Passeport vaccinal. Demain des apatrides sanitaires ?

 

Discrimination vaccinale

Le « nationalisme sanitaire », avec déjà la préemption de l’achat massif de vaccins sans souci d’équité par les pays qui peuvent le financer, ainsi que la fermeture de certaines frontières, était précurseur des dispositifs de régulation internationale de la crise dont l’une des prochaines étapes serait l’instauration du « passeport vaccinal ».

Les débats relatifs à la discrimination vaccinale que favoriserait le « passeport vaccinal » seraient-ils l’indice d’une immunité morale acquise à défaut d’immunité biologique ? L’urgence de renouer avec « la liberté d’avant » justifierait-elle les renoncements que nous refusions jusqu’à présent ?

Je réprouve le moralisme vaccinal qui distinguerait les vaccinés de ceux qui ne le sont pas, ou qui ne peuvent pas l’être. Ériger la vaccination comme un mérite qui permettrait de s’autoriser ce qui sera interdit à d’autres, ne relève pas d’une évidence éthiquement acceptable sans en débattre. La concertation publique que lance le Conseil économique, social et environnemental à propos du « passeport vaccinal », permettra de confronter nos points de vue, dès lors qu’y recourir engage nos valeurs communes, ne serait-ce qu’en termes d’équité.

Considéré comme un « laissez-passer », un droit de circulation, ce passeport a pour fonction symbolique de donner à penser que ses détenteurs sont plus dignes de confiance et de respectabilité que d’autres, dès lors qu’ils ont assumé leurs obligations vaccinales. Il leur confèrerait la dignité une citoyenneté sanitaire internationale qui serait contestée à ceux qui ne l’obtiendraient pas.

Dans un contexte de défiance à l’égard des instances publiques et des expertises scientifiques, voilà que les suspicions seraient détournées vers ceux qui ne sont pas vaccinés, parmi lesquels nombre de personnes vulnérables (comme celles qui ont renoncé après des heures d’attentes vaines ou des rebuffades, à tenter de s’inscrire pour accéder au vaccin). Comme si devait leur était imputée l’irresponsabilité ou la culpabilité d’avoir transgressé la règle alors que bien souvent.

La vaccination n’est pas obligatoire en France, y compris pour les professionnels de santé ou du médico-social. Devrait-elle l’être, sanctionnée par l’obtention d’un viatique sanitaire ou alors réprimandée par une forme de contention territoriale ? Les personnes qui ne sont pas vaccinées assument en responsabilité d’autres mesures de protection préconisées officiellement comme efficaces : à ce jour elles représentent près de 96 % de notre population ! N’aurions-nous donc pas à explorer d’autres voies recevables en termes de responsabilité morale, que celle de la norme vaccinale conditionnant nos libertés ? Le « nationalisme sanitaire », avec déjà la préemption de l’achat massif de vaccins sans souci d’équité par les pays qui peuvent le financer, ainsi que la fermeture de certaines frontières, était précurseur des dispositifs de régulation internationale de la crise dont l’une des prochaines étapes serait l’instauration du « passeport vaccinal ». Le 5 février, le directeur de l’OMS en Europe précisait que sur les 100 millions de doses de vaccins utilisés à ce jour dans le monde, 65 % l’avaient été dans des pays à revenu élevé.

Je n’oublie pas que dans les « années sida », certaines autorités avaient envisagé le marquage des personnes séropositives, et décidé de la présentation de tests de non-séropositivité aux frontières. C’est en termes de dignité et de respect des droits des personnes que nous avons refusé ces dispositifs, de même que l’enfermement des malades dans des sidatorium.

Du fait du pourcentage des personnes vaccinées en Europe, il apparait assez évident que l’usage de ce « passeport vaccinal » est pour le présent d’une applicabilité limitative. Peut-être s’agit-il aussi d’inciter les plus récalcitrants à la vaccination, et de les exposer à la cette indignité de l’assignation à résidence qui demain, pour des raisons de sécurité sanitaire, pourrait prendre des formes encore  davantage répressives.

Il serait plus opportun de mettre enfin en œuvre une politique de test et de traçage qui, tout en étant soucieuse des droits des personnes contaminées, impose leur confinement selon des règles proportionnées de limitations consenties et accompagnées de mesures appropriées.

