Le rebond annoncé de la pandémie est le signe d’un échec politique

 

Emmanuel Hirsch

 

Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis

Curieuse impression d’impuissance désabusée, alors qu’il est question d’un possible rebond de la pandémie déjà observé dans nombre de pays comme les États-Unis. Cette démocratie représente pourtant une référence peu discutable en termes d’épidémiologie, de capacités scientifiques et de communication, ce qui indique que le phénomène relève de causes politiques, idéologiques et sociales qui, faute d’analyses et de mesures adaptées, laissent les prescriptions de santé publique sans véritable portée. Il est significatif d’un échec consternant qu’après 50 jours de confinement parfaitement respecté, les médecins doivent se résoudre à attendre les conséquences possibles des promiscuités de la Fête de la musique pour constater, dans les services de réanimation, le départ ou non d’un rebond d’une toute autre ampleur que les clusters émergeant au jour le jour.

L’apparent renoncement aux mesures de barrière en dehors d’espaces où la vigilance impose des règles qui ne se transgressent pas (les transports, l’entreprise, les établissements publics), est révélateur d’une crise profonde qu’il serait hasardeux de ne considérer que comme un effet de lassitude. La sortie bien maladroite du confinement  nous était présentée comme une délivrance, un retour à une liberté restituée. L’obsession semblait être « le retour à la normal », comme si la menace sanitaire s’avérait désormais d’une moindre importance que la reprise de la vie économique interrompue un trop long temps, dans notre pays en particulier. Les approximations et les prudences dans les choix évalués à l’aune des risques latents (ouverture des établissements scolaires, des lieux publics), certes justifiées par les incertitudes et les débats d’experts, ont renforcé une défiance déjà forte à l’égard des décisions publiques. Entre des mesures imposées et la faculté d’une appréciation personnelle, selon quels critères envisager la moins mauvaise option ? Se protéger et protéger les autres d’une contamination, était-ce encore une préoccupation digne d’y concéder une part de liberté personnelle ? Il a été trompeur de placer la cessation du confinement sous l’égide de l’idée de liberté là où s’imposait plutôt le devoir partagé de nos responsabilités. Encore aurait-il été nécessaire que les autorités publiques puissent fonder une telle position éthique sur un consensus envisageable dans le cadre d’une réflexion à la fois politique et intellectuelle qui a été refusée alors qu’elle s’imposait dès les premiers jours de crise.

Si demain le Covid-19 nous imposait à nouveau des mesures d’urgence, tout donne à penser qu’outre le déni a priori de la menace, le sauve-qui-peut individualiste révoquerait l’esprit d’initiative et de solidarité qui nous a permis de faire face à la pandémie ces derniers mois. L’échec politique est évident : la sortie de confinement n’a pas été accompagnée d’une concertation nationale nous permettant de concevoir ensemble l’après : nous avons exclu de toute possibilité de débat public ceux qui pourtant ont su inventer les réponses indispensables. Appauvris de ce savoir expérientiel qui a été refusé, nous voilà aussi démunis qu’en février dernier, incertains de ce que seront nos capacités de riposte, alors que tant de réalisations exceptionnelles devaient être reconnues et analysées dans le cadre d’une retour d’expériences du terrain. Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis, comme nous l’avons fait à bon escient et en renonçant aux modalités de gouvernance inappropriées pour les lits de réanimation. Ce courage, cette audace ou simplement cette intelligence ont manqué aux politiques qui auraient pu mobiliser une société en attente d’un projet cohérent dans lequel elle souhaitait s’investir. Rien à voir avec les différentes commissions parlementaire ou gouvernementale mises en place pour évaluer ou amender ce qu’aura été la décision politique en ces temps de pandémie. Je crains que cette scrutation inquiète et peut-être fataliste de la ligne d’horizon du rebond avec ses conséquences imprévisibles, témoigne de la même inertie des décideurs publics au plan international incapables en 2019 de comprendre comment contrer la pandémie qui leur était annoncée.

