Se vacciner ou non, un choix impossible pour les « oubliés de la vaccination »

Publié dans Libération, le 29 décembre 2020

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

 

Quelle injure à l’égard des populations oubliées de la vaccination !

La médiatisation des premières vaccinations de personnalités politiques, de professionnels de santé ou d’anonymes en EHPAD donne à penser qu’il s’agirait d’une compétition entre pays qui ont les moyens de se le permettre et s’affichent exemplaires.

Parce que nous bénéficions en Europe du privilège de pouvoir exercer ce choix, nous tergiversons à propos de la liberté de se faire ou non vacciner. Nous revendiquons le droit individuel de ne pas être vacciné, là où d’autres aspireraient à être reconnus dans le droit d’être vaccinés afin de limiter leur exposition aux risques de contamination.

Les personnes vulnérables du fait de leurs conditions d’existence éprouvent le plus urgent besoin d’une vaccination, leur risque vital étant d’en être exclues. Je pense que si nous avions anticipé le temps de la vaccination dans le cadre d’une concertation publique, chacun aurait été en mesure d’apprécier en responsabilité ce qu’il lui apparaîtrait important, juste et acceptable, pour lui comme pour les autres. La médiatisation des premières vaccinations de personnalités politiques, de professionnels de santé ou d’anonymes en EHPAD donne à penser qu’il s’agirait d’une compétition entre pays qui ont les moyens de se le permettre et s’affichent exemplaires. Qu’elle injure à l’égard des populations oubliées de la vaccination ! Quelle exemplarité en termes de solidarité !

 

Le vaccin, « un bien public mondial »

N’avons-nous pas à considérer comme notre responsabilité, l’exigence d’une solidarité internationale suffisamment ambitieuse et volontariste pour surmonter les considérations souverainistes et les individualismes nationaux ?

OXFAM international indiquait le 17 septembre que 13 % des pays du monde les plus riches ont déjà préempté 51 % de la production des vaccins en développement. 4,6 à 5, 4 milliards de personnes devraient être vaccinées dans le monde pour parvenir à une immunisation satisfaisante. L’Union européenne a préempté l’achat de 1,5 milliards doses de vaccins pour ses 447 millions d’habitants (dont 200 millions seront attribuées à la France). En termes de précaution, il est difficile d’en faire davantage. Le programme international COVAX qui « collabore pour un accès mondial et équitable aux vaccins contre le virus du Covid-19 », annonce que seulement 20 % des populations vivant dans les 92 pays à revenu faibles pourraient bénéficier de l’accès à un vaccin en 2021.

N’avons-nous pas à considérer comme notre responsabilité, l’exigence d’une solidarité internationale suffisamment ambitieuse et volontariste pour surmonter les considérations souverainistes et les individualismes nationaux ? Comment s’est-on préparés à ce défi éthique et politique qui ne devait pas se limiter à déterminer les règles de répartition des doses vaccinales entre les nations qui en avaient les moyens, et d’organiser les négociations économiques avec les firmes pharmaceutiques ?  Certains d’entre-elles ont du reste bénéficié pour leur recherche et développement d’un concours financier de la part des États de l’ordre de 6 milliards de dollars. Ne sont-elle pas moralement obligées à une pratique commerciale tenant compte des réalités humaines et sociales de la précarité ? Le 20 novembre 2001 à Doha, la conférence ministérielle de l’OMC était parvenue à une résolution reconnaissant « la gravité des problèmes de santé publique qui touchent de nombreux pays en développement et pays les moins avancés », et proposant des modalités qui favorisait leur accès aux traitements indispensables. Les acquis significatifs dans la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose tiennent pour beaucoup à ces engagements.

L’après-Covid-19 sera conditionné par les arbitrages que la communauté internationale aura été ou non en capacité d’assumer en termes de justice, de solidarité et de sollicitude. Certains États l’ont compris, d’un point de vue géopolitique et afin de renforcer leur soft power, en proposant de soutenir les pays économiquement dépendants pour lutter contre la pandémie et envisager la vaccination de leurs populations.