 

Franchir les frontières idéologiques

Ces disputations portant sur le « passeport vaccinal » pourraient être dotées d’une valeur et d’une signification conséquentes si elles contribuaient à nous permettre de franchir les frontières idéologiques, les logiques individualistes et plus encore de nous inciter à la prudence au regard de solutions et de justifications qui nous fragilisent plus qu’elles nous renforcent.

Qu’en sera-t-il des droits de personnes considérées comme les apatrides de la communauté sanitaire internationale ? Le recours à cette discrimination sécuritaire peut être interprété non pas comme une concession mesurée à une contrainte nécessaire, mais comme un renoncement qui en déterminera bien d’autres. D’autres discriminations s’insinuent dans le discours public à l’égard des personnes âgées désormais contestées dans le privilège d’avoir bénéficié de manière abusive de notre sollicitude. Il leur est même préconisé de s’auto-confiner, au point de se demander si l’accès au « passeport sanitaire » intègrera d’autres critères comme par exemple l’âge ou les vulnérabilités de toute nature au virus.

Depuis la loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, nous avons compris que l’exception pouvait prévaloir au nom de l’intérêt supérieur de la nation. Est-ce ainsi que l’on doit envisager cette mesure transnationale au regard d’enjeux économiques, comme ceux du tourisme et du transport aérien, qui n’ont pas pour autant à être négligés ? Se résoudre à considérer qu’en termes de vaccination l’intérêt supérieur est de favoriser la liberté de circulation sélective de ses premiers bénéficiaires, c’est n’avoir pas intégré la dimension planétaire d’une pandémie, nos interdépendances, nos responsabilités réciproques.

Ces disputations portant sur le « passeport vaccinal » pourraient être dotées d’une valeur et d’une signification conséquentes si elles contribuaient à nous permettre de franchir les frontières idéologiques, les logiques individualistes et plus encore de nous inciter à la prudence au regard de solutions et de justifications qui nous fragilisent plus qu’elles nous renforcent. Cette polémique circonstanciée nous détourne de manière dilatoire d’autres priorités. L’urgence et la décence consisteraient tout d’abord à renforcer une concertation internationale soucieuse de responsabilités partagées et de solidarités effectives dans un accès universel aux vaccins.

[1] Vient de publier Une démocratie confinée. L’éthique quoi qu’il en coûte, éditions érès, 337 p. 15 euros.

 

Monsieur le président, les « 66 millions de procureurs » que vous fustigez sont soucieux du devenir de notre démocratie !

 

On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique

S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est  renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

Au cours de son déplacement à l’Université Paris-Saclay le 21 janvier, le chef de l’État nous a proposé une critique vindicative de la « traque incessante de l’erreur ». Quelques heures après le départ de la Maison Blanche d’un président des États-Unis qui a poussé la post-vérité à un niveau tel que la démocratie américaine aurait pu ne pas s’en remettre, tenir un tel propos aurait pu être pertinent. Mais il ne s’agissait pas en l’occurrence d’une réflexion de philosophie politique présentée devant un parterre d’universitaires auxquels rappeler que traquer la vérité c’est prendre le risque d’hypothèses et de tentatives parfois infructueuses. Ils en font l’expérience dans leur pratique, certainement avec plus de lucidité que nos responsables politiques. Le propos présidentiel avait comme objet d’adresser une admonestation morale de plus aux « 66 millions de procureurs » qui, comme démocrates, s’estiment fondés à porter un regard critique sur sa méthode de gouvernance de la pandémie. À en juger par les réactions suscitées par ces considérations moralisatrices, la rhétorique hargneuse à laquelle recourt lui aussi trop souvent le ministre des Solidarités et de la Santé n’est plus supportable. Effectivement, comme l’affirme le président, « ce n’est pas comme ça qu’on fait face aux crises et qu’on avance ». On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique.

« Cette sorte de traque incessante de l’erreur » qui est reprochée à ceux que le même président affublait hier du titre de « Gaulois réfractaires au changement », s’exprime aujourd’hui dans des demandes d’explications relatives à la stratégie vaccinale, dans l’émergence d’une sourde inquiétude que provoquent les propos contradictoires évocateurs d’un troisième confinement, et tout autant dans l’incohérence de mesures erratiques imposées sans concertations.

