un clinicien averti et compétent l’état des lieux, les connaissances scientifiques acquises et les protocoles chirurgicaux établis, et d’autre part interroger les conditions d’un exercice professionnel justifié, acceptable, prudent, je veux dire respectueux d’une personne dans un contexte où les alternatives thérapeutiques se caractérisent aussi par leur caractère limitatif.

En ce moment d’évolutions fortes du point de vue de notre rapport à la maladie, des modalités d’une démarche thérapeutique davantage personnalisée et profilée, de la prise en compte de la personne malade dans ses droits et ses préférences, de l’attention portée aux retentissement de la maladie et de ses traitements sur l’environnement de la personne et tout particulièrement ses proches, le questionnement suscité par la psychochirurgie à valeur de paradigme. Il nous est donc précieux. S’agissant de sa dimension éthique également, puisqu’il sollicite des concepts comme celui d’autonomie, de consentement, d’assentiment, de responsabilisation dans le contextes de maladies qui peuvent relativiser l’effectivité de ces principes. Dès lors quelles prudences envisager pour accompagner voire encadrer des pratiques dont on a compris l’impact possible sur la personne déjà vulnérable mais également sur ses proches ? Quelles références pertinentes d’ordre éthique solliciter et en bénéficiant du droit de regard de quelles instances conscientes des enjeux spécifiques à cette chirurgie ?

On a constaté au cours des débats préparatoires au vote de la loi n° 2011- 814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique, que l’émergence des neurosciences n’avait pas été véritablement perçue dans ses conséquences, ne serait-ce qu’en terme de vie démocratique, de libertés individuelles mais tout autant d’usage de la science biomédicale à d’autres fins que strictement thérapeutiques. De telle sorte que les dispositifs d’encadrement apparaissent pour le moins succincts au regard de défis majeurs. Ne serait-ce que lorsque sont évoquées les théories qui visent à transcender l’humanisme, à rompre avec nos traditions et nos représentations, à augmenter le vivant doté de capacité et de performances jusqu’alors impensables. Les interactions entre le cerveau et d’autres ressources ne serait-ce qu’informatiques vont bouleverser notre conception de ce que « l’humain peu », et transformer de manière radicale notre rapport au réel, ce qui était constitutif de notre vie en société. Quelles obligations morales, quels devoirs d’humanité penser, assumer et défendre ensemble afin de préserver une certaine conception de l’idée d’humanité et tout autant du bien commun ?

Marc LÉVÊQUE nous propose de partager des responsabilités humaines parfois redoutables, auprès de personnes malades qui souffrent et éprouvent des fragilités et des précarités qui altèrent non seulement la qualité de leur existence mais souvent son sens même. Il exprime avec sensibilité, subtilité et intelligence les grands principes qui inspirent la tradition médicale de la sollicitude, du respect, de l’exigence de compétence et de la responsabilité sociétale. C’est pourquoi nous sommes honorés d’être associés à sa démarche que je comprends aussi comme un appel à une mobilisation des solidarités et des connaissances au service de la personne malade et de ses proches, avec pour souci de considérer que « L’intérêt et le bien de l’être humain doivent prévaloir sur le seul intérêt de la société ou de la science [1] ». Il nous propose d’accompagner une avancée scientifique avec ses applications médicales, tout en maintenant une qualité et une capacité de vigilance. Une telle résolution afin de nous prévenir des menaces qui planent dès lors qu’on tente d’intervenir là où la conscience et la liberté de l’homme sont exposés aux risques d’exactions ou d’entraves préjudiciables à ce qu’une personne est.  Je veux dire indifférentes, pour des raisons et des objectifs fondamentalement discutables, au respect que l’on doit d’autant plus à une personne malade qu’elle est vulnérable tant à nos négligences qu’à nos excès de pouvoirs. Cet ouvrage illustre magistralement ce que peut signifier la considération éthique témoignée à l’autre dans une dignité vraie de l’acte soignant.

 

* Psychochirurgie, M. Lévêque, Spinger, 2013.

 

 

 



[1] Convention pour la protection des Droits de l’Homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine: Convention sur les Droits de l’Homme et la biomédecine, Oviedo, 1997, article 2.