Rendre un hommage national aux morts de la Covid-19 est un devoir politique

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

 

A lireUne démocratie endeuillée. Pandémie, premier devoir d’inventaire, érès, 2021.

 

 

Ces morts n’ont eu pour seule réalité sociale qu’un état comptable

 La mémoire de ces 118 000 morts de la pandémie nous oblige à opposer nos valeurs de démocrates à la tentation d’y renoncer, comme si déjà nous n’étions plus concernés par ce que nous avons éprouvé ensemble.

Ce temps de célébration de la Toussaint après 18 mois de pandémie justifierait que nous comprenions désormais comme une urgence politique le devoir de rendre un hommage national aux « victimes de la Covid-19 ».  La France en dénombre plus de 118 000, au plan mondial 5 millions de décès sont dénombrés (selon l’OMS il ne s’agirait que d’une évaluation aléatoire).

Les données actuelles sont approximatives et évolutives, dès lors que d’autres facteurs comme la déprogrammation d’interventions chirurgicales ou de traitements, la précarisation économique et les fragilisations notamment psychologiques auront des conséquences durables en termes de morbidité et de mortalité. Mais les enjeux démocratiques et les ressentis sociaux dépassent les disputations rhétoriques ou les quantifications épidémiologiques. Recourir aux nombres pour chiffrer des circonstances qui défient la rationalité de nos représentations, c’est révéler notre incapacité à les comprendre et peut-être à en mesurer la signification.

Pendant des mois, ces morts n’ont eu pour seule réalité sociale qu’un état comptable quotidien. Comme si une pandémie ramenait nos existences et notre mort à une numération statistique.

Il est difficile et délicat de trouver les formes qui conviennent pour rendre un hommage national aux personnes qui sont mortes des suites de la Covid-19. Il nous faut du reste y associer les autres personnes décédées en ces temps de pandémie dans des circonstances qui ont également affecté la dignité de leur fin de vie et l’expression de nos obligations à leur égard à travers les rites du départ et de l’adieu. Nos responsabilités sociales sont engagées à la fois pour leur reconnaître une position humaine, autre que statistique, dans notre histoire collective, et pour préserver un espace d’humanité dont « le retour à la normale » après pandémie risque de nous déposséder. Il s’agit d’être comptable de cette mémoire marquée par des pertes et des deuils qui n’ont bénéficié ni de l’intimité d’un accompagnement personnel, ni d’une reconnaissance dans les témoignages de l’adieu. Nous devons une attention et une présence à leurs proches souvent mutilés dans leur capacité de surmonter le déchirement d’une séparation précipitée par la violence de la maladie auxquelles se sont ajoutées des procédures administratives injurieuses au regard des valeurs ainsi bafouées.

 

Je porterai le deuil des morts du coronavirus

La mémoire de ces 118 000 morts de la pandémie nous oblige à opposer nos valeurs de démocrates à la tentation d’y renoncer, comme si déjà nous n’étions plus concernés par ce que nous avons éprouvé ensemble.

C’est donc en humanité, en société et en responsabilité qu’un hommage solennel doit être célébré, non pas pour la forme, de manière compassionnelle, mais pour affirmer politiquement ce que sont nos fondamentaux, et que dans ce domaine qui touche à notre sensibilité éthique nous ne concédons rien aux stratégies de l’évitement ou de l’oubli.

Au cours de ces mois nous avons mieux compris nos fragilités et les risques de perdre les repères moraux qui évitent pourtant de verser dans l’indifférence et l’inhumanité. Cet hommage n’a donc rien de symbolique dès lors que nous lui conférons une portée éthique et politique.

Je porterai le deuil des morts du coronavirus pour exprimer notre sollicitude à l’égard de ceux qui n’acceptent pas ces morts chiffrées, indifférenciées, celles dont on a perdu la curiosité de savoir ce qu’elles signifient et ce en quoi elles nous importent. Cette comptabilité médico-légale ne dit rien des souffrances, de la solitude, de l’anonymat et de la désespérance, en fait de ce naufrage auquel nous n’avons pas su nous opposer. Rien non plus de la culpabilité, pour certaines familles, d’avoir eu le sentiment d’abandonner l’être cher au désastre d’une fin de vie déshumanisée et d’une mort profanée, dans la nudité scandaleuse d’un body bag. Elles ont été mises en demeure de se résigner à des obsèques clandestines indignes de nos devoirs humains auprès de celui qui est mort. Cette mort multiple en temps de pandémie, mort que l’on dit massive au point que sa comptabilité est approximative et incapable d’en exprimer la vérité et les singularités, nous endeuille collectivement car elle nous touche et nous concerne collectivement.

Dans les moments les plus difficiles de la crise sanitaire, notamment lorsque les dispositifs ont été saturés au point d’être parfois contraints de renoncer aux principes de dignité dans un contexte de surmortalité, nous n’avons pas pu assumer nos devoirs de sollicitude et de non-abandon. Il m’apparait dès lors indispensable qu’on considère comme un impératif moral l’organisation sur le plan national d’un temps solennel de mémoire, un hommage à nos morts, à ceux qui en éprouvent le deuil, aux professionnels des établissements et du domicile qui sont demeurés présents mais entravés dans leur capacité d’honorer les valeurs qui les animent et auxquelles ils sont tenus.

Dans le registre de la morale politique, reconnaître les conditions indignes de certaines morts et que des contraintes d’ordre public n’aient pas permis une fin de vie et une mort humaines et respectueuses, permettait d’exprimer, même tardivement, cette considération nationale que l’on doit à ces défunts.

Les familles endeuillées souhaitent une reconnaissance, un espace public de sollicitude et de compassion, ce moment politique permettant d’évoquer en société l’irrémédiable, l’insurmontable de ce qui a été vécu. Leur refuser cette audience, cette hospitalité pour ne pas dire ce droit, c’est donner à penser que leurs morts n’endeuillent pas notre nation. Car il s’agit bien de morts de la Covid-19 qui, du fait de cette crise impréparée, d’impératifs de santé publique et d’hygiène sanitaire, sont intervenues dans un contexte exceptionnel de pratiques médicales et médico-sociales dégradées. Les conditions de ces morts, les nécessités de certaines priorisations lorsque la saturation des services hospitaliers aurait pu l’imposer, le renoncement aux rites funéraires dès les chambres mortuaires, concernent notre société qui a été défaillante dans l’exigence de justice et de dignité dont nous devrions être collectivement les garants.

Ce à quoi aspirent les familles et les proches des personnes mortes de la Covid-19, c’est à la symbolique d’un acte de reconnaissance qui les soutiendrait afin de pouvoir s’engager dans un parcours de deuil. Nombre d’entre eux éprouvent la culpabilité de n’avoir pu épargner l’être cher d’une mort qui parfois aurait pu être évitée, ou du moins bénéficier d’un environnement humain et décent. À défaut de réparation, car la mort est en soi irrémédiable, leur attente est celle d’un regard, d’un geste, d’une marque de considération vraie que l’État devait comprendre comme impératifs.

La mémoire de ces 118 000 morts de la pandémie nous oblige à opposer nos valeurs de démocrates à la tentation d’y renoncer, comme si déjà nous n’étions plus concernés par ce que nous avons éprouvé ensemble.