Couvre-feu: «Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer»

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay, vient publier le livre collectif Pandémie 2020 – Éthique, société, politique, Les éditions du Cerf

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le manque d’humilité de la part de l’exécutif sur ses errements dans la gestion de la crise sanitaire est à déplorer, analyse Emmanuel Hirsch. Selon le professeur d’éthique médicale, la dimension arbitraire des décisions du gouvernement sape la patience et le civisme des citoyens.

16 octobre 2020

 

 

Confinement, couvre-feu, demain peut-être rétentions sanitaires et judiciarisation des comportements sociaux irrespectueux des règles érigées au nom de l’urgence nationale. La méthode privilégiée dans la gestion politique de la pandémie se caractérise par une constante, celle de la répression nécessaire par refus de considérer que notre société est capable de responsabilité. Le discours martial n’est plus audible 4 mois après la sortie d’un confinement qui était annoncé par les instances gouvernementales comme le retour à la liberté.

Le doute et plus encore la défiance à l’égard de la pertinence des décisions publiques affectent tant la recevabilité des admonestations moralisatrices que la crédibilité des prescriptions autoritaires. Car la pandémie est bien là, et pour un long moment. Le Conseil scientifique Covid-19 n’a pas attendu sa note d’alerte du 22 septembre 2020 pour proposer des lignes d’action prospectives qui ont fait l’objet d’arbitrages politiques en bien des points discutables. Les atermoiements, dès l’été, relatifs au port du masque, la désorganisation des dispositifs de test ainsi que les insuffisances dans le suivi des personnes contaminées n’ont pas contribué à rassurer là où déjà la cohérence et l’efficacité des pouvoirs publics étaient à l’épreuve.

Qu’il soit impératif aujourd’hui de décider de mesures contraignantes au point de raviver les inquiétudes et les souffrances irréparables des premiers temps de la pandémie, est le signe d’une défaite. Si nous pouvons l’imputer à l’incapacité d’avoir compris collectivement l’ampleur des défis auxquels nous exposent les circonstances actuelles, le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux.

 Ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

Au moment où la confiance devait être reconquise afin de restaurer ce lien indispensable entre la société civile et ceux qui décident politiquement de sa destinée en ces temps de péril, la stratégie militaire apparaît quelque peu dérisoire. Car ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

 

Le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux

 Contrairement au caractère subit et inédit du confinement décrété le 17 mars, la signification et la portée du couvre-feu (apparemment moindre dans leurs incidences immédiates sur nos libertés individuelles) sont évaluées à partir d’une expérience personnelle et collective qui nous a marqués. Nous avons appris de ces mois de pandémie notre attachement à la vie des plus fragiles parmi nous, l’intelligence et la vitalité d’une démocratie habituellement reléguée de nos préoccupations, mais également le désastre provoqué par l’inattention à la complexité du réel, cette incompétence à comprendre comment mobiliser et solidariser une société.

Que les instances publiques aient renoncé à organiser un retour d’expériences au plan national qui nous aurait enrichi de savoirs utiles aujourd’hui, est un autre constat qui interroge. Cela n’a pas pour autant entravé des réflexions étayées par des analyses critiques de décisions imparfaitement anticipées et accompagnées du point de vue de leurs conséquences.

Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement.

Au-delà des aspects procéduriers de l’organisation du couvre-feu, le président de la République a surtout pris le 14 octobre des engagements forts concernant l’atténuation de son impact économique sur des professionnels déjà sinistrés par des restrictions parfois aléatoires. Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement. D’un point de vue socio-économique il paraissait inenvisageable car insoutenable.

Il ne s’agit donc pas d’une décision raisonnable, proportionnée aux risques d’une flambée épidémique qui pourrait s’avérer incontrôlable, mais d’une mesure politiquement recevable. Le choix est celui d’un moindre mal dont il conviendra de se contenter, provisoirement. Tant que les professionnels de santé seront en capacité de soutenir un engagement au long cours, alors qu’ils sont déjà aujourd’hui épuisés et accablés par la pesanteur d’une charge incomprise. Les quelques encouragements obligés qui leurs sont concédés ne compensent pas les soutiens dont ils dénoncent les carences.

 

 

Il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire

 

D’une part la gravité de la situation sanitaire et le caractère inéluctable de procédures qui ne peuvent qu’être contraignantes nous sont rappelés solennellement. D’autre part il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire, voire improvisé. Est-ce respecter la société que de la considérer incapable de saisir la complexité de circonstances et d’enjeux qui nous rendent collectivement vulnérables à l’incertain, et plus encore à un phénomène qui s’insinue jusque dans l’intimité de la vie sociale? Au point de nous déposséder d’une force de résistance ou au contraire de susciter une envie de dissidence dont on observe les premières expressions?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation.

Il est évident que nous ignorons tout de l’évolution de la pandémie quelques soient les prospectives épidémiologiques, les promesses thérapeutiques ou notre envie de croire que nous surmonterons cette crise, voire que nous la dépasseront en transformant notre monde. Ce qui est certain c’est qu’aucune politique publique, si ce n’est le modèle de Taiwan parfois évoqué, n’a su trouver les réponses ajustées à l’ampleur des périls, en dépit de mesures palliatives ou compensatoires comme c’est le cas en France du point de vue de la solidarité économique. Dès lors que nos capacité s’avèrent pour le présent limitatives, au point, je pense, d’envisager si nécessaire d’autres dispositifs restreignant davantage encore que le couvre-feu les libertés publiques, n’est-il pas l’heure de reconsidérer les modalités de gouvernance de cette crise sanitaire?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation. Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer, quelques soient les menaces répressives. Il lui faut décider d’une autre intelligence de la gestion politique de cette crise sanitaire, sans quoi, on le sait, elle provoquera une crise politique alors que l’unité et la cohésion sont plus indispensables que jamais. Il nous faut démocratiser la gouvernance de cette pandémie, restaurer une démocratie en santé qui a été meurtrie par tant de dédain à son égard depuis des mois, enfin arbitrer des choix loyaux et transparents dans le cadre d’une concertation impérative car indispensable.