Le manque de crédibilité accordée à la parole publique nous contraint à traquer les indices annonciateurs d’éventualités qui nous sont dissimulées avant d’être placés devant le fait accompli. Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

L’esprit critique a survécu à la relégation de nos essentiels. Notre contestation de l’injustifiable et chaque jour davantage de l’inacceptable, doit se comprendre non pas comme une position de procureur mais comme celle du résistant.

Plutôt que d’être suspicieux à l’égard de notre souci du bien commun et de notre volonté d’être partie prenante du destin de notre nation, le président de la République devrait corriger au plus vite les erreurs inhérentes à sa conduite.

Ainsi, s’il est avéré, selon des données épidémiologiques, qu’un prochain confinement apparaitrait inévitable, comment nous y préparons-nous ? Les « 66 millions de procureurs » ne peuvent accepter d’être assujettis davantage au secret d’un processus décisionnel qui méprise leurs droits dont celui d’anticiper. Si selon les analyses du président « celui qui ne fait pas d’erreur, c’est celui qui ne cherche pas », je serai tenté de lui rétorquer que « celui fait une erreur, c’est celui qui n’écoute pas », qui s’estime investi de tous les pouvoirs sans avoir compris qu’ils s’avèrent bien inconsistants et aléatoires en situation de pandémie.

Plutôt que de s’insurger et de fustiger les réfractaires à des choix politiques arbitrés dans le confinement et en négligeant avec suffisance notre représentation nationale, qu’on établisse un an après le début de la pandémie le bilan ce cette gouvernance pour nous convaincre bien-fondé de sa méthode ? S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est  renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

 

Nous sommes en droit de juger, de demander qu’on daigne nous rendre des comptes

 Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Monsieur le président, il y a de l’injustice et du mépris à estimer que notre démocratie est composée de « 66 millions de procureurs ». Nous n’avons pas été, fort heureusement, que les témoins passifs ou les contempteurs de votre politique. Sans bénéficier de votre considération, notre société civile s’est mobilisée. Elle a su compenser les inexpériences, les improvisations et les errements de mesures souvent prescrites en ignorant tout des réalités. Sans ces intelligences du terrain, cette créativité pratique, ces forces de démocratie et de solidarité, nous serions encore plus encore accablés, désemparés et incertains au regard des perspectives inquiétantes dont nous avons compris les défis.

Nous ne sommes ni résignés, ni soumis. Nous sommes soucieux de démocratie dans un pays démocratique. Vous êtes comptables de vos décisions et devez enfin accepter que l’engagement face pandémie concerne chacun d’entre nous, que rien ne peut se faire sans nous. Il vous faut réformer à cet égard les pratiques de votre gouvernance solitaire, et renoncer à des propos pour nous peu rassurants s’ils sont révélateurs de l’opinion que vous avez de ceux qui vous ont confié la fonction présidentielle.

Plutôt que de nous diviser et de provoquer des controverses que l’on ne peut pas se permettre dans un contexte d’urgence et de drames, évoluez dans votre compréhension du réel et dans votre mode d’action. Il en va de l’intérêt supérieur de notre démocratie. Plus tard, après la crise sanitaire, il sera temps de faire de la philosophie morale et de revenir sur l’expérience de votre gestion pour nous convaincre qu’elle aura été la plus efficace et la seule envisageable. Nous avons, peut-être mieux que vous, compris que cette pandémie déroutait les résolutions, épuisait les certitudes, accentuait nos vulnérabilités en menaçait nos valeurs démocratiques.

« Ce qui va avec la défiance française c’est aussi cette sorte de traque incessante de l’erreur », avez-vous prétendu à Paris-Saclay. Il n’y aura pas de défiance à votre égard lorsque l’on soulève les questions qui aujourd’hui taraudent chacun d’entre nous, mais une simple exigence de loyauté, à défaut de transparence de votre part. Avez-vous envisagé une alternative au troisième confinement dont on instille de manière désordonnée l’inéluctabilité, à force d’arguments scientifiques qui se veulent péremptoires et  en dépit de considérations qui en contesteraient la pertinence ? Estimez-vous, sans autre procès, que l’interdit, l’empêchement et la répression sont la méthode adaptée à une crise sanitaire dont on ne maîtrise ni la trajectoire, ni la durée, ni toutes les conséquences ? S’il y avait à nouveau confinement, au-delà de l’homéopathie des mesures économiques d’accompagnement, quelles modalités pratiques d’organisation préviendraient les catastrophes humaines et sociales que tant de personnes n’ont pas surmonté à la suite du premier confinement ? Comment s’est-on préparés à cette menace, qu’a-t-on décidé pour nous éviter le pire ? Devrons-nous improviser et nous adapter faute d’anticipation et de transparence comme nous en avons fait la consternante expérience aux différentes phases déterminantes de la gestion de la crise ? Avez-vous envisagé que nous pourrions décider autrement, envisager d’autres options, parce que notre société a témoigné d’une capacité de responsabilisation qui permet d’initier d’autres formes de mobilisation, d’autres pratiques y compris en reprenant les activités sociales, culturelles et autres qui nous sont plus indispensables que jamais ?

