Bertrand Cantat a le droit de créer, mais la famille Trintignant a droit à la décence

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud-Paris-Saclay

 

Huffington Post, 19 mars 2018

 

Le mépris où l’indifférence seraient-ils préférables ?

L’argument éthique est convoqué au décours de la polémique suscitée par le retour sur scène du chanteur Bertrand Cantat. Il convient, certes, d’être respectueux de la chose jugée, et d’une extrême prudence dans toute forme de commentaire. Y compris lorsque l’on est le juge d’application des peines de cet artiste, qui tout en condamnant « le tribunal médiatique tout-puissant », estime opportun d’intervenir publiquement pour contester la « dictature de l’émotion ».

L’irruption dans l’espace publique de prises de positions, voire de jugements sommaires, inquiète et interroge la vie démocratique dès lors que les légitimités et les autorités apparaissent contestées. Cette expression directe dont on observe dès à présent les effets collatéraux, témoigne d’une forme de conscience immédiate favorisée par les réseaux sociaux. Plutôt que de la déprécier a priori ou de déplorer ses conséquences discutables, il conviendrait de mieux saisir ce qu’elle nous restitue de l’état d’esprit de notre société aujourd’hui. D’un point de vue politique, l’analyse devrait porter sur le cumul de ces dysfonctionnements qui nous conduisent à la stupéfaction de constater un cumul d’inerties, de négligences et d’indifférences aboutissant à un moment donné à la révélation de circonstances scandaleuses jusqu’alors tolérées ou dissimulées. Les réactions excessives et parfois regrettables peuvent être interprétées soit comme l’indice d’une exaspération face à une forme de trahison, soit comme un appel à se réapproprier un champ éthico-politique en situation de déshérence. Plutôt que de fustiger ces manifestations d’une opposition à ce que l’on peut estimer inacceptable ou incompatible avec nos valeurs, il serait préférable de prendre en compte ce qu’elles signifient, et cet appel au renouvellement d’une pensée éthique étrangement distante de ces enjeux.

Que certains s’insurgent de la promotion et de la tournée nationale d’un chanteur ayant bénéficié d’une liberté conditionnelle, dans le contexte particulièrement sensible de l’émergence d’une mobilisation internationale contre les abus et violences dont sont victimes les femmes, me paraît en soi peu répréhensible. Aurait-il été préférable d’y accorder mépris ou indifférence ? Le droit à la création est respectable, celui à la pudeur ou à la décence tout autant. Qu’en est-il ainsi du sens de la considération et de l’admiration portées  à l’œuvre d’une personnalité publique, ovationnée dans ses concerts comme si de rien était. Comme si nous avions  à éviter ou à abolir l’exigence de mémoire, y compris à l’égard de proches endeuillés, à nouveau meurtris par ce qui s’impose à eux comme une forme d’impunité ? Que cautionne en fait cette concession faite à l’art, qui procède d’une capacité à l’oubli ou à la compromission d’autant plus pernicieuse s’agissant d’un artiste dont l’exemplarité oblige ? Ne peut-elle pas être interprétée comme une procédure collective de réhabilitation qui innocenterait de toute culpabilité, au motif d’un droit supérieur de l’artiste ainsi exonéré de toute autre responsabilité morale que de poursuivre sa création ? L’histoire peut à cet égard nous inciter à plus d’exigence, si ce n’est de discernement et de courage.

 

Selon que vous serez puissant ou misérable…

Au jour le jour, nous semblons stupéfaits par l’émergence impromptue d’informations, de dénonciations, de contestations dont les beaux esprits réprouvent la forme qu’elles prennent et les arbitraires qu’elles risquent de provoquer. Faute d’une compréhension, d’une attention, voire d’une sensibilité au regard d’enjeux de morale sociale plus essentiels que certaines urgences conjoncturelles, la cohésion autour de valeurs communes se délite. Aux marges de ce que certains dénoncent comme « le système », en opposition à un état de fait qu’ils estiment contestable, certains parmi nous refusent l’omerta et adoptent une position qui, très curieusement, suscite des réserves et même une réprobation ambigüe, selon moi peu recevable.

Pour ma part, je respecte ces engagements des sentinelles de la cité souvent à contre-courant du tolérantisme ambiant ou de l’individualisme exacerbé. À défaut d’une éthique compassionnelle ou palliative, de postures qui se prétendent vertueuses, notre société devrait cultiver l’art du respect, de la décence, de la mesure, de la prudence et de la sollicitude. À cet égard, les personnalités publiques ne semblent pas, en toutes circonstances, soucieuses des scrupules qu’elles expriment néanmoins avec une certaine candeur, voire de la désinvolture lorsqu’elles ne s’estiment pas directement concernées.

Il est un public pour ovationner Bertrand Cantat, et même se surprendre que l’on puisse déplorer le sens et la portée de ses applaudissements. Est-il attaché à la cause du chanteur de manière inconditionnelle, ou renonce-t-il par facilité à juger d’un artiste autrement que du point de vue de son talent ? Éprouve-t-il une même d’admiration à l’égard des professionnels qui interviennent auprès de nos aînés en EHPAD, des bénévoles présents cette nuit auprès de nos concitoyens ou de migrants dans la rue,  ou des militants impliqués dans la défense de la cause des plus vulnérables parmi nous, et à cet égard des femmes  que l’on maltraite ? Car leur engagement est, pour ce qui le concerne, créateur de valeurs sociales. Un talent en soi plus précieux qu’on ne le penserait a priori.

Soyons attentifs à éviter que ne se creuse davantage encore l’écart entre ceux qui donnent à penser qu’ils sont garants d’une éthique ancrée dans des considérations et des pratiques d’hier, et ceux qui dans un contexte social ayant profondément évolué en peu de temps, estiment qu’il faut être inventif d’une éthique à la hauteur des impératifs et des enjeux d’aujourd’hui. Une éthique incarnée, engagée et crédible.

Respecter la création artistique, d’accord. Respecter l’artiste et sa célébrité sans autre question, y compris dans le contexte que l’on évoque à propos de Bertrand Cantat, voilà une discussion d’ordre éthique qui mérite mieux que la suffisance, l’invective, ou un consentement tacite  dont ne sait au juste ce qu’il est prêt à accepter. En termes de justice, d’autres condamnés, eux aussi en libération conditionnelle, ne bénéficient certainement pas de la même complaisance, des solidarités et de la bienveillance admirative pour mener à bien leur réinsertion sociale. N’étant pas eux-mêmes artistes, seraient-ils alors moins dignes de notre considération ?  « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »