La décision légale d’exclure M. Vincent Lambert de notre République exemplaire

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay
29 juin 2019

Jusqu’à ce jour M. Vincent Lambert témoigne, résolu à vivre dans le confinement d’une chambre d’hôpital, d’un non abandon, d’un non renoncement à son existence. Personne ne peut affirmer que cet acte de résistance est dénué de signification et que, sans être en capacité de l’exprimer, il manifeste ainsi son attachement à être toujours présent. Cette énigme interroge. Les professionnels intervenant auprès des personnes affectées, comme il l’est, d’un traumatisme crânien ayant induit un état d’éveil sans conscience, observent parfois un phénomène qui ne trompe pas. Le « syndrome du glissement » est reconnu comme l’expression du choix de la personne qui décide elle-même de mourir. L’humain, on le constate, n’est pas réductible aux signaux restituant une activité cérébrale. La position péremptoire à laquelle aboutit une expertise médico-scientifique exonérée de toute forme d’incertitude et de doute, est la négation de ce qu’est la part insoupçonnée de notre humanité, l’exigence de dignité et de respect qu’elle nous impose.
M. Vincent Lambert témoigne d’une vulnérabilité extrême partagée avec tant d’autres personnes. Nos engagements d’humanité et nos solidarités à leurs côtés, y compris en termes de valeurs de démocratie, sont la seule réponse digne et soutenable. Le médecin, qui à la suite des controverses qui auraient pu être évitées si la justesse, l’intelligence et le souci de M. Vincent Lambert avaient prévalu sur les convictions, les postures et l’intérêt supérieur de protéger une loi dont on a constaté l’inaboutissement, annoncera à M. Vincent Lambert qu’il a été légalement décidé de l’exclure la communauté des vivants, engagera notre conception des principes d’humanité.
C’est ce que j’ai compris de ces temps si douloureux pour M. Vincent Lambert, ses proches et ses soignants, mais tout autant pour l’ensemble des personnes attachées à la vie d’un être cher en état d’éveil sans conscience. En creux et comme en opposition à tant de positions inconsidérées, une idée contestatrice de nos responsabilités humaines, de nos devoirs de démocrates s’est renforcée.
Au moment où va être annoncé le projet de loi relatif à la bioéthique, le message politique semble perdre de ce point de vue en crédibilité. Il se veut soucieux de valeurs humaines fortes et intangibles, alors que la position du gouvernement a été de saisir la cour de cassation afin que dans l’urgence elle valide le processus de sédation profonde et continue jusqu’au décès d’une personne en situation de handicap neurologique.
M. Vincent Lambert nous a transmis, à sa façon, dans son étrange présence, celle d’un frère en humanité, une leçon de dignité, une sagesse et peut-être l’idée d’une forme inédite, voire paradoxale de résistance éthique. Car chacun d’entre nous a bien conscience que depuis 2013, M. Vincent Lambert est davantage que la victime de controverses intrafamiliales, ou de procédures médicales qui ont affaibli jusqu’à l’image même de l’institution, accentuant à son égard une défiance inquiétante. M. Vincent Lambert est le symbole de la vulnérabilité extrême dans le handicap et la maladie, le symbole d’une médecine qui réanime en des circonstances extrêmes et doute de ses obligations lorsque la tentative déçoit les promesses.
Chacun se devrait désormais de comprendre la haute signification d’un symbole, celui qu’incarne un humain parmi nous. Il nous oblige, au moment où de manière paradoxale et trop souvent contradictoire, est évoqué comme un slogan l’idéal de République exemplaire.