Je considère qu’être vigilant et en appeler à une plus juste intelligence de la réalité, à une compassion autre qu’incantatoire et à un courage politique adossé à une concertation qui s’impose n’a rien à voir avec une posture de procureur. Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

 

 

Monsieur le président, les « 66 millions de procureurs » que vous fustigez sont soucieux du devenir de notre démocratie !

 

On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique

Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

Au cours de son déplacement à l’Université Paris-Saclay le 21 janvier, le chef de l’État nous a proposé une critique vindicative de la « traque incessante de l’erreur ». Quelques heures après le départ de la Maison Blanche d’un président des États-Unis qui a poussé la post-vérité à un niveau tel que la démocratie américaine aurait pu ne pas s’en remettre, tenir un tel propos aurait pu être pertinent. Mais il ne s’agissait pas en l’occurrence d’une réflexion de philosophie politique présentée devant un parterre d’universitaires auxquels rappeler que traquer la vérité c’est prendre le risque d’hypothèses et de tentatives parfois infructueuses. Ils en font l’expérience dans leur pratique, certainement avec plus de lucidité que nos responsables politiques. Le propos présidentiel avait comme objet d’adresser une admonestation morale de plus aux « 66 millions de procureurs » qui, comme démocrates, s’estiment fondés à porter un regard critique sur sa méthode de gouvernance de la pandémie. À en juger par les réactions suscitées par ces considérations moralisatrices, la rhétorique hargneuse à laquelle recourt lui aussi trop souvent le ministre des Solidarités et de la Santé n’est plus supportable. Effectivement, comme l’affirme le président, « ce n’est pas comme ça qu’on fait face aux crises et qu’on avance ». On n’insulte pas de la sorte la vie démocratique.

« Cette sorte de traque incessante de l’erreur » qui est reprochée à ceux que le même président affublait hier du titre de « Gaulois réfractaires au changement », s’exprime aujourd’hui dans des demandes d’explications relatives à la stratégie vaccinale, dans l’émergence d’une sourde inquiétude que provoquent les propos contradictoires évocateurs d’un troisième confinement, et tout autant dans l’incohérence de mesures erratiques imposées sans concertations.

Le manque de crédibilité accordée à la parole publique nous contraint à traquer les indices annonciateurs d’éventualités qui nous sont dissimulées avant d’être placés devant le fait accompli. Nous défendons face à l’État notre dernier espace de responsabilité et peut-être de liberté, en assumant non pas le rôle du procureur mais celui du scrutateur. Et voilà que le chef de l’État nous contesterait ce droit, s’arrogeant le pouvoir moral de mettre en cause jusqu’à notre faculté de jugement.

L’esprit critique a survécu à la relégation de nos essentiels. Notre contestation de l’injustifiable et chaque jour davantage de l’inacceptable, doit se comprendre non pas comme une position de procureur mais comme celle du résistant.

Plutôt que d’être suspicieux à l’égard de notre souci du bien commun et de notre volonté d’être partie prenante du destin de notre nation, le président de la République devrait corriger au plus vite les erreurs inhérentes à sa conduite.

Ainsi, s’il est avéré, selon des données épidémiologiques, qu’un prochain confinement apparaitrait inévitable, comment nous y préparons-nous ? Les « 66 millions de procureurs » ne peuvent accepter d’être assujettis davantage au secret d’un processus décisionnel qui méprise leurs droits dont celui d’anticiper. Si selon les analyses du président « celui qui ne fait pas d’erreur, c’est celui qui ne cherche pas », je serai tenté de lui rétorquer que « celui fait une erreur, c’est celui qui n’écoute pas », qui s’estime investi de tous les pouvoirs sans avoir compris qu’ils s’avèrent bien inconsistants et aléatoires en situation de pandémie.

