Selon 5 membres du Conseil scientifique Covid-19, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique »

Selon 5 membres du Conseil scientifique Covid-19, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique »

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

 

S’éviter de manière illusoire le pire

 

J’observe depuis quelques jours que notre société s’est en quelque sorte immunisée dans ce qu’étaient son attention et sa préoccupation morales en février dernier. De telle sorte qu’elle serait prête à concéder à des renoncements inenvisageables au début, et que l’on commence à intégrer pour s’éviter de manière illusoire le pire.

Dans un  éditorial publié dans The Lancet le 18 février 2021*, 5 membres du Conseil scientifique Covid-19 (dont son président) dressent un redoutable constat de la situation en France. Ils en appellent à une profonde modification de la stratégie de santé publique, observant notamment les risques d’échappement à l’immunisation vaccinale du fait des variations virales. Une réflexion s’impose, selon eux, en vue d’un contrat social visant à adopter un dispositif adapté, y compris s’agissant des mesures de protection des personnes les plus vulnérables. Le recours à leur auto-confinement est à nouveau évoqué. Faute d’une évolution indispensable, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique ».

Avoir choisi une publication scientifique de notoriété internationale est révélateur à la fois de la portée de cette prise de position et des difficultés à faire valoir une expertise scientifique autonome dans le contexte de notre pays. Depuis quelques semaines en effet, le président de la République a semble-t-il estimé qu’il était capable d’inverser la courbe épidémique, au même titre que son prédécesseur affirmait de 25 avril 2012 « le chômage n’est pas une fatalité ; et j’inverserai la courbe ».

Nombre d’indices convergent pour inciter plutôt à craindre que « l’heure de vérité pourrait être tragique ». Pour autant qu’on convienne de ce que l’on estimera encore tragique 1 an après le début de la crise, alors qu’il est de bon calcul également d’arbitrer dans les choix entre différents tragiques qui s’entrechoquent aujourd’hui.

J’observe depuis quelques jours que notre société s’est en quelque sorte immunisée dans ce qu’étaient son attention et sa préoccupation morales en février dernier. De telle sorte qu’elle serait prête à concéder à des renoncements inenvisageables au début, et que l’on commence à intégrer pour s’éviter de manière illusoire le pire.

Le tragique de cette heure de vérité annoncé si nous ne réformons pas les critères actuels de gouvernance de la pandémie, risque d’avoir une intensité et des conséquences insurmontables. N’aurions-nous pas à prendre en compte cet avertissement et à adopter au plus vite, dans le cadre d’une concertation plus décisive que celle relative au « passeport vaccinal », les dispositions qu’il imposerait ?

 

 

Prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas

 

Il y a nécessité à convenir des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont chaque jour qui passe accentue le désastre.

Nous avons appris ces derniers mois que notre démocratie est plus forte lorsqu’elle comprend ce que sont ses vulnérabilités et qu’elle affronte ses défis.

Parvenir à déterminer un contrat social pour temps de pandémie relève d’une urgence politique aussi impérative que l’urgence sanitaire ou l’urgence économique. Il nous faut inventer non pas seulement des savoirs scientifiques, mais aussi de nouveaux savoir-faire et savoir-vivre, une méthode politique en zone de turbulences de longue durée. Car il est désormais établi que cette crise sociétale va durer et changer sur le long terme nos modes d’existence de coexistence. Les évolutions virales avec les incertitudes qu’elles font planer y compris sur notre espérance vaccinale, conjuguent leurs menaces avec l’épuisement et la saturation sociale. L’éditorial dans The Lancet évoque les situations de dissidence, de refus des injonctions publiques déjà constatées dans nombre de pays.

On comprendra dès lors les nécessaires adaptations dont nous devons convenir, tout en s’efforçant d’éviter de transiger sur l’essentiel. Pour autant que l’on reprenne à temps l’initiative, sans se laisser porter par les promesses d’une pensée magique donnant à croire que le chef de l’État dispose de la martingale qui nous immunisera de toute menace de récidive pandémique. Cette crise endémique ne se limite pas à des enjeux sanitaires ou même aux stratégies de gouvernance dont on constate les apories, en dépit de belles résolutions oratoires.

Notre société a développé un savoir, puis une expertise qui lui permettent de faire face aux défis du présent et de l’avenir. Bien des crises sont générées par le désespoir social. Il nous faut raffermir les liens sociaux, au lieu de les distendre et de les ruiner. Sans quoi, la montée des individualismes et le sauve-qui peut exacerberont les défiances et le discriminations, comme c’est le cas aujourd’hui avec ce débat dilatoire attisant un conflit intergénérationnel.

Il y a désormais urgence à réinvestir le champ de nos responsabilités, en affirmant nos droits dans l’approche des réalités immédiates de cette crise sociétale, et dans l’arbitrage des choix difficiles qu’elles justifient.

Il y a nécessité à convenir des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont chaque jour qui passe accentue le désastre.

Notre compréhension des conséquences humaines, sociales et économiques de décisions prises dans un contexte contraint, doit désormais nous engager à reprendre l’initiative et à débattre de ce qui nous semble essentiel. C’est ce à quoi incite l’analyse des 5 membres du Conseil scientifique Covid-19. Notre tâche est de reformuler à l’aune des urgences immédiates un contrat social. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les décisions justifiées, acceptables, en fonction aussi des risques de toute nature que l’on est prêts à assumer en conscience et en responsabilité.

L’enjeu est de mesurer ce qui nous est indispensable et ce à quoi, provisoirement, nous serions prêts à renoncer si nous n’avions pas la possibilité de décider autrement. Examiner avec lucidité et courage ce qui nous est le plus important, les inconditionnels auxquels nous ne pouvons pas renoncer faute de quoi nous y abandonnerions nos fondamentaux, constitue à la fois un engagement moral et un acte politique. Cette tribune dans The Lancet, nous confronte à l’exigence d’exercer et d’assumer nos responsabilités, tant que nous disposons encore de cette liberté.

L’urgence politique se situe dans la capacité d’arbitrer des choix politiques qui nous engagent et dont nous assumerons collectivement la responsabilité. Ne pas l’admettre serait prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas.