Urgence politique à reconnaître la valeur démocratique du soin

Emamnuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, université Paris Sud / Paris-Saclay

En creux des thèmes considérés hors champ des stratégies politiques conjoncturelles, se révèlent des réalités humaines, des urgences, que l’on n’ose pas même évoquer tant elles déjouent les résolutions et dénoncent une certaine impuissance à enchanter le réel, ou du moins à en déterminer la trajectoire. Il convient désormais de leur restituer une signification au cœur de l’action publique, de les réinvestir afin d’en assumer l’exigence dans les choix qui s’imposent à nous. Il me semblerait dès lors opportun d’adosser les arbitrages et les décisions publiques à l’expertise de cette part sensible de l’engagement social, anonyme et trop souvent déconsidéré, investi au quotidien dans un militantisme démocratique. C’est ainsi que le comprends la signification politique de la responsabilité soignante.
En dépit des controverses et des disputations de circonstance où s’enlisent les idéologies, nombre de personnes parmi nous sont en effet rassemblées autour d’une certaine idée des devoirs d’humanité et de la responsabilité en acte. Au-delà de ce dont témoignent, au cœur de l’action, les professionnels et les militants associatifs ainsi impliqués là où l’essentiel est en cause, il est une manière d’assumer nos devoirs politiques qui gagnerait à être davantage reconnue et valorisée dans son éminente fonction. Là même ou l’État est pris en défaut dans l’approximation de ses analyses et l’insuffisance de ses propositions, certains n’abdiquent pas et défendent avec conviction des positions qu’ils valident et légitiment à l’épreuve des faits. Leur intelligence du réel renforce une faculté de compréhension de l’immédiat et une inventivité indispensables aux évolutions nécessaires. À cet égard, je retiens les interpellations adressées ces derniers temps à nos dirigeants à propos des multiples expressions de la vulnérabilité qui gangrène notre cohésion sociale. Comment attester d’une attention véritable, autre que compassionnelle et ramenée à la politique des expédients, à l’égard des réalités humaines et sociales de la marginalité et de l’exclusion ? Ces situations déportent aux limites de l’acceptable ceux dont est niée la parole et méprisée l’existence, au point de générer des sentiment de peurs et de menaces diffuses qui renforcent les discours discriminatoires et accentuent les insécurités. Comment exprimer une considération effective et demeurer hospitalier aux personnes affaiblies par la maladie, les dépendances, les différentes formes de relégations éprouvées comme du mépris, voire une « mort sociale » ? Ces hostilités à la personne progressent à mesure que les logiques de l’efficience, de la performance et de la rentabilité expulsent les fragilités humaines du champ de nos préoccupations et imposent leurs règles avec pour conséquences des désastres humains et sociaux. Comment enfin envisager l’indignation au-delà d’une posture intellectuelle ou d’une protestation inconsistante, comme l’appel à une mobilisation dans l’urgence des compétences et des talents au service d’un intérêt général qui n’a rien à faire de l’esprit partisan ? Résister à l’individualisme, au repliement sur soi ou à l’obnubilation de sauvegarder ses seuls intérêts, tient à la qualité d’une préoccupation morale qui doit être incarnée par ceux qui prétendent ériger leurs modèles.
Ce que la société civile porte de plus juste dans ses engagements au service du bien commun, ne bénéficie pas de l’audience que justifierait sa capacité à penser et à assumer concrètement des missions prioritaires. De telle sorte que l’irrespect politique à l’égard de positions et d’actes soucieux des valeurs de la démocratie, explique pour beaucoup la défiance qui affecte l’autorité publique. Réhabiliter des légitimités indispensables à l’unité nationale, dépend pour beaucoup de la qualité des liens à rétablir entre les instances publiques et tout ceux qui dans la proximité de l’action au quotidien maintiennent, souvent à contre-courant et en y investissant le meilleur d’eux-mêmes, les exigences de la solidarité et de la responsabilité. Leur témoigner davantage de considération, alors que l’exercice de leurs missions les soumet à tant d’injonctions contradictoires et de mises en cause qui les affectent, me semble relever d’un devoir politique. On pourrait même le comprendre de surcroît comme l’hommage rendu par la Nation à certains de ses plus fidèles serviteurs.
En ces temps d’arbitrages contraints, de décisions difficiles dans un contexte complexe, il convient de réhabiliter les légitimités, de partager les intelligences, de repenser les cohésions dans l’action publique, de renouveler les alliances, de renforcer le sens du bien commun. Il ne s’agit pas tant de réconcilier une société faussement divisée à des fins idéologiques et partisanes, que de rendre les uns et les autres plus proches et plus responsables du bien si précieux qu’est notre démocratie, plus désireux que jamais de prendre part à notre « destin national ».