Une intelligence politique pour refonder les valeurs de notre République

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud-Paris-Saclay
Le Monde, 10 décembre 2018

Le 10 décembre sera célébré le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ne pourrions pas y trouver la justification d’un appel à l’évolution de la crise politique actuelle dans une perspective de refondation des valeurs de notre République ? Là même où il aurait été indispensable de rappeler avec plus de vigueur ce qui anime la vie démocratique et nous rassemble autour de principes intangibles, nous voilà en effet livré aux controverses vindicatives dont on redoute les lendemains. Devrait-on se résoudre à ce sentiment d’échouement ou considérer, au contraire, que les attentes déçues sollicitent le profond désir de reformuler ensemble les conditions du vivre ensemble ? S’imposent en effet sur la scène publique des thèmes et des enjeux trop longtemps considérés hors champ, ou de peu d’intérêt dans les stratégies politiques. Des urgences humaines et sociales que l’on n’osait à peine évoquer tant elles déjouent les résolutions incantatoires et dénoncent une certaine impuissance à enchanter le réel deviennent nos priorités.
Loin de moi l’idée de prétendre apporter des conseils à ceux auxquels le scrutin confère la charge de l’État. Au cours de la campagne électorale en 2017 ils ont exprimé leur attachement aux idées de respect, de fraternité et de justice que porte notre tradition républicaine. On constate aujourd’hui ce que génèrent les espoirs déçus : une défiance à l’égard du politique ainsi que le rejet ou l’hostilité systématique à l’égard du “système” et des “élites”. Il me semblerait dès lors opportun d’adosser les arbitrages et les décisions à l’expertise de cette part de notre société, anonyme et trop souvent déconsidérée, engagée au quotidien dans un militantisme démocratique inspiré par les valeurs de la République. Celle qui arraisonne aujourd’hui l’espace politique. Là où l’État est pris en défaut dans sa faculté d’anticipation, dans l’approximation de ses analyses et l’insuffisance de ses propositions, certains n’abdiquent pas et défendent avec conviction des positions qu’ils valident et légitiment à l’épreuve des faits. Leur intelligence du réel renforce une faculté de compréhension de l’immédiat, une capacité d’engagement concret, ainsi qu’une inventivité indispensables aux évolutions nécessaires. Les a-t-on pris en considération ? A-t-on pris au sérieux leurs alertes mais également leur force de proposition ? À cet égard, je retiens les interpellations adressées ces derniers mois aux responsables politiques à propos des multiples expressions de la vulnérabilité qui gangrènent notre cohésion sociale. Mais également le témoignage, sous de multiples formes, de ce qui s’éprouve sur le front, au plus près des souffrances sociales : la situation n’est plus tenable et les dernières digues menacent de rompre. Je rends hommage aux professionnels et aux membres d’association qui ne désertent pas et incarnent la grandeur d’un sens élevé de nos devoirs d’humanité.
Comment attester d’une attention véritable, autre que compassionnelle et ramenée à la politique des expédients, à l’égard des réalités de la marginalité et de l’exclusion ? Ces situations déportent aux limites de l’acceptable ceux dont est niée la parole et méprisée l’existence, au point de générer des sentiment de peurs, de menaces diffuses et d’injustice qui renforcent les discours discriminatoires et accentuent les insécurités. Ces hostilités à la personne progressent à mesure que les logiques de l’efficience et de la rentabilité expulsent les fragilités humaines et imposent leurs règles jusqu’à la saturation. Les modèles que prône une gouvernance start-up assumée selon son obsession numérisée de la performance, du score et du nouveau, révèlent leur inadéquation au contexte de fragilité extrême de notre système politique.
Comment envisager l’indignation au-delà d’une posture intellectuelle ou d’une protestation inconsistante, comme l’appel à une mobilisation des compétences et des talents au service d’un intérêt général qui n’a rien à faire de l’esprit partisan ou des promesses paradoxales d’une intelligence artificielle qui, effet collatéral des évolutions, accentuera les fractures sociales ? Résister à l’individualisme, au repliement sur soi ou à l’obnubilation de sauvegarder ses seuls intérêts, tient à la qualité et à la vérité d’une préoccupation morale qui doit être incarnée par ceux qui prétendent ériger leurs conceptions de l’intérêt général.
Ce que la société civile porte de plus juste dans ses engagements au service du bien commun, ne bénéficie pas de l’audience que justifierait sa capacité à penser et à assumer concrètement ce que tant d’autorités n’ont pas assez considéré jusqu’à présent comme impératif. Réhabiliter des légitimités indispensables à l’unité nationale, dépend pour beaucoup de la qualité des liens à rétablir entre les instances publiques et tout ceux qui dans la proximité de l’action au quotidien maintiennent, parfois même à contre courant, les exigences de la solidarité et de la responsabilité. Leur témoigner davantage de considération, alors que l’exercice de leurs missions les soumet à tant d’injonctions contradictoires et de mises en cause qui les affectent si douloureusement, relève d’un devoir politique.
Aux innovations qui chaque jour modifient notre rapport au réel, nos relations à l’autre, le champ de nos responsabilités et bouleversent nos systèmes de référence, devrait répondre une innovation socio-politique disprutive qui fait défaut. Il nous faut découvrir d’autres modes d’attention, de partages des savoirs et des expertises, de mobilisation et d’affirmation de nos choix. L’intelligence politique justifierait de nouvelles modalités d’analyse, de concertation, de régulation et d’accompagnement. Il ne s’agit pas tant de réconcilier une société faussement divisée, que de rendre les uns et les autres plus proches et plus responsables du bien si précieux qu’est notre démocratie, plus désireux que jamais de prendre part à notre destin national.
L’exigence de fraternité m’est apparue encore plus évidente ces dernières semaines auprès de personnes qui partagent le même souci de responsabilité partagée. Nous sommes proches dans cette conscience d’une menace qui n’a rien de virtuelle, mais également dans cette volonté de nous approprier une légitimité et une capacité d’intervention sur le présent et notre destin commun.