Attentats de Nice : ces sauveteurs qui s’opposent à la barbarie

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Sud / Paris-Saclay
Vient de publier, à la suite des attentats de novembre, Le soin, une valeur de la République, Éditions Les Belles Lettres

Tribune publiée dans Le Figaro, 22 juillet 2016

Après l’attentat de Nice, les valeurs d’engagement, de sollicitude et de solidarité témoignées avec une compétence remarquable par les professionnels associés dans la chaîne des secours et des soins sont à nouveau évoquées dans des hommage trop souvent convenus. Au-delà de circonstances extrêmes comme ces actes terroristes, il serait dès lors justifié de mieux saisir la signification politique de ce dévouement au bien commun et sa part dans la vie de notre République. Que nous révèle cette mobilisation de valeurs parfois négligées, oubliées ou méprisées qu’inspire l’idée de démocratie ? Comment y trouver l’expression tangible d’un projet de société invulnérable aux tentations d’un individualisme forcené, d’un « repli identitaire » indifférent à l’exigence de fraternité ? Comment comprendre cette autre façon de s’opposer humainement à la barbarie ?
S’il est une considération nationale à exprimer à ces activistes de la sollicitude, elle ne saurait se restreindre aux situations ultimes. Car pour eux l’exceptionnel se vit chaque jour, dans une rencontre souvent essentielle avec une personne en attente d’un indispensable soutien. Là même où l’État est pris en défaut dans l’approximation de ses analyses et l’insuffisance de ses propositions, certains n’abdiquent pas. Ils défendent avec conviction des positions légitimées à l’épreuve des faits.
S’en remettre à l’autre, lui faire confiance dans les moments tragiques, douloureux et incertains de terrorisme n’est concevable que si l’on est assuré d’être respecté pour ce qu’on est, dans ses urgences, sa dignité, ses droits et ses attachements. Au-delà des mots qu’il est si difficile de concevoir et de prononcer lorsque la souffrance accable et abrase l’espérance, les solidarités humaines dans le secours et les soins apparaissent comme l’expression d’une fidélité, une forme de soutien inconditionnel. Plus une personne est vulnérable, plus nos obligations sont fortes à son égard.
Certains parmi nous demeurent ainsi présents et disponibles dans la défense, l’hospitalité, l’accueil et parfois dans le recueil, cette expression d’une bienveillance qui jamais ne renonce à l’affirmation et à la défense des principes d’humanité. Là même où la confiance a perdu pour beaucoup la moindre consistance, on sait pouvoir s’en remettre dans la simplicité et la nudité d’une expérience limite à d’autres, préoccupés des valeurs indispensables lorsque l’ultime est à ce point engagé.
Je ne connais pas le langage qui exprime en vérité l’hommage qu’il conviendrait de leur rendre. Au nom de ceux qu’ils soutiennent avec compétence, en situation de crise ou après. Lorsqu’il convient d’accompagner de mots fragiles et de gestes parfois incertains, par cette présence invulnérable aux tentations d’abandon ou de renoncement, ils portent le témoignage d’une humanité qui permet de croire en l’humain, y compris face à l’inhumanité.
À la suite de ces attentats de masse, tenter de pacifier la violence de ce qui se vit dans le désarroi et la solitude d’une souffrance si éprouvante qu’elle rend incapable de trouver des paroles pour l’exprimer peut paraître vain. Et pourtant, aux avant-postes d’un engagement parfois à mains nues, dans la proximité d’une rencontre qui expose à la vulnérabilité et à la misère de l’autre, ces vigiles de notre démocratie préservent ce lien à la vie qui menace de rompre lorsque la barbarie, sous quelque forme qu’elle se manifeste, risque d’anéantir notre exigence de dignité et de liberté. Ils demeurent présents à une attente dont ils savent qu’elle excède ce qu’ils peuvent, mais ne peuvent pas déserter alors que d’autres abdiquent. Cette attention consacrée à la personne qui souffre au-delà du pensable relève d’une sagesse acquise à l’épreuve de l’humain.
L’envie de survivre s’enracine dans l’humanité d’un regard, la tendresse d’une attention, la disponibilité d’une écoute. Défendre ainsi l’idée bien simple, bien humaine, de la dignité et du souci de l’autre dans des circonstances qui pourtant défient nos principes et ébranlent nos convictions, justifie un profond respect et une reconnaissance trop rarement exprimés.