La logique du triage a été assumée dans la décision du 29 janvier

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

Vient de publier Une démocratie confinée. L’éthique quoi qu’il en coûte

 

 Publié dans Libération, 30 mars 2021

Pour le professeur d’éthique médicale Emmanuel Hirsch, la situation alarmante dans les hôpitaux découle du pari fait en solitaire par Emmanuel Macron de ne pas reconfiner la France en janvier.

 

Admettons-le clairement et avec honnêteté, la logique du processus de triage a été assumée comme une éventualité dans la décision présidentielle du 29 janvier de ne pas reconfiner le pays. Rien n’aura été mis en œuvre pour en éviter l’échéance, la stratégie étant de la repousser le plus longtemps possible avec le secret espoir que la vaccination en limiterait le recours.

Un réanimateur me confiait : « On est sur le point où l’incapacité de faire face nous sera reprochée… Qu’ils viennent sur le terrain pour assumer les conséquences de leurs décisions que je n’aie pas à juger ! Des collègues notent désormais sur des dossiers médicaux : ‘’Patient révoqué en réanimation par manque de capacités, alors qu’en circonstance normale il devait bénéficier d’une hospitalisation dans le service’’ !… S’il nous faut trier, encore aurait-il été nécessaire qu’on en décide collectivement, car ce choix concerne chacun d’entre nous ! »

 

Doctrine de guerre

Depuis mars 2020, la société n’est associée au processus décisionnel que pour consentir à ce qui semble au gouvernement le plus indiqué au regard de considérations qui ne se discutent pas.

Le pari du chef de l’État consistant à surseoir au confinement pouvait se comprendre, relevant d’une audace et d’une visée politiques dont on ne peut nier a priori leurs justifications. Ne serait-ce qu’en termes de soutenabilité sociale des impacts au long cours de la crise.

Ce qui inquiète, c’est que l’affirmation, sans la moindre réserve, de sa conviction d’avoir agi à tous égards comme il convenait de le faire, laisse présager de la rationalité qui prévaudra encore dans les prochaines décisions. La doctrine du chef de guerre, prêt à tous les risques et sacrifices pour se convaincre que tout aura été tenté afin que la défaite ne lui soit pas imputable, lui paraît plus avantageuse que l’esprit de mesure, de retenue pour ne pas dire de nuance.

Depuis mars 2020, la société n’est associée au processus décisionnel que pour consentir à ce qui semble au gouvernement le plus indiqué au regard de considérations qui ne se discutent pas. Elles sont appréciées, concertées et assumées dans le secret et le confinement d’un Conseil de défense sanitaire, comme si la nation n’était pas concernée et partie prenante d’arbitrages décisifs. N’était-il pas de l’ordre d’une pratique démocratique respectueuse de quelques règles de bienséance, tout particulièrement dans un contexte de défiance généralisée, de fragilité sociale et de risque de délitement des valeurs du bien commun, de consulter pour le moins notre représentation parlementaire ? Différer une décision, pour des raisons supérieures aux enjeux immédiats de santé publique, peut s’avérer opportun. Est-ce pour autant un moindre mal que de tenter de s’essayer dans l’urgence, de manière subreptice, à des « mesures de freinage » qui interviennent tardivement, sans anticipation et préparation de l’opinion ?

La conviction politique, avec sa résolution à faire prévaloir ses logiques pragmatiques alors que l’esprit de prudence en appelle à quelques vigilances, ne relève pas en l’occurrence d’un choix sans ambiguïtés. Elle est surtout révélatrice de l’impuissance à convaincre désormais le corps social de la nécessité d’envisager les mesures alternatives à la libéralisation de la gestion de la crise. En témoigne le désinvestissement d’une part significative de notre société au regard des dispositions gouvernementales dont elle conteste la cohérence et l’efficacité.

 

Éthique du pari

Dès lors que le président de la République a opté pour une éthique du pari dans l’arbitrage de ses choix, comment pourrait-il contester l’esprit frondeur de ceux qui s’inspirent de sa logique et font dès lors le pari de s’affranchir des règles sanitaires ? Il ne s’agit donc pas de vaines disputations entre ceux qui ont modélisé un scenario avec les données dont ils disposaient, et ceux qui ont considéré inopportun de le l’estimer politiquement recevable il y a 2 mois. Ce que je conteste c’est l’absence de concertation et de pédagogie dans l’arbitrage de décisions qui, aujourd’hui, exonèrerait chacun du moindre sentiment de responsabilité. Ne restant sur le front de l’engagement vital plus que des soignants contraints à lancer des alertes désespérées, contestés dans leurs analyses au point d’être soumis aux annonces qui pourraient intervenir dans les prochains jours selon l’appréciation du chef de l’État.

 

Le libéralisme politique

La question qui n’est pas posée explicitement dans l’espace public, est non seulement celle du risque acceptable, mais celle de ce que l’on est prêt à accepter et jusqu’à quel degré de renoncement.

Le libéralisme appliqué en France à la gouvernance de cette pandémie peut à juste titre nous interroger, à défaut de nous inquiéter. Car ce dont il s’agit c’est de l’application du libéralisme politique aux modalités d’encadrement et de gestion de la pandémie, alors que selon une logique opposée, le modèle étatique intervient pour en compenser les conséquences qu’il est en capacité de pondérer avec des soutiens économiques.

La question qui n’est pas posée explicitement dans l’espace public, est non seulement celle du risque acceptable, mais celle de ce que l’on est prêt à accepter et jusqu’à quel degré de renoncement. Ce qui nous était intolérable hier est paramétré aujourd’hui dans le logiciel du « moindre mal », au prix d’y sacrifier tout jugement moral ainsi que des valeurs de démocratie. Que nous faut-il sacrifier de plus à la pandémie et à ceux qui décident, pour tenter d’en conjurer les menaces et le fardeau sur notre présent comme sur notre devenir ? Est-ce à cette acceptation d’une nouvelle version du « quoi qu’il en coûte » que nous devons nous résoudre ?

Au-delà de la saturation des hospitaliers et de la dégradation des capacités hospitalières, les contraintes incitent à prévoir dans les prochains jours jusqu’à 80 % d’interventions déprogrammées, notamment en Île-de-France. Les exclus de soins vitaux ou de besoins urgents, seront relégués dans l’invisibilité et  l’anonymat des victimes collatérales. Dans ce calcul politique ramené à l’équation des avantages à tirer du courage d’avoir soutenu publiquement qu’on ne cèderait pas au profilage chiffré de la courbe épidémiologique, la décision est assumée d’admettre que certaines personnes comptent moins que d’autres.

Rien n’indique que le chef de l’État ne puisse encore affirmer par la suite, après ces moments annoncés par les professionnels d’une crise sur le terrain des soins qui les obligerait à discriminer dans l’accès à la réanimation entre vie et mort : « Je considère que nous avons eu raison. »

3ème confinement : l’échec politique de la « logique d’anticipation »

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

 

Nous voilà otages de l’indécision

 Il n’est plus l’heure de faire l’inventaire des décisions qui depuis le début de la pandémie sont prises et assumées dans le huis-clos d’un pouvoir qui nous ramène au statut d’otage. Le combat qu’il nous faut mener ensemble aujourd’hui en pleine crise et demain pour rebâtir ce qui aura été saccagé, devrait nous reconnaître une dignité démocratique.

« Et voici qu’aujourd’hui où la France, à la suite de l’occupation totale, est entrée en bloc dans le silence avec sa cargaison, comme un navire tous feux éteints dont on ignore s’il survit ou non aux périls de mer, le sort de chacun de ceux que j’aime me tourmente plus gravement qu’une maladie installée en moi. Je me découvre menacé dans mon essence par leur fragilité.[1] »

Certes, les circonstances actuelles diffèrent du désastre des années sombres de l’oppression nazie évoquées par Antoine de Saint-Exupéry dans sa Lettre à un otage. Toutefois, comme chacun d’entre nous « je me découvre menacé dans mon essence par leur fragilité ». Celle des plus vulnérables face à la pandémie, mais aussi  celle dont témoignent des affirmations invraisemblables. Quand les responsables de l’État s’acharnent à vouloir nous donner à croire que ce troisième confinement intervient au juste moment, et que rien n’aurait permis de l’éviter. Le 18 mars, le Premier ministre Jean Castex affirmait ainsi de manière péremptoire que le pari présidentiel du 29 janvier opposé à toute idée de confinement, pourtant préconisé le jour même par le Conseil scientifique Covd-19, s’était avéré justifié : « C’était la bonne décision car si nous avions dû confiner alors, dans une logique d’anticipation, nous aurions infligé au pays un confinement de probablement trois mois. Cela aurait été excessif et insupportable » […] « les prévisions de certains modèles (qui) indiquaient un emballement de l’épidémie dès la mi-février, ce qui ne s’est pas produit. » En atteste, de manière contradictoire, le « Tableau de bord de l’épidémie en chiffres » proposé par Santé publique France le 18 mars 2021[2] : 91 706 décès (+274 en 24h), 4 181607 cas confirmés (+34 998 depuis la veille), 10 241 nouvelles hospitalisations sur les 7 derniers jours, 2 259 admissions en soins critiques (dont 1553 en réanimation).

