Ce que l’hommage rendu aux 43 victimes de Puisseguin nous dit de la position sociale de nos aînés

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, université Paris Sud

L’hommage républicain que François Hollande a rendu le 27 octobre à Petit-Palais-et-Cornemps (Gironde) aux 43 victimes de la catastrophe routière de Puisseguin exprime l’émotion et la solidarité du pays. J’y ajouterai la reconnaissance. Car depuis vendredi 23 nous avons appris, à travers les témoignages, la place sociale éminente de ces personnes pour la plupart d’entre elles membre de « clubs du 3ème âge » de cette région du libournais. C’est une communauté humaine enracinée dans ses valeurs et ses traditions rurales qui déplore aujourd’hui la perte des siens, la disparition dans des circonstances dramatiques d’une génération d’anciens estimés dans la plénitude d’une présence essentielle à tous. Avec la simplicité de mots vrais et tant de justesse, sont évoqués ces aînés respectés dans leur position et leur engagement indispensables au cœur de la cité. Cette fraternité, cette proximité et cette cohésion intergénérationnelle révèlent la signification d’un attachement, d’un lien et plus encore d’une culture qui ont su préserver une intelligence du réel opposée à la relégation sociale des « personnes âgées », attentive aux valeurs, aux savoirs et aux expériences qu’elles incarnent parmi nous.
L’hommage que je tiens à rendre aux habitants de ces communes endeuillées par cette tragédie qui avec tant de violence anéantit ce qui leur était si précieux, tient aussi à la signification de cette fidélité et de cette loyauté à l’égard de leurs aînés. Cette position revendiquée comme l’expression d’une identité, d’un « patrimoine », une conception affirmée du vivre ensemble, porte un message d’une force exceptionnelle. Il conviendrait d’y être attentif tant il nous permet de penser autrement notre relation avec les anciens, ceux que l’on rejette trop souvent avec indifférence ou mépris aux marges de nos préoccupations sociales. Ces invisibles ainsi destitués de leur position parmi nous, acculés à survivre dans une solitude invivable ou alors hébergés dans des établissements dévolus à l’accompagnement d’existence déracinées, trop souvent oubliées et en errance jusqu’à la mort, n’ont pas la figure humaine de ces membres de la cité que l’on pleure un à un aujourd’hui à Petit-Palais-et-Cornemps.
On sait l’attention justifiée qui sera portée dans les prochains jours à la recherche des causes matérielles de l’accident d’autocar de Puisseguin. D’autres enjeux qui touchent aux valeurs de notre démocratie devraient, eux aussi, bénéficier de notre attention. Car les enseignements à tirer de cette catastrophe ne relèvent pas que de l’accidentologie : elles concernent nos responsabilités à l’égard de personnes vulnérabilisées parce qu’exclues du fait de leur âge. Leur histoire de vie, les liens qu’elles ont tissés à travers les années, contribuent pourtant à ce sentiment d’appartenance, de « faire société », de s’inscrire dans une continuité qui porte un projet et dans laquelle nous pourrons inscrire nos propres traces. Leur disponibilité à l’instant présent, cette compréhension de la signification exceptionnelle de ce qui peut se vivre encore, nous éveillent à la fragilité de l’existence, à sa finitude et tout autant à son inestimable valeur.
Hasard du calendrier, c’est le 28 et le 29 octobre que le Sénat examinait en deuxième lecture le projet de loi relatif à l’adaptation de la société française au vieillissement. L’article 1 de ce texte de loi d’une très grande pertinence affirme que « L’adaptation de la société au vieillissement est un impératif national et une priorité de l’ensemble des politiques publiques de la Nation ». Le message politique de l’hommage de Petit-Palais-et-Cornemps s’inscrit dans cette perspective d’humanité, de sollicitude et de démocratie incarnée.