Sur l’après confinement, un grand débat citoyen est urgent et indispensable

 

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

Fondateur du site ethique-pandemie.com

 

Publié dans Libération, 24 avril 2020

 

 

Refuser le débat c’est prendre le risque d’une obstination déraisonnable

 

J’en appelle depuis des semaines à l’organisation d’une plateforme participative qui jusqu’à présent nous est refusée. Il semble que les arbitrages soient confinés entre experts et politiques, avec quelques consultations formelles associant certains acteurs de la vie publique. Dans l’attente demain d’un programme, de préconisations et d’obligations dont on sait que leur acceptabilité tiendra pour beaucoup à la confiance que fera notre société en ceux qui ont la responsabilité de décider avec elle et non seulement pour elle.

Ces derniers jours quelques figures de la pensée sont intervenues dans le débat public, développant des arguments recevables même si certains d’entre eux  peuvent être discutés. La confrontation d’idées est la force d’une démocratie. Affronter les contradictions c’est s’enrichir et privilégier la liberté de pensée plutôt que de se confiner dans un enferment dogmatique. Refuser le débat c’est prendre le risque d’une obstination déraisonnable qui pourrait ajouter aux conséquences humaines du Covbid-19 d’autres menaces sur la vie de notre démocratie déjà bien fragile en  ces circonstances.

Nos libertés, celles de faire vivre notre démocratie et de lutter pied à pied contre le Covid-19 sont assumées au cœur de la vie sociale comme rarement elles l’ont été.  Le Covid-19 révèle nos misères sociales les plus enfouies, les plus dissimulées, mais tout autant nos trésors démocratiques. Ces derniers mois notre société française s’était trop habituée à considérer que cette intelligence de l’engagement démocratique de terrain avait déserté la scène publique investie par les expressions véhémentes du désenchantement et de la désespérance. Voilà que la démocratie en acte fait irruption là où nos politiques ne l’attendaient pas ou plus. Y compris en bénéficiant de l’esprit de responsabilité et de la qualité d’investissement de celles et ceux qui, des mois durant, en ont appelé à un renouveau de notre démocratie. Certains on quitté l’exil des ronds-points d’hier pour se sentir aujourd’hui reconnus, accueillis au cœur de la cité, associés à des décisions et à des initiatives qui ont permis, dans l’urgence, de sauvegarder notre plus précieux.

Nous avons je pense unanimement compris et soutenu la valeur du choix démocratique qui se fonde sur un principe affirmé par le Président de la République : « nous n’abandonnerons personne sur le bord du chemin. » En témoigne si nécessaire la réaction sociétale à l’annonce d’une distinction des droits fondée sur des critères d’âge dans la perspective de la période de sortie du confinement. Le Chef de l’État en a compris la signification politique et a évolué dans sa position initiale. Nous avons appris ces dernières semaines ce que sont nos obligations à l’égard des personnes les plus vulnérables ; mieux, que notre démocratie est plus forte lorsqu’elle comprend ce que sont ses vulnérabilités et qu’elle sait que nous sommes collectivement comptables de choix dignes de ce que nous sommes, de notre bien commun.

 

 

 

L’intelligence collective s’oppose à la distanciation politique

 

La responsabilité politique s’exerce en s’adossant à l’examen d’une réalité complexe, incertaine où doivent prévaloir des enjeux supérieurs, notamment en termes d’acceptabilité des choix et d’adhésion à une démarche dont plus personne ne peut ignorer les difficultés et les conséquences dramatiques dans la vie de nos sociétés sur un long temps.

C’est pourquoi Je l’avais déjà fait en 2006 alors que le H1N1 semblait préfigurer une crise sanitaire qui est intervenue, sous forme de pandémie, 14 ans plus tard. Le temps ne manquait peut-être pas pour nous y préparer, nous y aguerrir, y compris en débattant des enjeux en société. Peut-être aurions nous considéré collectivement que s’équiper en quantité suffisante de masques, être en capacité d’armer des lits de réanimation dotés d’un nombre suffisant de respirateurs, anticiper au plus près les aspects socio-économique des impacts d’une pandémie ne relevait pas seulement de logiques administratives et d’aspects comptables ! Certes nombre de plans de préparation ont été rédigés et révisés, ce qui a probablement permis d’atténuer les conséquences d’une impréparation compensée pour beaucoup par l’intelligence et l’agilité des acteurs de terrain. Mais n’avions-nous pas à nous aguerrir ensemble à cette menace évidente, comme nous l’avons fait à la suite des actes terroristes qui ont meurtris notre nation ?

Ouvrir les établissements scolaires, inciter le recours à une appli pour mieux lutter contre la propagation du Covid-19, inciter certains à poursuivre le confinement, décider de systématiser la fermeture de certains établissement ou au contraire de privilégier, au nom de l’intérêt supérieur de la continuité de la vie de la nation, la réouverture d’entreprises, convenir des conditions de réhabilitation des rites et cérémonie funéraires compromis pour des raisons de sécurité sanitaire. Les questions et les enjeux sont multiples et dignes d’une concertation publique.

À la suite d’une précédente crise sociale, un « grand débat » a été organisé, attestant déjà de l’esprit d’initiative et de l’intelligence collective dont nous avons constaté qu’ils nous ont évité, ces dernières semaines, un pire auxquels les moyens et dispositifs préventifs carentiels nous condamnaient.

Concrètement, qu’en est-il de la prise en considération par les instances publiques du retour de terrain d’expériences et de réflexions partagées depuis des semaines par celles et ceux qui ont adhéré au devoir de confinement ? Qu’en est-il de la prise en compte de ce que les sans-voix, les sans-statut social ou les plus exposés aux conséquences humains d’un confinement ne peuvent plus subir, alors qu’ils vivent déjà dans leur quotidien la relégation et les discriminations ?

Le gouvernement dispose d’une « Plateforme d’État dédiée à la participation citoyenne ». On y débat sur des thèmes aussi importants que « Ma plage demain, sera… », « Consultation sur la sécurité routière » ou « Mon projet pour la planète ». N’est-il pas tout aussi pertinent et légitime d’un proposer une réflexion partagée « Vivre ensemble de Covid-19, nos priorités, nos choix, nos objectifs » ?

L’urgence médico-scientifique s’est imposée à nous ces derniers mois et elle demeure d’actualité. Les expertises savantes nous sont indispensables, y compris en ce qu’elles révèlent de nos incertitudes à travers des controverses. Désormais, dans ce temps long et obscur et menaçant du « vivre avec le Condi-19 », la société civile doit être considérée comme partenaire des décisions qu’elle acceptera de mettre en œuvre pour autant qu’on tienne compte de son expertise et qu’elle y adhère.

Le pacte de confiance indispensable dans la vie démocratique entre les citoyens et ceux qui les dirigent tiendra à la prise en considération d’une intelligence collective qui ne doit  pas se limiter à des éléments de langage obligés.

Mettre en œuvre une plateforme participative s’impose afin qu’ensemble nous puissions nous accorder sur des principes, sur la hiérarchisation de choix difficiles, sur notre manière de faire société dans cet « après le confinement » dont rien ne justifie et n’autorise à y confiner notre vie démocratique.

 

9782204091244