Le rebond annoncé de la pandémie est le signe d’un échec politique

 

Emmanuel Hirsch

 

Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis

Curieuse impression d’impuissance désabusée, alors qu’il est question d’un possible rebond de la pandémie déjà observé dans nombre de pays comme les États-Unis. Cette démocratie représente pourtant une référence peu discutable en termes d’épidémiologie, de capacités scientifiques et de communication, ce qui indique que le phénomène relève de causes politiques, idéologiques et sociales qui, faute d’analyses et de mesures adaptées, laissent les prescriptions de santé publique sans véritable portée. Il est significatif d’un échec consternant qu’après 50 jours de confinement parfaitement respecté, les médecins doivent se résoudre à attendre les conséquences possibles des promiscuités de la Fête de la musique pour constater, dans les services de réanimation, le départ ou non d’un rebond d’une toute autre ampleur que les clusters émergeant au jour le jour.

L’apparent renoncement aux mesures de barrière en dehors d’espaces où la vigilance impose des règles qui ne se transgressent pas (les transports, l’entreprise, les établissements publics), est révélateur d’une crise profonde qu’il serait hasardeux de ne considérer que comme un effet de lassitude. La sortie bien maladroite du confinement  nous était présentée comme une délivrance, un retour à une liberté restituée. L’obsession semblait être « le retour à la normal », comme si la menace sanitaire s’avérait désormais d’une moindre importance que la reprise de la vie économique interrompue un trop long temps, dans notre pays en particulier. Les approximations et les prudences dans les choix évalués à l’aune des risques latents (ouverture des établissements scolaires, des lieux publics), certes justifiées par les incertitudes et les débats d’experts, ont renforcé une défiance déjà forte à l’égard des décisions publiques. Entre des mesures imposées et la faculté d’une appréciation personnelle, selon quels critères envisager la moins mauvaise option ? Se protéger et protéger les autres d’une contamination, était-ce encore une préoccupation digne d’y concéder une part de liberté personnelle ? Il a été trompeur de placer la cessation du confinement sous l’égide de l’idée de liberté là où s’imposait plutôt le devoir partagé de nos responsabilités. Encore aurait-il été nécessaire que les autorités publiques puissent fonder une telle position éthique sur un consensus envisageable dans le cadre d’une réflexion à la fois politique et intellectuelle qui a été refusée alors qu’elle s’imposait dès les premiers jours de crise.

Si demain le Covid-19 nous imposait à nouveau des mesures d’urgence, tout donne à penser qu’outre le déni a priori de la menace, le sauve-qui-peut individualiste révoquerait l’esprit d’initiative et de solidarité qui nous a permis de faire face à la pandémie ces derniers mois. L’échec politique est évident : la sortie de confinement n’a pas été accompagnée d’une concertation nationale nous permettant de concevoir ensemble l’après : nous avons exclu de toute possibilité de débat public ceux qui pourtant ont su inventer les réponses indispensables. Appauvris de ce savoir expérientiel qui a été refusé, nous voilà aussi démunis qu’en février dernier, incertains de ce que seront nos capacités de riposte, alors que tant de réalisations exceptionnelles devaient être reconnues et analysées dans le cadre d’une retour d’expériences du terrain. Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis, comme nous l’avons fait à bon escient et en renonçant aux modalités de gouvernance inappropriées pour les lits de réanimation. Ce courage, cette audace ou simplement cette intelligence ont manqué aux politiques qui auraient pu mobiliser une société en attente d’un projet cohérent dans lequel elle souhaitait s’investir. Rien à voir avec les différentes commissions parlementaire ou gouvernementale mises en place pour évaluer ou amender ce qu’aura été la décision politique en ces temps de pandémie. Je crains que cette scrutation inquiète et peut-être fataliste de la ligne d’horizon du rebond avec ses conséquences imprévisibles, témoigne de la même inertie des décideurs publics au plan international incapables en 2019 de comprendre comment contrer la pandémie qui leur était annoncée.

 

 

Le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom

Peut-être devrait-on considérer que ce phénomène de rebond relève du processus continu d’une pandémie vécue dans l’immédiat et l’urgence, sans disposer encore des savoirs et des capacités scientifiques à hauteur de ses défis et sans autre parade que la motivation de chacun d’entre nous. Dans ce cas, évoquer un rebond ou une « seconde vague », c’est tenter d’en appeler en désespoir de cause à un sursaut de responsabilisation, ou plutôt d’atténuer de manière conjuratoire le choc d’une nouvelle phase que nous ne sommes pas en mesure de maîtriser et qui serait inévitable.