Plutôt que de s’insurger et de fustiger les réfractaires à des choix politiques arbitrés dans le confinement et en négligeant avec suffisance notre représentation nationale, qu’on établisse un an après le début de la pandémie le bilan ce cette gouvernance pour nous convaincre du bien-fondé de sa méthode ? S’exonérer à travers des propos accusatoires du moindre droit de regard, du moindre droit d’inventaire, en réprimant désormais toute forme de jugement public, c’est renoncer à mettre en cause cet exercice contestable du pouvoir qui devrait enfin comprendre ses limites, ne serait que par humilité.

Nous sommes en droit de juger, de demander qu’on daigne nous rendre des comptes

 Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Monsieur le président, il y a de l’injustice et du mépris à estimer que notre démocratie est composée de « 66 millions de procureurs ». Nous n’avons pas été, fort heureusement, que les témoins passifs ou les contempteurs de votre politique. Sans bénéficier de votre considération, notre société civile s’est mobilisée. Elle a su compenser les inexpériences, les improvisations et les errements de mesures souvent prescrites en ignorant tout des réalités. Sans ces intelligences du terrain, cette créativité pratique, ces forces de démocratie et de solidarité, nous serions encore plus encore accablés, désemparés et incertains au regard des perspectives inquiétantes dont nous avons compris les défis.

Nous ne sommes ni résignés, ni soumis. Nous sommes soucieux de démocratie dans un pays démocratique. Vous êtes comptables de vos décisions et devez enfin accepter que l’engagement face pandémie concerne chacun d’entre nous, que rien ne peut se faire sans nous. Il vous faut réformer à cet égard les pratiques de votre gouvernance solitaire, et renoncer à des propos pour nous peu rassurants s’ils sont révélateurs de l’opinion que vous avez de ceux qui vous ont confié la fonction présidentielle.

Plutôt que de nous diviser et de provoquer des controverses que l’on ne peut pas se permettre dans un contexte d’urgence et de drames, évoluez dans votre compréhension du réel et dans votre mode d’action. Il en va de l’intérêt supérieur de notre démocratie. Plus tard, après la crise sanitaire, il sera temps de faire de la philosophie morale et de revenir sur l’expérience de votre gestion pour nous convaincre qu’elle aura été la plus efficace et la seule envisageable. Nous avons, peut-être mieux que vous, compris que cette pandémie déroutait les résolutions, épuisait les certitudes, accentuait nos vulnérabilités en menaçait nos valeurs démocratiques.

« Ce qui va avec la défiance française c’est aussi cette sorte de traque incessante de l’erreur », avez-vous prétendu à Paris-Saclay. Il n’y aura pas de défiance à votre égard lorsque l’on soulève les questions qui aujourd’hui taraudent chacun d’entre nous, mais une simple exigence de loyauté, à défaut de transparence de votre part. Avez-vous envisagé une alternative au troisième confinement dont on instille de manière désordonnée l’inéluctabilité, à force d’arguments scientifiques qui se veulent péremptoires et  en dépit de considérations qui en contesteraient la pertinence ? Estimez-vous, sans autre procès, que l’interdit, l’empêchement et la répression sont la méthode adaptée à une crise sanitaire dont on ne maîtrise ni la trajectoire, ni la durée, ni toutes les conséquences ? S’il y avait à nouveau confinement, au-delà de l’homéopathie des mesures économiques d’accompagnement, quelles modalités pratiques d’organisation préviendraient les catastrophes humaines et sociales que tant de personnes n’ont pas surmonté à la suite du premier confinement ? Comment s’est-on préparés à cette menace, qu’a-t-on décidé pour nous éviter le pire ? Devrons-nous improviser et nous adapter faute d’anticipation et de transparence comme nous en avons fait la consternante expérience aux différentes phases déterminantes de la gestion de la crise ? Avez-vous envisagé que nous pourrions décider autrement, envisager d’autres options, parce que notre société a témoigné d’une capacité de responsabilisation qui permet d’initier d’autres formes de mobilisation, d’autres pratiques y compris en reprenant les activités sociales, culturelles et autres qui nous sont plus indispensables que jamais ?