Qu’en est-il du sens accordé à la « logique d’anticipation » qui devrait être comprise comme une capacité d’assumer une responsabilité politique, plutôt que de s’essayer à d’illusoires promesses dont il était évident qu’elles étaient intenables ? Je crains, ne serait-ce qu’à l’analyse des réactions consternées suscitées par la construction d’un confinement de troisième type qui est désormais  en vigueur dans 16 départements ce vendredi soir, que nous ne puissions plus adhérer à cette gouvernance impromptue. Sa crédibilité ainsi que sa pertinence sont une fois encore démenties par la réalité.

Il aura fallu un an pour que le président de la République admette que « le maitre du temps, c’est le virus, malheureusement ». En quelques heures, plus agiles que nos décideurs, ceux qui disposaient des moyens nécessaires ont fait l’assaut de la SNCF et des compagnies aériennes pour quitter le 19 mars les lieux soumis au confinement. Comme ce fut le cas avant le 17 mars 2020. « Malheureusement » il faudra revivre un confinement sur une durée indéterminée, et plus encore avec des conséquences indéterminables car rien ne permet d’être assuré qu’il sera accepté et plus encore qu’il aura été anticipé.

Il n’est plus l’heure de faire l’inventaire des décisions qui depuis le début de la pandémie sont prises et assumées dans le huis-clos d’un pouvoir qui nous ramène au statut d’otage. Le combat qu’il nous faut mener ensemble aujourd’hui en pleine crise et demain pour rebâtir ce qui aura été saccagé, devrait nous reconnaître une dignité démocratique. Je ne suis pas certain que l’on se satisfasse très longtemps encore d’une parole politique non seulement qui « n’imprime plus », mais qui « sonne faux ».

 

La dignité démocratique

Où se situe la vérité, sur quelle base fonder et hiérarchiser une stratégie, dès lors que la politique tente d’imposer ses interprétations du réel en dépit de constats que chacun tire de sa propre expérience ? Nous aurions pu attendre une approche plus éclairée et enfin démocratique du processus décisionnel. Désormais nous sommes condamnés à la position des otages, dans l’attente des annonces qui seront distillées dans les jours prochains, nous soumettant à un processus inexorable dont  aucune instance ne porterait la moindre responsabilité.

Dans son remarquable avis du 11 mars 2021, « Anticiper et différencier les stratégies pour sortir des phases aigües de l’épidémie », le Conseil scientifique Covid-19 nous donne une leçon de ce qu’est l’intelligence politique d’une situation de crise aussi redoutable et complexe que celle que nous vivons. Au-delà d’une étude scientifique rigoureuse qui présente, de manière incontestable, un état actualisé de la situation, le propos de l’instance concerne aussi l’intimité et le quotidien des conditions de vie de notre société. Il ne se contente pas d’évaluer et de proposer des lignes d’action en termes d’arbitrages politiques. Ses approches donnent à comprendre les multiples composantes humaines et sociales d’une pandémie. Elles permettent d’identifier les enjeux et les urgences qui conditionnent la pertinence et la recevabilité des choix publics envisageables. « C’est un défi collectif qui nous est posé, c’est une réponse collective qui doit continuer, plus que jamais, à être apportée. […] Rappelons ici que l’acceptabilité sociale de mesures de restriction est un élément fondamental dans une société lasse et interrogative après un an de crise sanitaire. » Comment comprendre ce « défi politique » dont certains considèrent qu’il ne peut être assumé qu’au sommet de l’État, et se décline par la mise en œuvre de mesures édictées souvent de manière abrupte et erratique lorsque les circonstances fixent leurs propres règles ?

La dignité démocratique impose « une réponse collective qui doit continuer, plus que jamais, à être apportée ». Alors que sans autre perspective tangible que la stratégie vaccinale et les beaux jours que l’on espère néfastes à la dynamique pandémique, la fatalité du confinement n’a pas pu être conjurée, sommes-nous préparés et capables de vivre encore quelques mois des moments chaotiques ? Car il est évident que cette modélisation du confinement de troisième génération relève de l’exigence d’un délicat équilibre à viser entre les contraintes de santé publique et le souci d’une juste mesure dans les contraintes relatives aux libertés publiques, ainsi que la soutenabilité psycho-sociale d’épisodes successifs et répétitifs dont on ignore qu’elle en sera l’issue.

La prééminence du volontarisme politique (en tant d’aspects incantatoires) sur les préconisations scientifiques aura suscité une contestation de l’expertise, sans pour autant nous permettre de constater aujourd’hui le bien fondé d’un pari présidentiel perdu dont se révèle le caractère excessivement  hasardeux. Avoir, pour des raisons contestables, décrédibilisé la parole des professionnels de santé qui, sur le front, observaient la discordance entre les prophéties gouvernementales et les défis qui s’imposaient à eux dans un contexte d’exercice à nouveau dégradé, est une erreur lourde de conséquences. Où se situe la vérité, sur quelle base fonder et hiérarchiser une stratégie, dès lors que la politique tente d’imposer ses interprétations du réel en dépit de constats que chacun tire de sa propre expérience ?

Nous aurions pu attendre une approche plus éclairée et enfin démocratique du processus décisionnel. Désormais nous sommes condamnés à la position des otages, dans l’attente des annonces qui seront distillées dans les jours prochains, nous soumettant à un processus inexorable dont  aucune instance ne porterait la moindre responsabilité.

 

Les valeurs défendues par le Conseil scientifique Covid-19

Je suis convaincu que plus tard, lorsque le devoir d’inventaire sera possible, nous contesterons certaines décisions de l’État qui ont été prises en fonction de considérations aléatoires, notamment pour afficher une insoumission politique à la production de savoirs scientifiques provisoires mais significatifs, comme le sont des indicateurs,  qui ont été dépréciés et caricaturés dans l’espace public. On constate les effets d’un discours pernicieux opposant les compétences, les âges ou les essentiels, là où une démocratie est forte de sa cohésion et d’une idée du respect que l’on ne dévoie pas de manière inconsidérée.

Le dernier avis du Conseil scientifique Covid-19 m’incite à penser que l’erreur aura été de ne pas lui conférer une mission plus engagée dans l’espace public, autre que les  interventions de quelques-uns de ses membres. Depuis son installation le 11 mars 2020, il est en effet le garant d’une réflexion libre, argumentée, riche de la pluralité de points de vue qui aboutissent au consensus de résolutions indispensables. Nous aurions pu mieux intégrer les données et les évolutions qui impactent au plus profond la vie de la nation au même titres que nos existences, si certains points le vigilance ou préconisations émanant du conseil avaient pu faire l’objet d’une concertation publique.

N’étions-nous pas en capacité de discuter ensemble des dilemmes formalisés par le Conseil scientifique, comme l’un ce ceux présenté le 11 mars ? : « L’enjeu porte sur le niveau tolérable de circulation du virus : des mesures trop strictes ont en effet un coût économique et social considérable, tandis que des mesures trop lâches ont un coût sanitaire et humain très élevé. » Il aura été apprécié et arbitré dans le secret du Conseil de sécurité sanitaire avec les conséquences que l’on connaît désormais.

Je suis convaincu que plus tard, lorsque le devoir d’inventaire sera possible, nous contesterons certaines décisions de l’État qui ont été prises en fonction de considérations aléatoires, notamment pour afficher une insoumission politique à la production de savoirs scientifiques provisoires mais significatifs, comme le sont des indicateurs,  qui ont été dépréciés et caricaturés dans l’espace public. On constate les effets d’un discours pernicieux opposant les compétences, les âges ou les essentiels, là où une démocratie est forte de sa cohésion et d’une idée du respect que l’on ne dévoie pas de manière inconsidérée.

Dans son récent avis, le Conseil scientifique présente une analyse spécifique de 4 situations de vulnérabilité qui en appellent à une attention particulière ces prochains mois. Elles concernent : les étudiants et les jeunes professionnels,  les personnes âgées, les populations précaires, et es personnes souffrant de troubles psychologiques ou psychiatriques. Chacun d’entre nous doit comprendre la part qui lui revient dans l’exigence de mobilisation à laquelle nous invite cet avis « mode d’emploi » qu’il aurait été utile de diffuser accompagné de fiches pratiques. Car les domaines identifiés avec tant de justesse justifient des mesures appropriées en ce troisième confinement. À ne plus communiquer qu’en termes de prescriptions conjoncturelles  dont la cohérence échappe trop souvent à toute tentative d’analyse sérieuse, les instances publiques risquent de  nous inciter à renoncer à toute capacité personnelle d’initiative, comme pris en otage y compris là où nos valeurs doivent être honorées.

Je pense important de citer un extrait de l’avis tant il est révélateur de ce souci éthique qui est la grandeur d’un avis si différent de ces nombreuses prescriptions administratives qui depuis 1 an ont trop souvent abrasé la part humaine de nos engagements face à la pandémie. Il est relatif aux personnes les plus dépourvues aux marges de notre société. « A cet égard, l’évacuation de bidonvilles en période épidémique est délétère pour les personnes concernées voire plus largement, dans la mesure où ces situations aboutissent à une précarité accrue et à des interruptions de scolarité et de prises en charge médicales. Un effort collectif important à destination des populations sans domicile fixe et mal logées est nécessaire dans la durée et à différentes échelles, y compris locales, afin de pallier les difficultés accrues par l’épidémie et dans le but de limiter un basculement vers des situations encore plus défavorables, en raison de difficultés liées au logement, à l’emploi, à la maladie ou au contexte social de proximité. »

Ce texte témoigne d’une intelligence du réel, d’une compréhension de nos urgences et de nos devoirs qui dénoncent l’inanité et le caractère insultant de certains éléments de langage repris comme un mantra par ceux qui tentent de légitimer des pratiques décisionnelles.  Elles révèlent dans trop de domaine leur inconséquence pour ne pas dire leur impuissance.

 

« La vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir »

Là où il nous est lancé comme argument supérieur que nous avons préservé des semaines essentielles en différant le confinement, rien n’est dit des pertes irrémédiables que provoque, une fois encore, un déficit assumé de cette anticipation ramenée à la politique du pari, pour ne pas dire d’un jeu de hasard qui pourrait « malheureusement » s’avérer irresponsable dans ce à quoi il nous expose et nous soumet.

Nous voilà embarqués ensemble (selon l’expression que j’emprunte à Blaise Pascal) dans le parcours obscur et les dédales de semaines incertaines. Nous aurions pu nous y préparer car cette perspective était inévitable,, ce que les décideurs devaient anticiper avec nous. N’est-il pas temps de convenir ensemble d’une gouvernance à hauteur des enjeux, digne et respectueuse de notre intelligence collective, de nos capacités d’initiative, de notre impatience à assumer autrement notre destin commun ?

Ces prochaines semaines s’engagent avec une défiance à l’encontre des choix qui ont été faits, une inquiétude pour ne pas dire une suspicion à l’égard d’une gouvernance toujours aussi imperturbable dans des affirmations dont, pour ce qui concerne ceux qui l’incarnent, ils ne semblent ne pas douter.

Là où il nous est lancé comme argument supérieur que nous avons préservé des semaines essentielles en différant le confinement, rien n’est dit des pertes irrémédiables que provoque, une fois encore, un déficit assumé de cette anticipation ramenée à la politique du pari, pour ne pas dire d’un jeu de hasard qui pourrait « malheureusement » s’avérer irresponsable dans ce à quoi il nous expose et nous soumet.

Je reprends à la Lettre à un otage, la formule qui conclura mon propos : « nous risquons de ne plus reconnaître que nous nous hâtons vers le même but. » L’enjeu est de penser ensemble un « même but ». Ma crainte est qu’aujourd’hui nous n’en soyons plus capables, tant que nos politiques n’auront pas compris que « la vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir ».

Antoine de Saint-Exupéry nous propose un chemin de réflexion. « Mais voici qu’aujourd’hui le respect de l’homme, condition de notre ascension, est en péril. Les craquements du monde moderne nous ont engagés dans les ténèbres. Les problèmes sont incohérents, les solutions contradictoires. La vérité d’hier est morte, celle de demain est encore à bâtir. Aucune synthèse valable n’est entrevue, et chacun d’entre nous ne détient qu’une parcelle de la vérité. Faute d’évidence qui les impose, les religions politiques font appel à la violence. Et voici qu’à nous diviser sur les méthodes, nous risquons de ne plus reconnaître que nous nous hâtons vers le même but. »

 



[1] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage, Paris, Gallimard, 1945.

[2] https://www.santepubliquefrance.fr/dossiers/coronavirus-covid-19/coronavirus-chiffres-cles-et-evolution-de-la-covid-19-en-france-et-dans-le-monde

Selon 5 membres du Conseil scientifique Covid-19, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique »

Selon 5 membres du Conseil scientifique Covid-19, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique »

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

 

S’éviter de manière illusoire le pire

 

J’observe depuis quelques jours que notre société s’est en quelque sorte immunisée dans ce qu’étaient son attention et sa préoccupation morales en février dernier. De telle sorte qu’elle serait prête à concéder à des renoncements inenvisageables au début, et que l’on commence à intégrer pour s’éviter de manière illusoire le pire.

Dans un  éditorial publié dans The Lancet le 18 février 2021*, 5 membres du Conseil scientifique Covid-19 (dont son président) dressent un redoutable constat de la situation en France. Ils en appellent à une profonde modification de la stratégie de santé publique, observant notamment les risques d’échappement à l’immunisation vaccinale du fait des variations virales. Une réflexion s’impose, selon eux, en vue d’un contrat social visant à adopter un dispositif adapté, y compris s’agissant des mesures de protection des personnes les plus vulnérables. Le recours à leur auto-confinement est à nouveau évoqué. Faute d’une évolution indispensable, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique ».

Avoir choisi une publication scientifique de notoriété internationale est révélateur à la fois de la portée de cette prise de position et des difficultés à faire valoir une expertise scientifique autonome dans le contexte de notre pays. Depuis quelques semaines en effet, le président de la République a semble-t-il estimé qu’il était capable d’inverser la courbe épidémique, au même titre que son prédécesseur affirmait de 25 avril 2012 « le chômage n’est pas une fatalité ; et j’inverserai la courbe ».

Nombre d’indices convergent pour inciter plutôt à craindre que « l’heure de vérité pourrait être tragique ». Pour autant qu’on convienne de ce que l’on estimera encore tragique 1 an après le début de la crise, alors qu’il est de bon calcul également d’arbitrer dans les choix entre différents tragiques qui s’entrechoquent aujourd’hui.

J’observe depuis quelques jours que notre société s’est en quelque sorte immunisée dans ce qu’étaient son attention et sa préoccupation morales en février dernier. De telle sorte qu’elle serait prête à concéder à des renoncements inenvisageables au début, et que l’on commence à intégrer pour s’éviter de manière illusoire le pire.

Le tragique de cette heure de vérité annoncé si nous ne réformons pas les critères actuels de gouvernance de la pandémie, risque d’avoir une intensité et des conséquences insurmontables. N’aurions-nous pas à prendre en compte cet avertissement et à adopter au plus vite, dans le cadre d’une concertation plus décisive que celle relative au « passeport vaccinal », les dispositions qu’il imposerait ?

 

 

Prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas

 

Il y a nécessité à convenir des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont chaque jour qui passe accentue le désastre.

Nous avons appris ces derniers mois que notre démocratie est plus forte lorsqu’elle comprend ce que sont ses vulnérabilités et qu’elle affronte ses défis.

Parvenir à déterminer un contrat social pour temps de pandémie relève d’une urgence politique aussi impérative que l’urgence sanitaire ou l’urgence économique. Il nous faut inventer non pas seulement des savoirs scientifiques, mais aussi de nouveaux savoir-faire et savoir-vivre, une méthode politique en zone de turbulences de longue durée. Car il est désormais établi que cette crise sociétale va durer et changer sur le long terme nos modes d’existence de coexistence. Les évolutions virales avec les incertitudes qu’elles font planer y compris sur notre espérance vaccinale, conjuguent leurs menaces avec l’épuisement et la saturation sociale. L’éditorial dans The Lancet évoque les situations de dissidence, de refus des injonctions publiques déjà constatées dans nombre de pays.

On comprendra dès lors les nécessaires adaptations dont nous devons convenir, tout en s’efforçant d’éviter de transiger sur l’essentiel. Pour autant que l’on reprenne à temps l’initiative, sans se laisser porter par les promesses d’une pensée magique donnant à croire que le chef de l’État dispose de la martingale qui nous immunisera de toute menace de récidive pandémique. Cette crise endémique ne se limite pas à des enjeux sanitaires ou même aux stratégies de gouvernance dont on constate les apories, en dépit de belles résolutions oratoires.

Notre société a développé un savoir, puis une expertise qui lui permettent de faire face aux défis du présent et de l’avenir. Bien des crises sont générées par le désespoir social. Il nous faut raffermir les liens sociaux, au lieu de les distendre et de les ruiner. Sans quoi, la montée des individualismes et le sauve-qui peut exacerberont les défiances et le discriminations, comme c’est le cas aujourd’hui avec ce débat dilatoire attisant un conflit intergénérationnel.

Il y a désormais urgence à réinvestir le champ de nos responsabilités, en affirmant nos droits dans l’approche des réalités immédiates de cette crise sociétale, et dans l’arbitrage des choix difficiles qu’elles justifient.

Il y a nécessité à convenir des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont chaque jour qui passe accentue le désastre.

Notre compréhension des conséquences humaines, sociales et économiques de décisions prises dans un contexte contraint, doit désormais nous engager à reprendre l’initiative et à débattre de ce qui nous semble essentiel. C’est ce à quoi incite l’analyse des 5 membres du Conseil scientifique Covid-19. Notre tâche est de reformuler à l’aune des urgences immédiates un contrat social. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les décisions justifiées, acceptables, en fonction aussi des risques de toute nature que l’on est prêts à assumer en conscience et en responsabilité.

L’enjeu est de mesurer ce qui nous est indispensable et ce à quoi, provisoirement, nous serions prêts à renoncer si nous n’avions pas la possibilité de décider autrement. Examiner avec lucidité et courage ce qui nous est le plus important, les inconditionnels auxquels nous ne pouvons pas renoncer faute de quoi nous y abandonnerions nos fondamentaux, constitue à la fois un engagement moral et un acte politique. Cette tribune dans The Lancet, nous confronte à l’exigence d’exercer et d’assumer nos responsabilités, tant que nous disposons encore de cette liberté.

L’urgence politique se situe dans la capacité d’arbitrer des choix politiques qui nous engagent et dont nous assumerons collectivement la responsabilité. Ne pas l’admettre serait prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas.

Se vacciner ou non, un choix impossible pour les « oubliés de la vaccination »

Publié dans Libération, le 29 décembre 2020

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

 

Quelle injure à l’égard des populations oubliées de la vaccination !

La médiatisation des premières vaccinations de personnalités politiques, de professionnels de santé ou d’anonymes en EHPAD donne à penser qu’il s’agirait d’une compétition entre pays qui ont les moyens de se le permettre et s’affichent exemplaires.

Parce que nous bénéficions en Europe du privilège de pouvoir exercer ce choix, nous tergiversons à propos de la liberté de se faire ou non vacciner. Nous revendiquons le droit individuel de ne pas être vacciné, là où d’autres aspireraient à être reconnus dans le droit d’être vaccinés afin de limiter leur exposition aux risques de contamination.

Les personnes vulnérables du fait de leurs conditions d’existence éprouvent le plus urgent besoin d’une vaccination, leur risque vital étant d’en être exclues. Je pense que si nous avions anticipé le temps de la vaccination dans le cadre d’une concertation publique, chacun aurait été en mesure d’apprécier en responsabilité ce qu’il lui apparaîtrait important, juste et acceptable, pour lui comme pour les autres. La médiatisation des premières vaccinations de personnalités politiques, de professionnels de santé ou d’anonymes en EHPAD donne à penser qu’il s’agirait d’une compétition entre pays qui ont les moyens de se le permettre et s’affichent exemplaires. Qu’elle injure à l’égard des populations oubliées de la vaccination ! Quelle exemplarité en termes de solidarité !

 

Le vaccin, « un bien public mondial »

N’avons-nous pas à considérer comme notre responsabilité, l’exigence d’une solidarité internationale suffisamment ambitieuse et volontariste pour surmonter les considérations souverainistes et les individualismes nationaux ?

OXFAM international indiquait le 17 septembre que 13 % des pays du monde les plus riches ont déjà préempté 51 % de la production des vaccins en développement. 4,6 à 5, 4 milliards de personnes devraient être vaccinées dans le monde pour parvenir à une immunisation satisfaisante. L’Union européenne a préempté l’achat de 1,5 milliards doses de vaccins pour ses 447 millions d’habitants (dont 200 millions seront attribuées à la France). En termes de précaution, il est difficile d’en faire davantage. Le programme international COVAX qui « collabore pour un accès mondial et équitable aux vaccins contre le virus du Covid-19 », annonce que seulement 20 % des populations vivant dans les 92 pays à revenu faibles pourraient bénéficier de l’accès à un vaccin en 2021.

N’avons-nous pas à considérer comme notre responsabilité, l’exigence d’une solidarité internationale suffisamment ambitieuse et volontariste pour surmonter les considérations souverainistes et les individualismes nationaux ? Comment s’est-on préparés à ce défi éthique et politique qui ne devait pas se limiter à déterminer les règles de répartition des doses vaccinales entre les nations qui en avaient les moyens, et d’organiser les négociations économiques avec les firmes pharmaceutiques ?  Certains d’entre-elles ont du reste bénéficié pour leur recherche et développement d’un concours financier de la part des États de l’ordre de 6 milliards de dollars. Ne sont-elle pas moralement obligées à une pratique commerciale tenant compte des réalités humaines et sociales de la précarité ? Le 20 novembre 2001 à Doha, la conférence ministérielle de l’OMC était parvenue à une résolution reconnaissant « la gravité des problèmes de santé publique qui touchent de nombreux pays en développement et pays les moins avancés », et proposant des modalités qui favorisait leur accès aux traitements indispensables. Les acquis significatifs dans la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose tiennent pour beaucoup à ces engagements.

L’après-Covid-19 sera conditionné par les arbitrages que la communauté internationale aura été ou non en capacité d’assumer en termes de justice, de solidarité et de sollicitude. Certains États l’ont compris, d’un point de vue géopolitique et afin de renforcer leur soft power, en proposant de soutenir les pays économiquement dépendants pour lutter contre la pandémie et envisager la vaccination de leurs populations.

Bien que négligé par le gouvernement dans sa gestion de la pandémie, l’Assemblée nationale a présenté le 20 octobre 2020 une « Proposition de résolution pour l’accès universel, rapide et équitable du vaccin contre le Covid-19 ». Le 18 mai, le président de la République[1] avait en effet exprimé le souhait que le vaccin puisse être considéré comme « un bien public mondial ». Je retiens les points 13 et 14 de cette résolution qui proposent des repères importants :

« 13 – Proclame que, face à une pandémie, la réalisation d’un vaccin est un défi prioritaire pour la communauté internationale et que l’égalité dans l’accès au vaccin est un droit humain fondamental et imprescriptible ;

14 – Invite le Gouvernement à proposer, au travers de l’Organisation mondiale de la santé, un dispositif adéquat en vue de racheter le brevet du futur vaccin de manière à le rendre accessible à toute l’humanité et, le cas échéant, à indemniser raisonnablement les investissements privés consacrés à sa recherche. »

GAVI, l’Alliance du vaccin estimait que 7 milliards de dollars seraient nécessaires pour permettre un accès équitable au vaccin contre le Covid-19[2]. La solidarité économique s’impose dans la mise en œuvre d’une mobilisation internationale, l’éthique de la vaccination devant intégrer cet impératif.

Cette mise en perspective de nos controverses prudentielles, de ces débats qui avaient lieu d’être avant que ne soit arrêtée notre stratégie vaccinale, y compris du point de vue de ses priorisations, devraient en appeler à une autre approche de l’exercice de nos responsabilités : pour nous, avec les autres.

 

 

 

 



[1] Emmanuel Macron, Assemblée annuelle de l’OMS, 18 mai 2020.

[2] Dans un communiqué du 13 novembre 2020, GAVI, l’Alliance du vaccin précise : « La Commission européenne, la France, l’Espagne, la République de Corée et la Fondation Bill & Melinda Gates s’engagent à verser 360 millions de dollars US à la garantie de marché de GAVI pour les vaccins contre la Covid-19 (AMC COVAX). Avec ces dernières annonces, ce sont plus de 2 milliards de dollars US qui ont été réunis pour garantir un accès équitable aux vaccins contre la Covid-19 pour les pays à revenu faible et intermédiaire, sachant toutefois qu’il faudra encore au moins 5 milliards de dollars US supplémentaires 2021. La Fondation Bill & Melinda Gates a également promis 20 millions de dollars supplémentaires à la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) pour soutenir la recherche et le développement de vaccin contre la COVID-19. »

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