Hans Jonas : responsabilités humaine et scientifique du médecin

 

Préface du livre L’art médical et la responsabilité humaine, Paris, Cerf, 2012.

 

Les réflexions de Hans Jonas réunies dans l’ouvrage L’art médical et la responsabilité humaine auraient pu tout autant se retrouver sous un autre titre : Responsabilités humaine et scientifique du médecin. Les avancées biomédicales interrogent en effet la fonction médicale partagée entre ses engagements à l’égard de la personne malade et la volonté d’innovation technologique et de transformation des processus de la vie poussée jusqu’à ses extrêmes. Intervenir sur les déterminants de l’existence au point de bouleverser représentations, repères, normes et systèmes de valeur, s’effectue dans la neutralité et le seul souci d’efficience des dispositifs de recherches. Selon des logiques vouées à la productivité des savoirs, à l’accaparement de connaissances immédiates et à la convoitise de leurs performances financières.

Ratifiée solennellement par la France le 13 décembre dernier, la convention d’Oviedo pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine, affirme la nécessité de prendre en compte les graves inquiétudes induites par « des actes qui pourraient mettre en danger la dignité humaine par un usage impropre de la biologie et de la médecine[1] ». Peut-on encore lui accorder un certain crédit et penser que la communauté scientifique considèrera comme relevant de ses missions l’exigence d’un discernement indispensable à la préservation de ce qui nous est essentiel ? Ne serait-ce que d’un point de vue démocratique.

 

Hans Jonas reprend et développe dans ces quelques études consacrées à l’exercice des responsabilités scientifiques en situation extrême et au sens actuel de la vocation médicale, les notions attachées à son « heuristique de la peur ». Ce principe nous a permis de mieux cerner les contours de nos obligations et l’urgence d’agir avec un souci d’anticipation et de retenue. Nous sommes ainsi contraints, malgré nous et sans véritable alternative, à une lucidité nécessaire dans un contexte qui ne permet pas de différer plus longtemps les décisions, en termes de réformation et d’évolutions de nos pratiques. « Avoir besoin que la menace pour l’ensemble de la nature devienne visible et que sa destruction commence réellement afin de nous conduire à la découverte (ou à la redécouverte) de notre solidarité avec elle est une pensée humiliante. »

L’importance des analyses de Hans Jonas, tient dans sa capacité à nous proposer des lignes de conduite qui relèvent davantage de la sollicitation d’une prise de conscience que de prescriptions dogmatiques inspirées de principes moraux distants du réel : en l’occurrence ils s’avèreraient inopérants. Son jugement et ses arguments, issus d’une compréhension subtile de la science et des techniques évaluées du point de vue ce qui les légitiment, portent sur la finalité et les conséquences de leurs développements. Sa  critique des méthodes et des modalités de la recherche, porte sur l’incapacité à maîtriser la production de connaissances trop souvent départies d’une intelligence qui en assurerait la pertinence et la cohérence pour servir un projet justifié. Pour autant qu’il soit possible de la mettre en œuvre, une gouvernance éclairée et mesurée des activités de recherche scientifique serait de nature à prémunir l’humanité des dérives et des excès de procédures et d’innovations dont les interactions incontrôlables menacent les conditions mêmes de son devenir. La prudence inciterait même, comme certains scientifiques hier l’avaient proposé dans le cadre de moratoires, à convenir « d’une autocensure de la science sous le signe de la responsabilité. » Position d’autant plus courageuse qu’elle s’avère difficilement soutenable face à une communauté scientifique atomisée dans la multiplicité de ses domaines de compétence, individualiste dans ses modes opératoires, déterminée par des critères d’évaluation de ses travaux relevant aujourd’hui davantage des logiques de la notation et de la compétition que de l’intérêt général. En fait soucieuse d’une liberté de recherche qui l’exonérerait de toute obligation supérieure, au risque d’y sacrifier la vocation même de la connaissance et les principes d’une éthique du chercheur.

Ces constats inspirés d’une expérience qui en légitiment les affirmations, ne font pas pour autant de Hans Jonas un moraliste. Son investigation solidement étayée par une instruction documentée des démarches scientifiques soumises à l’appréciation d’un raisonnement serré et rigoureusement construit, en fait l’un des philosophes indispensables pour penser la fonction de l’homme en charge d’une responsabilité totale. Car il s’agit pour lui de nous éveiller à une exigence de sens critique, à une faculté de discernement, voire à une capacité de résistance afin de s’opposer efficacement à la fatalité d’une désastre possible. Cette aspiration à la vigilance et au sens de nos devoirs, procède d’une prise de conscience de la portée de nos choix au plan de l’universel. La préoccupation et l’engagement éthiques y sont pensés comme l’expression en acte d’une responsabilité éthique pleinement assumée. « L’essentiel ici est que l’introduction d’une dimension globale dans l’espace et dans le temps au sein de nos décisions pratiques quotidiennes est une nouveauté éthique, que la technique nous a imposée ; et la catégorie éthique appelée en premier lieu par ce nouveau fait est la responsabilité. »

La lecture de cette réflexion, si proche de nos préoccupations et si utile dans les perspectives qu’elle fait apparaître pour concevoir autrement les significations pour notre temps d’une recherche scientifique au service de l’humanité, engage également à un nécessaire questionnement d’ordre métaphysique. Nos libertés doivent se penser à la fois dans leurs possibilités et dans leurs limites, voire leurs contraintes, dès lors que nous disposons des pouvoirs en capacité d’anéantir ce qui existe. L’entremêlement des idées de puissance, d’invulnérabilité, de transcendance technologique, avec les réalités des peurs, des précarités et des injustices accentuées par la complexité de mutations précipitées qui semblent échapper à toute tentative de régulation, induit le pressentiment d’une catastrophe. Cela rend inévitables des décisions politiques d’ampleur qui ne peuvent procéder que d’une concertation internationale et d’une vision partagée du bien commun. Il n’est que d’observer les controverses et les rivalités dans l’exploitation des ressources naturelles, les engagement écologiques pour la sauvegarde de la planète, tout autant que du point de vue de l’accès à l’alimentation, aux biens de santé et au partage des connaissances des populations économiquement les plus démunies, pour concevoir la difficulté de parvenir à un consensus. Notre capacité d’intervention immédiate peut toutefois avoir prise dans un domaine plus déterminant que d’autres : là où convergent et cumulent les risques liés aux avancées technologiques non maîtrisables. « Si c’est un impératif catégorique pour l’humanité d’exister, alors toute mise en jeu suicidaire de son existence est catégoriquement interdite, et les risques techniques, dans lesquels elle est impliquée, même de manière très incertaine, sont à exclure dès le début. »

C’est peut-être au médecin qu’est impartie, dans les circonstances actuelles de menaces diffuses, de confusions des genres et de conflits radicalisés, la responsabilité de réhabiliter cette fonction si singulière de médiation entre l’homme et la nature, de réhabilitation des valeurs du vivre ensemble, et ce sens de l’exigence qui doit déterminer nos choix au regard du devenir humain.

Ces textes de Hans Jonas ont donc une dimension à la fois prophétique et programmatique. Il convient de les comprendre comme l’appel à un sursaut de conscience et de vigilance pratique, voire à une insurrection si elle s’avérait nécessaire, en fidélité aux valeurs d’humanité et de démocratie dont nous sommes comptables à titre individuel comme au plan planétaire.



[1] Convention d’Oviedo pour la protection des droits de l’homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine, Conseil de l’Europe, 4 avril 1997.