Je considère qu’être vigilant et en appeler à une plus juste intelligence de la réalité, à une compassion autre qu’incantatoire et à un courage politique adossé à une concertation qui s’impose n’a rien à voir avec une posture de procureur. Je crains, monsieur le président de la République que vous vous soyez arrogé cette fonction supplémentaire de procureur en jugeant comme vous le faites, avec des propos péjoratifs, dédaigneux et blessants, ceux qui comme citoyens sont en droit de juger l’action du gouvernement, et de prétendre à ce qu’on daigne leur rendre des comptes.

Stratégie de vaccination. Une débâcle politique et éthique

 

Il y avait aussi à tenir compte de l’urgence de vacciner ceux qui soignent, accompagnent et permettent la continuité de la vie de la nation

 

Plutôt que d’évoquer ceux qui ne se feront pas vacciner, a-t-on pris les bonnes mesures pour disposer des quantités de doses nécessaires aux personnes qui revendiquent ce droit, et le comprennent même comme un devoir politique en termes de solidarité ?

« Eh bien, qu’attendez-vous ? Vous voulez des suicides, des émeutes ? Des suicides, il y en a déjà. Quant aux émeutes, elles brûlent dans beaucoup de cœurs. Des cœurs pourtant bien sages d’habitude. » C’est en ces termes qu’Ariane Mnouchkine conclut sa tribune publiée le 2 janvier 2020 dans Télérama : « Ministres, n’êtes-vous donc pas prêts ? » En quelques heures des centaines de personnes l’ont co-signée.

Depuis près d’un an, le caractère erratique du processus décisionnel gouvernemental amplifie une défiance qui est parvenue aujourd’hui à un niveau extrême de saturation. Au point de provoquer une réaction unanime, inconnue jusqu’à présent, qui décrédibilise la puissance publique et la délégitime dans sa capacité d’assumer les nouvelles échéances difficiles de cette crise désormais politique. Habitués depuis les palinodies du masque, du dépistage et des « essentiels » à des approximations imposant des revirements, la perspective de la vaccination aurait pu constituer enfin un enjeu traité avec compétence, efficacité et réalisme. À la confusion des discours contradictoires relatifs à l’innocuité des vaccins mis sur le marché, s’ajoute pourtant la déroute d’une stratégie minimaliste dans ses premières indications, prudentielle au point d’inquiéter ceux qui jusqu’à présent ne l’étaient pas. Nouvelle défaite pour la stratégie gouvernementale, nouvelle expérience de notre vulnérabilité sociale à l’indécision de choix injustifiables.

Les critères privilégiés dans la priorisation des premiers destinataires de la vaccination sont discutables. Ils relèvent de considérations qui se veulent compassionnelles, dont on peut toutefois contester la justesse. Il était évident que l’organisation en EHPAD confronterait à des exigences d’information et de consentement qu’il aurait été nécessaire d’anticiper tant elles rendent complexe le dispositif. Si la symbolique de l’attachement de notre société à ses aînés est censée, ils sont cependant plus nombreux à domicile qu’en établissement. Rien n’a été prévu pour eux dans cette phase 1. Et les « vulnérables » dont les instances décisionnelles semblent témoigner tant de soucis, ne sont pas que des personnes âgées. Ils vivent les réalités du handicap, de l’incarcération, de la maladie psychiatrique, de la maladie chronique, de la rue ou de l’exil. Sont-ils moins prioritaires que d’autres ? Selon quelle argumentation et à travers quels arbitrages a-t-on été établi le dispositif de vaccination ? Qui a été associé aux débats ? Ce ne sont pas seulement les considérations médico-scientifiques qui prévalent lorsque nos valeurs sont engagées. On déplore aujourd’hui qu’une fois encore les choix s’avèrent contestables, précaires voire insoutenables. Sous la pression publique le Gouvernement est, cette fois encore, contraint à revoir sa feuille de route, à comprendre que la lenteur n’est pas préférable à la précipitation, mais plus encore que sa conception des priorités n’était pas pertinente. En quelques heures, et comme mis devant le fait accompli, le président de la République a enfin admis qu’au-delà des résidents des EHPAD, il y avait à tenir compte de l’urgence de vacciner ceux qui soignent, accompagnent et permettent la continuité de la vie de la nation. Il comprendra aussi que nous avons des obligations à l’égard des décrocheurs de la santé, ceux qui n’ont pas pu bénéficier de soins indispensables quand, faute de capacités hospitalières, il leur fallait, eux aussi, renoncer à leur essentiel. De même qu’il y a eu revirement lorsque, sans évaluer la signification des arbitrages, des instances ont discriminé les activités considérées « essentielles » au regard de « non essentielles », aujourd’hui sont revues dans la précipitation les priorisations de la stratégie vaccinales.