Bien que négligé par le gouvernement dans sa gestion de la pandémie, l’Assemblée nationale a présenté le 20 octobre 2020 une « Proposition de résolution pour l’accès universel, rapide et équitable du vaccin contre le Covid-19 ». Le 18 mai, le président de la République[1] avait en effet exprimé le souhait que le vaccin puisse être considéré comme « un bien public mondial ». Je retiens les points 13 et 14 de cette résolution qui proposent des repères importants :

« 13 – Proclame que, face à une pandémie, la réalisation d’un vaccin est un défi prioritaire pour la communauté internationale et que l’égalité dans l’accès au vaccin est un droit humain fondamental et imprescriptible ;

14 – Invite le Gouvernement à proposer, au travers de l’Organisation mondiale de la santé, un dispositif adéquat en vue de racheter le brevet du futur vaccin de manière à le rendre accessible à toute l’humanité et, le cas échéant, à indemniser raisonnablement les investissements privés consacrés à sa recherche. »

GAVI, l’Alliance du vaccin estimait que 7 milliards de dollars seraient nécessaires pour permettre un accès équitable au vaccin contre le Covid-19[2]. La solidarité économique s’impose dans la mise en œuvre d’une mobilisation internationale, l’éthique de la vaccination devant intégrer cet impératif.

Cette mise en perspective de nos controverses prudentielles, de ces débats qui avaient lieu d’être avant que ne soit arrêtée notre stratégie vaccinale, y compris du point de vue de ses priorisations, devraient en appeler à une autre approche de l’exercice de nos responsabilités : pour nous, avec les autres.

 

 

 

 



[1] Emmanuel Macron, Assemblée annuelle de l’OMS, 18 mai 2020.

[2] Dans un communiqué du 13 novembre 2020, GAVI, l’Alliance du vaccin précise : « La Commission européenne, la France, l’Espagne, la République de Corée et la Fondation Bill & Melinda Gates s’engagent à verser 360 millions de dollars US à la garantie de marché de GAVI pour les vaccins contre la Covid-19 (AMC COVAX). Avec ces dernières annonces, ce sont plus de 2 milliards de dollars US qui ont été réunis pour garantir un accès équitable aux vaccins contre la Covid-19 pour les pays à revenu faible et intermédiaire, sachant toutefois qu’il faudra encore au moins 5 milliards de dollars US supplémentaires 2021. La Fondation Bill & Melinda Gates a également promis 20 millions de dollars supplémentaires à la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) pour soutenir la recherche et le développement de vaccin contre la COVID-19. »

L’exemplarité démocratique des années sida pour affronter ensemble les défis de la pandémie

 

Dynamique d’une mobilisation des consciences puis des politiques publiques

Notre démocratie en santé est issue de ces combats. Qu’en fait-on aujourd’hui alors qu’elle devrait être considérée par les instances gouvernementales comme une force d’appui indispensable en temps de crise sanitaire ? Comment expliquer un tel déni ? 

L’un des messages diffusé par l’ONUSIDA ce 1er décembre 2020, Journée mondiale du sida, interpelle chacun d’entre nous : « Imagine que tu ne pourrais pas avoir accès aux soins qui pourraient te sauver la vie.[1] »

Dans les années 1980, les militants de la lutte contre le sida ont su mettre en œuvre et imposer une éthique de l’engagement parce que, dans un premier temps, les pouvoirs publics n’avaient pas considéré comme une de leurs responsabilités ce devoir de solidarité. On pourrait même ajouter à ce constat, que l’homosexualité et les toxicomanies suscitaient une hostilité moralisatrice peu compatible avec la reconnaissance des droits de la personne en situation de vulnérabilité face au VIH.

D’évidence, si les pays industrialisés n’avaient pas été confrontés à cette première pandémie de l’histoire moderne, la recherche de traitements ne serait pas parvenue à des résultats concluants dix ans après l’identification du virus. Observons cependant que 770 000 personnes meurent encore aujourd’hui du sida, et que 1,7 millions qui ne survivent pas à la tuberculose alors que nous disposons de traitements. Cela doit nous inciter à une exigence de vigilance et de justice au moment où les perspectives de vaccination semblent d’actualité.