 

 

Le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom

Peut-être devrait-on considérer que ce phénomène de rebond relève du processus continu d’une pandémie vécue dans l’immédiat et l’urgence, sans disposer encore des savoirs et des capacités scientifiques à hauteur de ses défis et sans autre parade que la motivation de chacun d’entre nous. Dans ce cas, évoquer un rebond ou une « seconde vague », c’est tenter d’en appeler en désespoir de cause à un sursaut de responsabilisation, ou plutôt d’atténuer de manière conjuratoire le choc d’une nouvelle phase que nous ne sommes pas en mesure de maîtriser et qui serait inévitable.

Ce constat est aussi désespérant que devait l’être celui des instances publiques informées de l’imminence d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale qu’elles n’ont pas su anticiper tant ses conséquences étaient inconcevables. Ce qui diffère aujourd’hui, c’est que nous avons vécu les préliminaires de la catastrophe au cours du confinement, et qu’elle dévaste maintenant nos équilibres sociaux et nos économies comme une déferlante dont on ne sait au juste de quelle manière la juguler. L’histoire décrit les effets induits par les grandes épidémies qui ont bouleversé les sociétés au point, parfois, de ne pas y survivre ou alors de devoir y sacrifier leurs valeurs.

Les rebonds évoqués dans le contexte présent sont relatifs à la crise sanitaire mais menacent également parce qu’un phénomène pandémique doit être aussi compris dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. L’intelligence imposait de lancer une concertation nationale pour comprendre ce qui nous avait permis de résister et devait donc être intégré à la réflexion et aux décisions concernant l’après, c’est à dire le futur de notre société. Au confinement de cette pensée politique que je dénonce, s’ajoute une tendance regrettable à une forme de mépris de la vie démocratique en considérant, par exemple, que la création le 25 juin d’une mission indépendante nationale d’évaluation de la gestion de la crise à l’initiative du président de la République allait permettre d’épurer ce qui devait l’être et de poursuivre avec un même aplomb le chemin, sans y mettre d’autres formes. Au cours de la pandémie le chef de l‘État avait déjà souhaité bénéficier des expertises du Conseil scientifique Covid-19 ainsi que du Comité d’analyse, recherche et expertise Covid-19. Comment ne pas tirer de ce mode de gouvernance entre soi et entre experts la conclusion que partage en pratique une majorité de Français ? Ils n’intègrent plus les analyses et les préconisations souvent contradictoires. Ils doutent de leurs finalités, de leur justification et tout autant de leur crédibilité. Comment s’approprier une démarche de responsabilité collective dès lors que l’on n’est pas associés aux choix qui nous concernent en tant que société, et qu’en fin de compte le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom ?

La mission d’information parlementaire sur l’impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de coronavirus – Covid-19 poursuit ses investigations avec le sérieux et la rigueur qui lui sont reconnus. Le temps de l’instruction a cependant ses exigences, et les conclusions attendront alors que la pandémie impose son rythme.

S’expriment dans une confusion déplorable les propos les plus contradictoires portant sur la réalité de la pandémie, ses évolutions possibles, la justification de développer la prévention à travers des pratiques de vie contraignantes, les stratégies de tests, les traitements, la priorisation des plus vulnérables et tant d’autres aspects livrés à l’arbitraire de considérations improvisées. Aucune instance institutionnelle, académique ou déontologique ne semble avoir la moindre prise pour y apporter les clarifications recevables et audibles. Quant aux autorités qui pourraient rappeler et rétablir certaines règles de bonnes pratiques, notamment du point de vue de l’intégrité scientifique, elles demeurent curieusement absentes de la scène publique, comme si cette crise au cœur du savoir et de la confiance entre la société et ses chercheurs ne les concernait pas.

Identifier et tenter de trouver des réponses adaptées aux conséquences accablantes de ce rebond caractérisé par la contestation des légitimités et l’affaissement des instances de régulation, semble d’une autre importance politique que de vouloir donner à croire que l’on ne pouvait pas agir autrement.

Au moment où le président de la République cherche un second souffle politique, en quelque sorte un rebond, je crains et déplore le rendez-vous manqué, à la suite du temps de confinement, avec la société civile. La signification et les conséquences du  rebond pourraient affecter notre vie démocratique, car elles s’inscrivent dans un contexte de défiances et de peurs qui inquiètent tout autant que la menace de résurgence du Covid-19.

Emmanuel Hirsch

28 juin 2020