La mort de George Floyd, symbole d’un changement d’époque

 

« Les vies des noirs comptent »

Le premier événement marquant de l’après Covid-19 nous a surpris ; rien ne permettait de le présager. Il aura été aussi soudain que l’irruption de la pandémie en début d’année. Alors que l’actualité concernait le « retour à  la normal », l’accueil des enfants à l’école, l’ouverture des cafés et des lieux publics, la reprise des activités professionnelles ainsi que le péril social et économique annoncé, c’est un assassinat raciste aux États-Unis qui symbolise un changement d’époque.

Le 25 mai 2020, les vidéos du meurtre de George Floyd saisissent l’opinion publique internationale sidérée par la violence implacable d’un policier étouffant sa victime avec méthode, sans que personne n’intervienne. Ce qui « normalement » aurait suscité l’émotion d’une communauté discriminée et soumise à l’injustice de manière endémique, ainsi que les réactions attendues et les propos habituels de circonstance, provoque une mobilisation virale planétaire inattendue qui envahit en quelques heures l’espace public.

Il ne serait pas sage de nous satisfaire des explications hâtivement avancées pour tenter de comprendre ce phénomène. D’autres précédents tragiques comparables avaient parfois mené à des violences urbaines elles aussi réprimées, à des mouvements de  protestation et à des résolutions sans lendemain. Bien vite la vie sociale reprenait pourtant son cours, les réflexions de fond et les décisions qui s’imposaient étant toujours reléguées à plus tard.

George Floyd, un homme Afro-Américain de 46 ans, a été asphyxié pendant 8 minutes 46 par Derek Chauvin, le policier qui l’assassinait. Face à l’intolérable, un principe universel s’est imposé au-delà d’un slogan : « Les vies des noirs comptent. »

Ces semaines de pandémie nous ont donné à comprendre que « la vie compte » au point, dans certains pays, d’avoir préféré faire le choix de sauvegarder les plus vulnérables parfois au détriment des impératifs de la vie économique. Les valeurs de la vie ont mobilisé les équipes médicales et dans la société civile ceux qui se sont engagés dans un combat contre la mort. Si les circonstances redoutables d’une pandémie imposaient, dans la phase la plus critique, des choix vitaux concernant l’accès à la réanimation, aucun critère discriminatoire autre que d’ordre médical n’aurait été acceptable. Des  principes inconditionnels ont imposé leurs règles, une éthique de l’action.

Pour autant, il serait inconséquent de nier que des facteurs d’ordre socio-culturels, difficilement maîtrisables faute de les avoir suffisamment intégré à nos dispositifs de santé publique, ont surexposé certaines populations aux risques de contamination. Aux États-Unis, parmi les 115 590 morts (à ce jour) du Covid-19, une surmortalité est constatée au sein des groupes sociaux en situation de précarité ou bafoués dans leurs droits. Cette injustice est l’une des composantes des défis et risques politiques accentués par la crise sanitaire. Nous en éprouvons aujourd’hui les premières conséquences.

 

Si la vie « compte », sans l’autre que signifie-t-elle ?

 

Nombre de victimes du virus sont mortes asphyxiées, dans un contexte agonique éprouvant pour lequel les réponses thérapeutiques s’avéraient impuissantes. George Floyd est mort asphyxié, victime certes de la puissance de tuer d’un policier, mais également d’une indifférence ou d’un tolérantisme à la banalisation d’une idéologie raciste qui équivaut pourtant à l’anéantissement de l’autre. Ce processus d’asphyxie prend une signification particulière à la suite de ces semaines de confinement qui nous ont fait apparaître plus précieuse encore notre exigence de liberté. Au moment même où nos démocraties reprennent leur souffle, la première atteinte à cette promesse de liberté est ce meurtre par étouffement.

Nous avons mieux appris en temps de pandémie ce qu’était notre relation à l’autre, qu’il soit proche ou éloigné. Les figures de la sollicitude, de la solidarité et de l’interdépendance ont permis d’inscrire le combat contre le virus dans un espace de fraternité, rassurant et protecteur. Le respect de la « distanciation » et des « gestes barrières » témoigne d’un souci de l’altérité que le philosophe interprèterait comme exercice d’une responsabilité assumée pour l’autre.

Si la vie « compte », sans l’autre que signifie-t-elle ? Cet autre qui a tant manqué à nos aînés dans les EHPAD, au point de se « laisser glisser » vers la mort lorsque la solitude ou le sentiment d’abandon leurs étaient devenus insupportables.

L’expérience de ces mois de pandémie qui bouleverse nos sociétés sans que l’on puisse anticiper ce qu’elles seront demain, suscite une inquiétude qui ne tient pas seulement aux vulnérabilités sociales, voire aux désordres protestataires consécutifs à un séisme économique. Il nous faut une attention et une intelligence du réel pour déceler dans ce moment de mutation l’exigence de renouvellement et donc de changement qui s’exprime et nous convoque.

Les réactions provoquées par l’assassinat de George Floyd constituent les indices d’une sensibilité exacerbée aux valeurs de dignité, de respect, de justice et de bienveillance avivées dans la mobilisation qui s’est imposée à nos sociétés pour tenter d’éviter l’inacceptable et d’atténuer l’insupportable.

L’exigence de reconnaissance de l’autre dans son intégrité et ses droits, le refus des idéologies de l’intolérance, de la discrimination et de la stigmatisation désormais inscrites au rang des urgences politiques et des obligations éthiques doivent mobiliser nos sociétés dans leur invention d’un après.