Monsieur le président, les « 66 millions de procureurs » que vous fustigez sont soucieux du devenir de notre démocratie !

 

On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique

S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est  renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

Au cours de son déplacement à l’Université Paris-Saclay le 21 janvier, le chef de l’État nous a proposé une critique vindicative de la « traque incessante de l’erreur ». Quelques heures après le départ de la Maison Blanche d’un président des États-Unis qui a poussé la post-vérité à un niveau tel que la démocratie américaine aurait pu ne pas s’en remettre, tenir un tel propos aurait pu être pertinent. Mais il ne s’agissait pas en l’occurrence d’une réflexion de philosophie politique présentée devant un parterre d’universitaires auxquels rappeler que traquer la vérité c’est prendre le risque d’hypothèses et de tentatives parfois infructueuses. Ils en font l’expérience dans leur pratique, certainement avec plus de lucidité que nos responsables politiques. Le propos présidentiel avait comme objet d’adresser une admonestation morale de plus aux « 66 millions de procureurs » qui, comme démocrates, s’estiment fondés à porter un regard critique sur sa méthode de gouvernance de la pandémie. À en juger par les réactions suscitées par ces considérations moralisatrices, la rhétorique hargneuse à laquelle recourt lui aussi trop souvent le ministre des Solidarités et de la Santé n’est plus supportable. Effectivement, comme l’affirme le président, « ce n’est pas comme ça qu’on fait face aux crises et qu’on avance ». On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique.

« Cette sorte de traque incessante de l’erreur » qui est reprochée à ceux que le même président affublait hier du titre de « Gaulois réfractaires au changement », s’exprime aujourd’hui dans des demandes d’explications relatives à la stratégie vaccinale, dans l’émergence d’une sourde inquiétude que provoquent les propos contradictoires évocateurs d’un troisième confinement, et tout autant dans l’incohérence de mesures erratiques imposées sans concertations.

Le manque de crédibilité accordée à la parole publique nous contraint à traquer les indices annonciateurs d’éventualités qui nous sont dissimulées avant d’être placés devant le fait accompli. Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

L’esprit critique a survécu à la relégation de nos essentiels. Notre contestation de l’injustifiable et chaque jour davantage de l’inacceptable, doit se comprendre non pas comme une position de procureur mais comme celle du résistant.

Plutôt que d’être suspicieux à l’égard de notre souci du bien commun et de notre volonté d’être partie prenante du destin de notre nation, le président de la République devrait corriger au plus vite les erreurs inhérentes à sa conduite.

Ainsi, s’il est avéré, selon des données épidémiologiques, qu’un prochain confinement apparaitrait inévitable, comment nous y préparons-nous ? Les « 66 millions de procureurs » ne peuvent accepter d’être assujettis davantage au secret d’un processus décisionnel qui méprise leurs droits dont celui d’anticiper. Si selon les analyses du président « celui qui ne fait pas d’erreur, c’est celui qui ne cherche pas », je serai tenté de lui rétorquer que « celui fait une erreur, c’est celui qui n’écoute pas », qui s’estime investi de tous les pouvoirs sans avoir compris qu’ils s’avèrent bien inconsistants et aléatoires en situation de pandémie.

Plutôt que de s’insurger et de fustiger les réfractaires à des choix politiques arbitrés dans le confinement et en négligeant avec suffisance notre représentation nationale, qu’on établisse un an après le début de la pandémie le bilan ce cette gouvernance pour nous convaincre bien-fondé de sa méthode ? S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est  renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

 

Nous sommes en droit de juger, de demander qu’on daigne nous rendre des comptes

 Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Monsieur le président, il y a de l’injustice et du mépris à estimer que notre démocratie est composée de « 66 millions de procureurs ». Nous n’avons pas été, fort heureusement, que les témoins passifs ou les contempteurs de votre politique. Sans bénéficier de votre considération, notre société civile s’est mobilisée. Elle a su compenser les inexpériences, les improvisations et les errements de mesures souvent prescrites en ignorant tout des réalités. Sans ces intelligences du terrain, cette créativité pratique, ces forces de démocratie et de solidarité, nous serions encore plus encore accablés, désemparés et incertains au regard des perspectives inquiétantes dont nous avons compris les défis.

Nous ne sommes ni résignés, ni soumis. Nous sommes soucieux de démocratie dans un pays démocratique. Vous êtes comptables de vos décisions et devez enfin accepter que l’engagement face pandémie concerne chacun d’entre nous, que rien ne peut se faire sans nous. Il vous faut réformer à cet égard les pratiques de votre gouvernance solitaire, et renoncer à des propos pour nous peu rassurants s’ils sont révélateurs de l’opinion que vous avez de ceux qui vous ont confié la fonction présidentielle.

Plutôt que de nous diviser et de provoquer des controverses que l’on ne peut pas se permettre dans un contexte d’urgence et de drames, évoluez dans votre compréhension du réel et dans votre mode d’action. Il en va de l’intérêt supérieur de notre démocratie. Plus tard, après la crise sanitaire, il sera temps de faire de la philosophie morale et de revenir sur l’expérience de votre gestion pour nous convaincre qu’elle aura été la plus efficace et la seule envisageable. Nous avons, peut-être mieux que vous, compris que cette pandémie déroutait les résolutions, épuisait les certitudes, accentuait nos vulnérabilités en menaçait nos valeurs démocratiques.

« Ce qui va avec la défiance française c’est aussi cette sorte de traque incessante de l’erreur », avez-vous prétendu à Paris-Saclay. Il n’y aura pas de défiance à votre égard lorsque l’on soulève les questions qui aujourd’hui taraudent chacun d’entre nous, mais une simple exigence de loyauté, à défaut de transparence de votre part. Avez-vous envisagé une alternative au troisième confinement dont on instille de manière désordonnée l’inéluctabilité, à force d’arguments scientifiques qui se veulent péremptoires et  en dépit de considérations qui en contesteraient la pertinence ? Estimez-vous, sans autre procès, que l’interdit, l’empêchement et la répression sont la méthode adaptée à une crise sanitaire dont on ne maîtrise ni la trajectoire, ni la durée, ni toutes les conséquences ? S’il y avait à nouveau confinement, au-delà de l’homéopathie des mesures économiques d’accompagnement, quelles modalités pratiques d’organisation préviendraient les catastrophes humaines et sociales que tant de personnes n’ont pas surmonté à la suite du premier confinement ? Comment s’est-on préparés à cette menace, qu’a-t-on décidé pour nous éviter le pire ? Devrons-nous improviser et nous adapter faute d’anticipation et de transparence comme nous en avons fait la consternante expérience aux différentes phases déterminantes de la gestion de la crise ? Avez-vous envisagé que nous pourrions décider autrement, envisager d’autres options, parce que notre société a témoigné d’une capacité de responsabilisation qui permet d’initier d’autres formes de mobilisation, d’autres pratiques y compris en reprenant les activités sociales, culturelles et autres qui nous sont plus indispensables que jamais ?

Je considère qu’être vigilant et en appeler à une plus juste intelligence de la réalité, à une compassion autre qu’incantatoire et à un courage politique adossé à une concertation qui s’impose n’a rien à voir avec une posture de procureur. Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

 

 

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