C’est ainsi, il y a quarante ans, que s’est développée cette dynamique d’une mobilisation des consciences puis des politiques publiques. Elle a permis d’inventer un nouveau modèle de santé publique inspiré par la culture des droits de l’homme, et d’élaborer un mode d’action inspiré des valeurs fortes de la vie démocratique. L’approche communautaire en termes de prévention et de soutiens implantée jusque dans les régions du monde les plus retirées et dépourvues du recours à un système de santé, a permis d’établir d’autres règles de solidarité internationale.

D’autres modalités se sont imposées dans la prise en compte des urgences humaines et sanitaires, dans l’attention portée à la parole des personnes directement concernées c’est-à-dire des populations elles-mêmes. La Déclaration sur l’accord sur les ADPIC et la santé publique[2] du 14 novembre 2001 constitue à cet égard l’une des avancées majeures, puisqu’elle favorisait l’accessibilité aux traitements du VIH-sida dans les pays en développement : « Chaque membre a le droit de déterminer ce qui constitue une situation d’urgence nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence, étant entendu que les crises dans le domaine de la santé publique, y compris celles qui sont liées au VIH-sida, à la tuberculose, au paludisme et à d’autres épidémies, peuvent représenter une situation d’urgence nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence. »

Dans les années 1980, il est apparu évident que la lutte contre le sida ne serait efficace et tenable que si chacun y était associé et en saisissait les enjeux. Outre la mobilisation associative exemplaire, à l’époque une des innovations majeures de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) aura été de soutenir une recherche-action remarquable dans le champ des sciences humaines et sociales. C’est ainsi, par une intelligence du réel, que s’est constitué un rapport de confiance entre la société, les experts et les responsables de la santé publique, indispensable à la mise en œuvre des politiques publiques en termes d’information, de prévention, d’accès aux soins et de solidarités pratiques. La constitution de réseaux de solidarité au plus près des réalités de terrain permet en effet de préserver les liens sociaux et la cohésion nécessaire à une action concertée.

Depuis le début de la pandémie, aucune instance dédiée à l’approfondissement des aspects sociétaux d’une crise sanitaire n’a été investie d’une mission dont l’opportunité s’imposait. Le Conseil national du sida et des hépatites a été créé le 8 février 1989 et étendu aux hépatites virales le 24 février 2015. La qualité de ses travaux et la représentativité de ses membres auraient pu justifier de lui confier cette fonction.

Dans les années 1980, face à la pandémie du VIH-sida les personnes malades ont inventé avec des professionnels la démocratie sanitaire consacrée par la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé.

En démocratie, l’acceptabilité sociale et l’ordre public sont conditionnés par la rigueur des arbitrages, leur justification notamment en termes de justice et de non-discrimination.

 

 

S’enrichir d’une pensée et d’un savoir plus indispensables pour affronter notre devenir

Notre tâche est de repenser et de reconstruire ensemble un projet de société. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les risques justifiés, acceptables, ceux que l’on est prêts à assumer, quel qu’en soit le coût.

Il y a désormais urgence à réinvestir le champ de nos responsabilités, en affirmant nos droits dans l’approche des réalités immédiates de cette crise sociétale, et dans l’arbitrage des choix difficiles qu’elle justifie.

Les priorités de la concertation publique ne me semblent pas devoir être limitées aux conditions d’accessibilité d’un vaccin ou à la détermination des règles d’isolement imposées aux personnes contaminées. Il y a nécessité à convenir, dans un esprit de responsabilité, de solidarité, de dialogue et d’ouverture des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont on pressent le caractère délétère.

Notre expérience de ces derniers mois, notre compréhension des conséquences humaines, sociales et économiques de décisions nécessaires dans un contexte contraint, doivent nous engager à reprendre l’initiative et à débattre de ce qui nous semble essentiel. Notre tâche est de repenser et de reconstruire ensemble un projet de société. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les risques justifiés, acceptables, ceux que l’on est prêts à assumer, quel qu’en soit le coût.

L’enjeu est de mesurer, en y consacrant une expertise partagée, ce qui nous est indispensable et ce à quoi, provisoirement, nous serions prêts à renoncer si nous n’avions pas la possibilité de décider autrement.

Examiner en conscience ce qui nous est le plus important, les inconditionnels auxquels nous ne pouvons pas renoncer faute de quoi nous y abandonnerions nos fondamentaux, constitue à la fois un engagement moral et un acte politique.

Pour ce qui me concerne, je situerai d’emblée au niveau le plus élevé de mes inconditionnels le souci exigeant d’une sollicitude à l’égard des plus vulnérables. Car en quelques mois nos fragilités se sont révélées au cœur des enjeux les plus pressants de la vie en société. Elles se sont accentuées, investissant les territoires insoupçonnés des précarité de vie, de conditions sociales, de conditions d’âge, de dépendances, au point de nous donner à penser qu’il n’y aura pas d’après sans estimer que nos devoirs doivent tout d’abord s’exercer en termes de justesse morale, de justice sociale, de bienveillance et de lucidité.

L’urgence politique se situe dans la capacité d’arbitrer des choix politiques qui nous engagent et dont nous assumerons collectivement la responsabilité. Ne pas l’admettre serait prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas. Ne pas comprendre l’exemplarité des enseignements à tirer des année sida, c’est renoncer à s’enrichir d’une pensée et d’un savoir plus indispensables pour affronter notre devenir.

 


[1] https://www.unaids.org/fr/resources/campaigns/world-aids-day-2020

[2] Déclaration sur l’accord sur les ADPIC et la santé publique, conférence ministérielle de l’OMC, Doha, 14 novembre 2001.

Couvre-feu: «Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer»

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay, vient publier le livre collectif Pandémie 2020 – Éthique, société, politique, Les éditions du Cerf

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le manque d’humilité de la part de l’exécutif sur ses errements dans la gestion de la crise sanitaire est à déplorer, analyse Emmanuel Hirsch. Selon le professeur d’éthique médicale, la dimension arbitraire des décisions du gouvernement sape la patience et le civisme des citoyens.

16 octobre 2020

 

 

Confinement, couvre-feu, demain peut-être rétentions sanitaires et judiciarisation des comportements sociaux irrespectueux des règles érigées au nom de l’urgence nationale. La méthode privilégiée dans la gestion politique de la pandémie se caractérise par une constante, celle de la répression nécessaire par refus de considérer que notre société est capable de responsabilité. Le discours martial n’est plus audible 4 mois après la sortie d’un confinement qui était annoncé par les instances gouvernementales comme le retour à la liberté.

Le doute et plus encore la défiance à l’égard de la pertinence des décisions publiques affectent tant la recevabilité des admonestations moralisatrices que la crédibilité des prescriptions autoritaires. Car la pandémie est bien là, et pour un long moment. Le Conseil scientifique Covid-19 n’a pas attendu sa note d’alerte du 22 septembre 2020 pour proposer des lignes d’action prospectives qui ont fait l’objet d’arbitrages politiques en bien des points discutables. Les atermoiements, dès l’été, relatifs au port du masque, la désorganisation des dispositifs de test ainsi que les insuffisances dans le suivi des personnes contaminées n’ont pas contribué à rassurer là où déjà la cohérence et l’efficacité des pouvoirs publics étaient à l’épreuve.

Qu’il soit impératif aujourd’hui de décider de mesures contraignantes au point de raviver les inquiétudes et les souffrances irréparables des premiers temps de la pandémie, est le signe d’une défaite. Si nous pouvons l’imputer à l’incapacité d’avoir compris collectivement l’ampleur des défis auxquels nous exposent les circonstances actuelles, le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux.

 Ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

Au moment où la confiance devait être reconquise afin de restaurer ce lien indispensable entre la société civile et ceux qui décident politiquement de sa destinée en ces temps de péril, la stratégie militaire apparaît quelque peu dérisoire. Car ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

 

Le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux

 Contrairement au caractère subit et inédit du confinement décrété le 17 mars, la signification et la portée du couvre-feu (apparemment moindre dans leurs incidences immédiates sur nos libertés individuelles) sont évaluées à partir d’une expérience personnelle et collective qui nous a marqués. Nous avons appris de ces mois de pandémie notre attachement à la vie des plus fragiles parmi nous, l’intelligence et la vitalité d’une démocratie habituellement reléguée de nos préoccupations, mais également le désastre provoqué par l’inattention à la complexité du réel, cette incompétence à comprendre comment mobiliser et solidariser une société.

Que les instances publiques aient renoncé à organiser un retour d’expériences au plan national qui nous aurait enrichi de savoirs utiles aujourd’hui, est un autre constat qui interroge. Cela n’a pas pour autant entravé des réflexions étayées par des analyses critiques de décisions imparfaitement anticipées et accompagnées du point de vue de leurs conséquences.

Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement.

Au-delà des aspects procéduriers de l’organisation du couvre-feu, le président de la République a surtout pris le 14 octobre des engagements forts concernant l’atténuation de son impact économique sur des professionnels déjà sinistrés par des restrictions parfois aléatoires. Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement. D’un point de vue socio-économique il paraissait inenvisageable car insoutenable.

Il ne s’agit donc pas d’une décision raisonnable, proportionnée aux risques d’une flambée épidémique qui pourrait s’avérer incontrôlable, mais d’une mesure politiquement recevable. Le choix est celui d’un moindre mal dont il conviendra de se contenter, provisoirement. Tant que les professionnels de santé seront en capacité de soutenir un engagement au long cours, alors qu’ils sont déjà aujourd’hui épuisés et accablés par la pesanteur d’une charge incomprise. Les quelques encouragements obligés qui leurs sont concédés ne compensent pas les soutiens dont ils dénoncent les carences.

 

 

Il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire

 

D’une part la gravité de la situation sanitaire et le caractère inéluctable de procédures qui ne peuvent qu’être contraignantes nous sont rappelés solennellement. D’autre part il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire, voire improvisé. Est-ce respecter la société que de la considérer incapable de saisir la complexité de circonstances et d’enjeux qui nous rendent collectivement vulnérables à l’incertain, et plus encore à un phénomène qui s’insinue jusque dans l’intimité de la vie sociale? Au point de nous déposséder d’une force de résistance ou au contraire de susciter une envie de dissidence dont on observe les premières expressions?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation.

Il est évident que nous ignorons tout de l’évolution de la pandémie quelques soient les prospectives épidémiologiques, les promesses thérapeutiques ou notre envie de croire que nous surmonterons cette crise, voire que nous la dépasseront en transformant notre monde. Ce qui est certain c’est qu’aucune politique publique, si ce n’est le modèle de Taiwan parfois évoqué, n’a su trouver les réponses ajustées à l’ampleur des périls, en dépit de mesures palliatives ou compensatoires comme c’est le cas en France du point de vue de la solidarité économique. Dès lors que nos capacité s’avèrent pour le présent limitatives, au point, je pense, d’envisager si nécessaire d’autres dispositifs restreignant davantage encore que le couvre-feu les libertés publiques, n’est-il pas l’heure de reconsidérer les modalités de gouvernance de cette crise sanitaire?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation. Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer, quelques soient les menaces répressives. Il lui faut décider d’une autre intelligence de la gestion politique de cette crise sanitaire, sans quoi, on le sait, elle provoquera une crise politique alors que l’unité et la cohésion sont plus indispensables que jamais. Il nous faut démocratiser la gouvernance de cette pandémie, restaurer une démocratie en santé qui a été meurtrie par tant de dédain à son égard depuis des mois, enfin arbitrer des choix loyaux et transparents dans le cadre d’une concertation impérative car indispensable.

 

Le rebond annoncé de la pandémie est le signe d’un échec politique

 

Emmanuel Hirsch

 

Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis

Curieuse impression d’impuissance désabusée, alors qu’il est question d’un possible rebond de la pandémie déjà observé dans nombre de pays comme les États-Unis. Cette démocratie représente pourtant une référence peu discutable en termes d’épidémiologie, de capacités scientifiques et de communication, ce qui indique que le phénomène relève de causes politiques, idéologiques et sociales qui, faute d’analyses et de mesures adaptées, laissent les prescriptions de santé publique sans véritable portée. Il est significatif d’un échec consternant qu’après 50 jours de confinement parfaitement respecté, les médecins doivent se résoudre à attendre les conséquences possibles des promiscuités de la Fête de la musique pour constater, dans les services de réanimation, le départ ou non d’un rebond d’une toute autre ampleur que les clusters émergeant au jour le jour.

L’apparent renoncement aux mesures de barrière en dehors d’espaces où la vigilance impose des règles qui ne se transgressent pas (les transports, l’entreprise, les établissements publics), est révélateur d’une crise profonde qu’il serait hasardeux de ne considérer que comme un effet de lassitude. La sortie bien maladroite du confinement  nous était présentée comme une délivrance, un retour à une liberté restituée. L’obsession semblait être « le retour à la normal », comme si la menace sanitaire s’avérait désormais d’une moindre importance que la reprise de la vie économique interrompue un trop long temps, dans notre pays en particulier. Les approximations et les prudences dans les choix évalués à l’aune des risques latents (ouverture des établissements scolaires, des lieux publics), certes justifiées par les incertitudes et les débats d’experts, ont renforcé une défiance déjà forte à l’égard des décisions publiques. Entre des mesures imposées et la faculté d’une appréciation personnelle, selon quels critères envisager la moins mauvaise option ? Se protéger et protéger les autres d’une contamination, était-ce encore une préoccupation digne d’y concéder une part de liberté personnelle ? Il a été trompeur de placer la cessation du confinement sous l’égide de l’idée de liberté là où s’imposait plutôt le devoir partagé de nos responsabilités. Encore aurait-il été nécessaire que les autorités publiques puissent fonder une telle position éthique sur un consensus envisageable dans le cadre d’une réflexion à la fois politique et intellectuelle qui a été refusée alors qu’elle s’imposait dès les premiers jours de crise.

Si demain le Covid-19 nous imposait à nouveau des mesures d’urgence, tout donne à penser qu’outre le déni a priori de la menace, le sauve-qui-peut individualiste révoquerait l’esprit d’initiative et de solidarité qui nous a permis de faire face à la pandémie ces derniers mois. L’échec politique est évident : la sortie de confinement n’a pas été accompagnée d’une concertation nationale nous permettant de concevoir ensemble l’après : nous avons exclu de toute possibilité de débat public ceux qui pourtant ont su inventer les réponses indispensables. Appauvris de ce savoir expérientiel qui a été refusé, nous voilà aussi démunis qu’en février dernier, incertains de ce que seront nos capacités de riposte, alors que tant de réalisations exceptionnelles devaient être reconnues et analysées dans le cadre d’une retour d’expériences du terrain. Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis, comme nous l’avons fait à bon escient et en renonçant aux modalités de gouvernance inappropriées pour les lits de réanimation. Ce courage, cette audace ou simplement cette intelligence ont manqué aux politiques qui auraient pu mobiliser une société en attente d’un projet cohérent dans lequel elle souhaitait s’investir. Rien à voir avec les différentes commissions parlementaire ou gouvernementale mises en place pour évaluer ou amender ce qu’aura été la décision politique en ces temps de pandémie. Je crains que cette scrutation inquiète et peut-être fataliste de la ligne d’horizon du rebond avec ses conséquences imprévisibles, témoigne de la même inertie des décideurs publics au plan international incapables en 2019 de comprendre comment contrer la pandémie qui leur était annoncée.

 

 

Le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom

Peut-être devrait-on considérer que ce phénomène de rebond relève du processus continu d’une pandémie vécue dans l’immédiat et l’urgence, sans disposer encore des savoirs et des capacités scientifiques à hauteur de ses défis et sans autre parade que la motivation de chacun d’entre nous. Dans ce cas, évoquer un rebond ou une « seconde vague », c’est tenter d’en appeler en désespoir de cause à un sursaut de responsabilisation, ou plutôt d’atténuer de manière conjuratoire le choc d’une nouvelle phase que nous ne sommes pas en mesure de maîtriser et qui serait inévitable.

Ce constat est aussi désespérant que devait l’être celui des instances publiques informées de l’imminence d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale qu’elles n’ont pas su anticiper tant ses conséquences étaient inconcevables. Ce qui diffère aujourd’hui, c’est que nous avons vécu les préliminaires de la catastrophe au cours du confinement, et qu’elle dévaste maintenant nos équilibres sociaux et nos économies comme une déferlante dont on ne sait au juste de quelle manière la juguler. L’histoire décrit les effets induits par les grandes épidémies qui ont bouleversé les sociétés au point, parfois, de ne pas y survivre ou alors de devoir y sacrifier leurs valeurs.

Les rebonds évoqués dans le contexte présent sont relatifs à la crise sanitaire mais menacent également parce qu’un phénomène pandémique doit être aussi compris dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. L’intelligence imposait de lancer une concertation nationale pour comprendre ce qui nous avait permis de résister et devait donc être intégré à la réflexion et aux décisions concernant l’après, c’est à dire le futur de notre société. Au confinement de cette pensée politique que je dénonce, s’ajoute une tendance regrettable à une forme de mépris de la vie démocratique en considérant, par exemple, que la création le 25 juin d’une mission indépendante nationale d’évaluation de la gestion de la crise à l’initiative du président de la République allait permettre d’épurer ce qui devait l’être et de poursuivre avec un même aplomb le chemin, sans y mettre d’autres formes. Au cours de la pandémie le chef de l‘État avait déjà souhaité bénéficier des expertises du Conseil scientifique Covid-19 ainsi que du Comité d’analyse, recherche et expertise Covid-19. Comment ne pas tirer de ce mode de gouvernance entre soi et entre experts la conclusion que partage en pratique une majorité de Français ? Ils n’intègrent plus les analyses et les préconisations souvent contradictoires. Ils doutent de leurs finalités, de leur justification et tout autant de leur crédibilité. Comment s’approprier une démarche de responsabilité collective dès lors que l’on n’est pas associés aux choix qui nous concernent en tant que société, et qu’en fin de compte le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom ?

La mission d’information parlementaire sur l’impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de coronavirus – Covid-19 poursuit ses investigations avec le sérieux et la rigueur qui lui sont reconnus. Le temps de l’instruction a cependant ses exigences, et les conclusions attendront alors que la pandémie impose son rythme.

S’expriment dans une confusion déplorable les propos les plus contradictoires portant sur la réalité de la pandémie, ses évolutions possibles, la justification de développer la prévention à travers des pratiques de vie contraignantes, les stratégies de tests, les traitements, la priorisation des plus vulnérables et tant d’autres aspects livrés à l’arbitraire de considérations improvisées. Aucune instance institutionnelle, académique ou déontologique ne semble avoir la moindre prise pour y apporter les clarifications recevables et audibles. Quant aux autorités qui pourraient rappeler et rétablir certaines règles de bonnes pratiques, notamment du point de vue de l’intégrité scientifique, elles demeurent curieusement absentes de la scène publique, comme si cette crise au cœur du savoir et de la confiance entre la société et ses chercheurs ne les concernait pas.

Identifier et tenter de trouver des réponses adaptées aux conséquences accablantes de ce rebond caractérisé par la contestation des légitimités et l’affaissement des instances de régulation, semble d’une autre importance politique que de vouloir donner à croire que l’on ne pouvait pas agir autrement.

Au moment où le président de la République cherche un second souffle politique, en quelque sorte un rebond, je crains et déplore le rendez-vous manqué, à la suite du temps de confinement, avec la société civile. La signification et les conséquences du  rebond pourraient affecter notre vie démocratique, car elles s’inscrivent dans un contexte de défiances et de peurs qui inquiètent tout autant que la menace de résurgence du Covid-19.

Emmanuel Hirsch

28 juin 2020

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