Ce constat est aussi désespérant que devait l’être celui des instances publiques informées de l’imminence d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale qu’elles n’ont pas su anticiper tant ses conséquences étaient inconcevables. Ce qui diffère aujourd’hui, c’est que nous avons vécu les préliminaires de la catastrophe au cours du confinement, et qu’elle dévaste maintenant nos équilibres sociaux et nos économies comme une déferlante dont on ne sait au juste de quelle manière la juguler. L’histoire décrit les effets induits par les grandes épidémies qui ont bouleversé les sociétés au point, parfois, de ne pas y survivre ou alors de devoir y sacrifier leurs valeurs.

Les rebonds évoqués dans le contexte présent sont relatifs à la crise sanitaire mais menacent également parce qu’un phénomène pandémique doit être aussi compris dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. L’intelligence imposait de lancer une concertation nationale pour comprendre ce qui nous avait permis de résister et devait donc être intégré à la réflexion et aux décisions concernant l’après, c’est à dire le futur de notre société. Au confinement de cette pensée politique que je dénonce, s’ajoute une tendance regrettable à une forme de mépris de la vie démocratique en considérant, par exemple, que la création le 25 juin d’une mission indépendante nationale d’évaluation de la gestion de la crise à l’initiative du président de la République allait permettre d’épurer ce qui devait l’être et de poursuivre avec un même aplomb le chemin, sans y mettre d’autres formes. Au cours de la pandémie le chef de l‘État avait déjà souhaité bénéficier des expertises du Conseil scientifique Covid-19 ainsi que du Comité d’analyse, recherche et expertise Covid-19. Comment ne pas tirer de ce mode de gouvernance entre soi et entre experts la conclusion que partage en pratique une majorité de Français ? Ils n’intègrent plus les analyses et les préconisations souvent contradictoires. Ils doutent de leurs finalités, de leur justification et tout autant de leur crédibilité. Comment s’approprier une démarche de responsabilité collective dès lors que l’on n’est pas associés aux choix qui nous concernent en tant que société, et qu’en fin de compte le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom ?

La mission d’information parlementaire sur l’impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de coronavirus – Covid-19 poursuit ses investigations avec le sérieux et la rigueur qui lui sont reconnus. Le temps de l’instruction a cependant ses exigences, et les conclusions attendront alors que la pandémie impose son rythme.

S’expriment dans une confusion déplorable les propos les plus contradictoires portant sur la réalité de la pandémie, ses évolutions possibles, la justification de développer la prévention à travers des pratiques de vie contraignantes, les stratégies de tests, les traitements, la priorisation des plus vulnérables et tant d’autres aspects livrés à l’arbitraire de considérations improvisées. Aucune instance institutionnelle, académique ou déontologique ne semble avoir la moindre prise pour y apporter les clarifications recevables et audibles. Quant aux autorités qui pourraient rappeler et rétablir certaines règles de bonnes pratiques, notamment du point de vue de l’intégrité scientifique, elles demeurent curieusement absentes de la scène publique, comme si cette crise au cœur du savoir et de la confiance entre la société et ses chercheurs ne les concernait pas.

Identifier et tenter de trouver des réponses adaptées aux conséquences accablantes de ce rebond caractérisé par la contestation des légitimités et l’affaissement des instances de régulation, semble d’une autre importance politique que de vouloir donner à croire que l’on ne pouvait pas agir autrement.

Au moment où le président de la République cherche un second souffle politique, en quelque sorte un rebond, je crains et déplore le rendez-vous manqué, à la suite du temps de confinement, avec la société civile. La signification et les conséquences du  rebond pourraient affecter notre vie démocratique, car elles s’inscrivent dans un contexte de défiances et de peurs qui inquiètent tout autant que la menace de résurgence du Covid-19.

Emmanuel Hirsch

28 juin 2020

Sur l’après confinement, un grand débat citoyen est urgent et indispensable

 

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

Fondateur du site ethique-pandemie.com

 

Publié dans Libération, 24 avril 2020

 

 

Refuser le débat c’est prendre le risque d’une obstination déraisonnable

 

J’en appelle depuis des semaines à l’organisation d’une plateforme participative qui jusqu’à présent nous est refusée. Il semble que les arbitrages soient confinés entre experts et politiques, avec quelques consultations formelles associant certains acteurs de la vie publique. Dans l’attente demain d’un programme, de préconisations et d’obligations dont on sait que leur acceptabilité tiendra pour beaucoup à la confiance que fera notre société en ceux qui ont la responsabilité de décider avec elle et non seulement pour elle.

