Face à la « seconde vague épidémique », pourquoi le pire risque d’arriver ?

Pandémie 2020 2020

 

L’échec non assumé des dispositifs de prévention

 

Un courant de pensée hostile à toute soumission de la vie démocratique à un ordre médical ou à l’expertise scientifique renforce les suspicions à l’égard de l’autorité et accentue des défiances. Certains estiment même que les stratégies gouvernementales relèvent d’enjeux politiques inavoués, la figure tutélaire ayant la faveur d’un électorat à conquérir.

Voilà que s‘expriment en PACA les signes indicateurs d’une contestation unanime des décisions politiques imposées à cette région pour tenter de maîtriser la poussée épidémique. Cette déferlante d’opposants aux prescriptions gouvernementales se répand dans le pays, au point de craindre des positions réfractaires à l’exercice d’une politique considérée coercitive, voire attentatoire aux libertés publiques.

Ces derniers mois les instances décisionnelles ont été incapables d’atténuer les menaces d’une résurgence de la pandémie dont la survenue inexorable semble les surprendre. Plus grave, elles ont provoqué une telle défiance consécutive à la fois de décisions péremptoires rarement anticipées dans leurs conséquences et, paradoxalement, de contradictions, d’indécisions, d’attentisme et de concessions parfois incompréhensives, au point d’en arriver à douter de la crédibilité même de l’action publique. L’inquiétude est telle que chacun s’attend au pire, avec le sentiment d’une impuissance politique qui pourrait en arriver à menacer l’unité nationale. À Marseille et dans sa région, l’ensemble des acteurs de la vie sociale s’insurgent contre des mesures décidées sans concertation et qui déjà, du fait de la contestation de leur justification, contraignent le gouvernement à adapter le dispositif en ajoutant à l’incompréhension, la confusion et la défiance.

Le discours du ministre des Solidarités et de la Santé le 23 septembre n’était certainement pas pour rassurer. Personne n’est convaincu que les mesures prescrites aujourd’hui, sont de nature à compenser des mois d’atermoiement, de louvoiement, d’évitement de résolutions concertées, courageuses, compétentes et conséquentes dans les domaines où des choix clairs s’imposaient.

Au mépris de l’engagement du Chef du gouvernement qui depuis sa nomination se dit soucieux de respecter les instances territoriales dans l’exercice de leurs missions, les prescriptions gouvernementales interviennent sans que les acteurs concernés aient été associés au processus décisionnel (responsables politiques régionaux, corps intermédiaires, professionnels, associatifs, etc.).

L’interprétation de mesures perçues comme punitives et discriminatoires suscite une réactivité d’autant plus forte qu’elles ne semblent ni justifiées, ni proportionnées, ni homogènes et n’ont pas été soumises à aucune discussion associant les acteurs représentatifs du territoire. Les mesures d’accompagnement économique ne suffisent plus à compenser l’accablement, le désarroi et bientôt l’inacceptation d’acteurs au cœur  de la vie sociale.

Ces dispositifs annoncés au jour le jour, sans donner à saisir la cohérence d’un projet pertinent et compétent, provoquent un sentiment accru d’insécurité au regard de mesures improvisées dans un contexte d’urgence dont on ne sait plus selon quelle doctrine hiérarchiser les priorités.

Ces décisions adoptées en dernier recours, témoignent de l’échec non assumé des dispositifs de santé publique en termes de responsabilisation, d’information, de prévention, d’accès aux tests pour ne pas évoquer la continuité des soins à l’hôpital.

La parole publique ne semble plus crédible parce qu’inaudible et inefficiente dans un contexte de positions contradictoires et d’impuissance à avoir su prévenir le sursaut d’une menace sanitaire dont on donnait à croire que nous l’avions surmontée.

Le retour aux avant-postes de la scène publique du ministre des Solidarités et de la Santé est indicatif d’une redistribution des rôles, dès lors que la parole du Premier ministre (en charge avant sa nomination de la sortie du confinement) est désavouée par des circonstances qui fragilisent ses résolutions. Le Président de la République réinvestit pour ce qui le concerne une fonction en surplomb, tenant des propos incantatoires et moralisateurs comme ce fut le cas au cours de son déplacement dans un EHPAD de l’Eure le 22 septembre. Demain, si nécessaire, il sollicitera à nouveau le registre de la guerre, stratège d’un nouveau combat après l’échec dissimulé de neuf mois de batailles qui n’ont pas éloigné l’imminence d’une débâcle redoutée. Avec de surcroit des combattants traumatisés, épuisés, désabusés dont on n’a pas encore compris ce dont ils témoignaient et ce qu’ils préconisaient depuis des mois de manière probante. Sauront-ils mobiliser encore, cette fois sur un plus long terme et avec une dissémination territoriale de l’urgence, les ressources qu’ils on investi au service du bien commun afin d’éviter la catastrophe de l’impréparation et de l’improvisation des premiers arbitrages publics ?