Que l’on n’évoque pas pour masquer ce nouveau désordre l’exigence de transparence alors que s’imposent celles de loyauté et d’efficacité. En effet, il n’est pas juste d’invoquer la rigueur éthique pour expliquer que le processus de consentement impose un long temps d’explications et de réflexion avant de décider pour soi. Cela pour justifier ces premiers jours d’errements. Si une personne entravée dans sa faculté de discernement, par exemple en EHPAD, doit bénéficier d’un environnement favorable à la prise en compte de son intérêt direct dans le cadre d’échanges délicats, pour une personne autonome décider de se faire vacciner et signer le document de consentement est immédiat. Une campagne vaccinale ne s’improvise pas et sa logistique relève d’une compétence affirmée au service d’une stratégie explicite et volontariste. Quelle est la stratégie en vigueur depuis 10 jours ? Qu’en sera-t-il demain ? A-t-on mis en place des dispositifs aisément accessibles à la population ? Plutôt que d’évoquer ceux qui ne se feront pas vacciner, a-t-on pris les bonnes mesures pour disposer des quantités de doses nécessaires aux personnes qui revendiquent ce droit, et le comprennent même comme un devoir politique en termes de solidarité ?

« Organisez cette campagne de vaccination comme il se doit »

 Une fois encore, avec cette stratégie vaccinale hésitante, contradictoire, aléatoire alors qu’elle portait tant de promesses, nous avons trop l’impression qu’il nous faudra encore admettre jusqu’à l’épuisement de nos facultés d’acceptation ou de résilience, que les prochaines décisions ou sentences seront prises avec le même aplomb et la même suffisance qu’affichent ceux qui décident pour nous.

Que l’on évoque pas, sur le tard, l’impatience des autorités publiques à consulter des membres de la société civile afin d’orienter une politique vaccinale d’emblée en situation d’échec. Saisi le 9 décembre dernier par le Premier Ministre, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a remis à l’exécutif ses 21 propositions le 21 décembre. La mise en place d’un « Collectif de citoyens et d’une plateforme de consultation ouverte à tous » est annoncée comme s’il s’agissait d’une ouverture démocratique. Depuis février nous en appelons à une concertation nationale qui a été constamment refusée. Et c’est au moment où le Gouvernement découvre trop tardivement qu’il ne pouvait plus se confiner dans un quant à soi qui a cumulé les défaites, qu’il satisfait à une mesure qui a désormais perdu toute raison d’être. C’est au début de la crise qu’il convenait d’être soucieux de l’intelligence collective, et non maintenant pour tenter d’y trouver une caution.

Du reste, il aurait été préférable de prendre au sérieux les travaux déjà menés au sein d’une instance représentative des citoyens. Le 9 novembre, la Haute Autorité de santé (HAS) a en effet rendu publiques les recommandations de son Conseil pour l’engagement des usagers.  Ce Conseil « est un groupe d’appui et de ressources permanent pour éclairer les travaux de l’institution. Il est conçu comme un lieu de réflexion et d’échange rassemblant diverses expertises, afin de promouvoir l’engagement des patients et des personnes accompagnées au sein du système de santé, sanitaire, médicosocial et social. » Son document « Les enjeux de la stratégie vaccinale contre le Covid-19 », propose 7 recommandations qui auraient pu être intégrées aux arbitrages gouvernementaux.

Recommandation n°1. L’acceptabilité sociale de la vaccination, et notamment son organisation, doivent être discutées avec des groupes représentatifs des populations concernées, leurs parties prenantes ou par voie de consultation publique.

Recommandation n°2. Quand des populations prioritaires sont définies, les critères de priorisation doivent être justifiés scientifiquement et sur la base de fondements éthiques, et reposant sur une démonstration compréhensible pour tous.

Recommandation n°3. La communication publique doit absolument reposer sur une présentation du bénéfice pour la personne concernée, et du bénéfice collectif pour ses proches et l’ensemble de la société.

Recommandation n°4. La communication auprès du grand public doit être effectuée dans un langage adapté au plus grand nombre, d’une part, et aux cibles spécifiques, d’autre part, en s’appuyant alors sur les associations concernées.

Recommandation n°5. L’organisation de la vaccination doit permettre l’accès du plus grand nombre sans omettre de recours aux stratégies d’aller-vers, pour la rapprocher des bénéficiaires potentiels en recourant autant que de besoin aux structures en capacité de conduire ces démarches, y compris les approches en santé communautaire.

Recommandation n°7. La transparence sur la vaccination doit porter sur la justification scientifique des vaccins destinés aux groupes-cibles, les effets secondaires et les effets indésirables dont la notification par tous doit être encouragée, ainsi que sur l’état des stocks disponibles.

Rien ne justifiait, comme cela a été le cas depuis janvier dernier, y compris à l’égard de notre représentation nationale, l’ignorance des points de vue de la société dans l’arbitrage de décisions qui la concernent, et parfois même l’exposent aux incuries des décideurs publics. Il était indispensable de l’associer à la détermination de la stratégie vaccinale ne serait-ce qu’afin qu’elle s’approprie les enjeux et en comprenne les exigences.

 

Pour conclure, je constate qu’une des autres erreurs majeures du Gouvernement aura été d’avoir renoncé à adosser ses choix stratégiques aux travaux élaborés en retour d’expérience du H1N1. Plutôt que de démultiplier des instances d’expertises et de complexifier les procédures administratives au risque d’anéantir la moindre capacité d’initiative, il aurait pu utilement tenir compte du Plan national de prévention et de lutte « pandémie grippale » (SGDSN, 2011) qui évoque notamment la priorité de « protéger les populations les plus à risque médicalement (…) et des personnels spécifiques dont l’activité ne doit être interrompue en aucun cas ». (« Prendre des décisions stratégiques », p. 70)

Il pouvait également consulter le Guide méthodologique, Préparation d’une campagne de vaccination exceptionnelle (Ministère des Affaires sociales et de la Santé, 2012) qui précise (p. 13) :

« L’organisation de la campagne de vaccination exceptionnelle repose sur une approche graduée de l’offre vaccinale basée sur trois niveaux de réponse avec un recours prioritaire, dans toute la mesure du possible, à l’offre de vaccination sur le territoire considéré. Cette organisation s’appuie sur :

• La mobilisation des capacités de vaccination existantes ;

• Le renforcement des capacités de vaccination existantes et l’organisation d’une offre vaccinale en établissement de santé ;

• L’ouverture de centres de vaccinations dédiés.
Le plan constitue une déclinaison départementale d’un travail conduit au niveau régional par l’ARS s’appuyant sur les schémas régionaux de l’offre de soins (SROS).

Cette gouvernance à la fois solitaire, tatillonne et approximative de la pandémie aurait pu évoluer à l’épreuve des mois d’incertitude et tout autant des échecs décisionnels que l’on déplore. Une fois encore, avec cette stratégie vaccinale hésitante, contradictoire, aléatoire alors qu’elle portait tant de promesses, nous avons trop l’impression qu’il nous faudra encore admettre jusqu’à l’épuisement de nos facultés d’acceptation ou de résilience, que les prochaines décisions ou sentences seront prises avec le même aplomb et la même suffisance qu’affichent ceux qui décident pour nous. Doit-on se résoudre au pire ou en appeler à une refonte du processus décisionnel en réformant ce qui doit l’être de manière urgente ?

La tribune d’Ariane Mnouchkine porte ce difficile questionnement qui s’adresse à notre démocratie. Elle peut également se comprendre comme un constat, un appel et une menace. Saura-t-on y être attentifs ? « Organisez cette campagne de vaccination comme il se doit pour que nous, artistes de tous ordres, grands et petits restaurateurs, cafetiers, bistrotiers, boutiquiers, étudiants, professeurs, docteurs, infirmières, brancardiers, pompiers, policiers, caissières, athlètes, personnes âgées, nous puissions faire le nôtre et partager à nouveau ce qui s’appelle le bien commun, pour certains en ouvrant leurs théâtres, leurs cinémas, leurs restaurants, leurs boutiques, leurs bars, leurs gymnases, leurs universités, leurs bras. Pour d’autres, en cessant de surveiller nos cabas, nos déplacements, nos verres, nos fêtes, nos places et nos rues et en retrouvant leurs vraies missions de gardiens de la paix. »

Pages: 1 2 3 14