Pour ajouter à la complexité des circonstances actuelles, la dramatisation excessive de la situation est contestée par des experts de santé publique ou des intellectuels qui estiment que l’on manipule l’opinion publique en accentuant une peur injustifiée. Un courant de pensée hostile à toute soumission de la vie démocratique à un ordre médical ou à l’expertise scientifique renforce les suspicions à l’égard de l’autorité et accentue des défiances. Certains estiment même que les stratégies gouvernementales relèvent d’enjeux politiques inavoués, la figure tutélaire ayant la faveur d’un électorat à conquérir.

 

Nous exposer à un pire qu’il est encore possible d’éviter

S’il est une ‘’seconde vague’’ il aurait été indispensable que l’on puisse l’aborder sur la base d’une réforme de la pensée et de la méthode gouvernementale appliquée à une crise qui cette fois n’était pas imprévisible. Aucune initiative publique n’a permis d’associer la société civile à des choix qui risquent d’être plus difficiles à admettre demain, dès lors que les instances publiques qui ont décidé seules sont confrontées à l’échec de leurs politiques.

 

 Plutôt que d’accompagner une crise sanitaire aux conséquences multiples et encore imparfaitement identifiées dont on savait qu’elle s’incrusterait progressivement dans la vie sociale à tous ses niveaux, l’anticipation de la ‘’seconde vague’’ s’est faite dans un entre soi réfractaire à toute idée de concertation.

Cette obstination déraisonnable est considérée à la fois irrespectueuse des principes de la vie démocratique, hostile à la prise en compte de compétences et d’expertises en dehors de la sphère administrative gouvernementale, distante des réalités humaines et sociales ignorées alors qu’elles déterminent pourtant la capacité de mobilisation et donc de responsabilisation de la société.

S’il est une ‘’seconde vague’’ il aurait été indispensable que l’on puisse l’aborder sur la base d’une réforme de la pensée et de la méthode gouvernementale appliquée à une crise qui cette fois n’était pas imprévisible. Aucune initiative publique n’a permis d’associer la société civile à des choix qui risquent d’être plus difficiles à admettre demain, dès lors que les instances publiques qui ont décidé seules sont confrontées à l’échec de leurs politiques.

Des retours actuels du terrain, nous tirons quelques données inquiétantes dont rien n’indique qu’elles sont prises en compte comme il se devrait par les décideurs publics :

-  l’illisibilité dans l’évaluation du bien-fondé d’ajustements circonstanciés (économie, emplois, éducation, etc.), selon des critères peu explicites, au regard de renoncements inavoués dont tout indique qu’ils risquent demain de s’imposer à nous en des formes encore plus radicales, faute d’une méthode adaptée et désormais de marges de manœuvre autres que des compensations financières qui elles aussi ont leurs limites ;

-  le sentiment de décisions hors sol, motivées par une inintelligence du réel et l’incapacité d’arbitrer des choix concertés, justifiés, cohérents, proportionnés et soutenables ;

-  le déficit de loyauté et de discernement dans une communication  aléatoire, parfois contradictoire, trop souvent inattentive au souci de permettre à chacun de s’approprier des capacités d’agir en responsabilité ;

-  la disqualification de la parole publique et de l’expertise ;

-  le discrédit à l’égard de préconisations arbitraires qui, au nom de considérations irrecevables, compromettent la vie social, au risque d’être incapables de maintenir le sens de ce qui fait société ;

-  le risque de ne plus partager une exigence d’engagement au service du bien commun, de perdre la confiance indispensable à la volonté d’agir et de verser dans un désordre social préjudiciable à la vie démocratique.

Confrontés à l’hostilité d’une région à l’égard de décisions univoques annoncées sans les concertations indispensables, peut-être faute d’arguments convaincants à faire valoir, voilà que la puissance publique révèle une fragilité et une fébrilité politiques au moment où l’on attendrait qu’elle unisse et renforce la nation afin de se mobiliser face à la nouvelle phase épidémique. Cette résistance à un arbitraire indifférent à une intelligence du réel, à une prise en considération des équilibres profonds d’une société inquiète de son devenir, devrait être compris comme l’appel à une réforme profonde des modalités de gouvernance de la crise. S’obstiner contre les évidences, c’est nous exposer à un pire qu’il est encore possible d’éviter.