Ces derniers jours quelques figures de la pensée sont intervenues dans le débat public, développant des arguments recevables même si certains d’entre eux  peuvent être discutés. La confrontation d’idées est la force d’une démocratie. Affronter les contradictions c’est s’enrichir et privilégier la liberté de pensée plutôt que de se confiner dans un enferment dogmatique. Refuser le débat c’est prendre le risque d’une obstination déraisonnable qui pourrait ajouter aux conséquences humaines du Covbid-19 d’autres menaces sur la vie de notre démocratie déjà bien fragile en  ces circonstances.

Nos libertés, celles de faire vivre notre démocratie et de lutter pied à pied contre le Covid-19 sont assumées au cœur de la vie sociale comme rarement elles l’ont été.  Le Covid-19 révèle nos misères sociales les plus enfouies, les plus dissimulées, mais tout autant nos trésors démocratiques. Ces derniers mois notre société française s’était trop habituée à considérer que cette intelligence de l’engagement démocratique de terrain avait déserté la scène publique investie par les expressions véhémentes du désenchantement et de la désespérance. Voilà que la démocratie en acte fait irruption là où nos politiques ne l’attendaient pas ou plus. Y compris en bénéficiant de l’esprit de responsabilité et de la qualité d’investissement de celles et ceux qui, des mois durant, en ont appelé à un renouveau de notre démocratie. Certains on quitté l’exil des ronds-points d’hier pour se sentir aujourd’hui reconnus, accueillis au cœur de la cité, associés à des décisions et à des initiatives qui ont permis, dans l’urgence, de sauvegarder notre plus précieux.

Nous avons je pense unanimement compris et soutenu la valeur du choix démocratique qui se fonde sur un principe affirmé par le Président de la République : « nous n’abandonnerons personne sur le bord du chemin. » En témoigne si nécessaire la réaction sociétale à l’annonce d’une distinction des droits fondée sur des critères d’âge dans la perspective de la période de sortie du confinement. Le Chef de l’État en a compris la signification politique et a évolué dans sa position initiale. Nous avons appris ces dernières semaines ce que sont nos obligations à l’égard des personnes les plus vulnérables ; mieux, que notre démocratie est plus forte lorsqu’elle comprend ce que sont ses vulnérabilités et qu’elle sait que nous sommes collectivement comptables de choix dignes de ce que nous sommes, de notre bien commun.

 

 

 

L’intelligence collective s’oppose à la distanciation politique

 

La responsabilité politique s’exerce en s’adossant à l’examen d’une réalité complexe, incertaine où doivent prévaloir des enjeux supérieurs, notamment en termes d’acceptabilité des choix et d’adhésion à une démarche dont plus personne ne peut ignorer les difficultés et les conséquences dramatiques dans la vie de nos sociétés sur un long temps.

C’est pourquoi Je l’avais déjà fait en 2006 alors que le H1N1 semblait préfigurer une crise sanitaire qui est intervenue, sous forme de pandémie, 14 ans plus tard. Le temps ne manquait peut-être pas pour nous y préparer, nous y aguerrir, y compris en débattant des enjeux en société. Peut-être aurions nous considéré collectivement que s’équiper en quantité suffisante de masques, être en capacité d’armer des lits de réanimation dotés d’un nombre suffisant de respirateurs, anticiper au plus près les aspects socio-économique des impacts d’une pandémie ne relevait pas seulement de logiques administratives et d’aspects comptables ! Certes nombre de plans de préparation ont été rédigés et révisés, ce qui a probablement permis d’atténuer les conséquences d’une impréparation compensée pour beaucoup par l’intelligence et l’agilité des acteurs de terrain. Mais n’avions-nous pas à nous aguerrir ensemble à cette menace évidente, comme nous l’avons fait à la suite des actes terroristes qui ont meurtris notre nation ?

Ouvrir les établissements scolaires, inciter le recours à une appli pour mieux lutter contre la propagation du Covid-19, inciter certains à poursuivre le confinement, décider de systématiser la fermeture de certains établissement ou au contraire de privilégier, au nom de l’intérêt supérieur de la continuité de la vie de la nation, la réouverture d’entreprises, convenir des conditions de réhabilitation des rites et cérémonie funéraires compromis pour des raisons de sécurité sanitaire. Les questions et les enjeux sont multiples et dignes d’une concertation publique.

À la suite d’une précédente crise sociale, un « grand débat » a été organisé, attestant déjà de l’esprit d’initiative et de l’intelligence collective dont nous avons constaté qu’ils nous ont évité, ces dernières semaines, un pire auxquels les moyens et dispositifs préventifs carentiels nous condamnaient.

Concrètement, qu’en est-il de la prise en considération par les instances publiques du retour de terrain d’expériences et de réflexions partagées depuis des semaines par celles et ceux qui ont adhéré au devoir de confinement ? Qu’en est-il de la prise en compte de ce que les sans-voix, les sans-statut social ou les plus exposés aux conséquences humains d’un confinement ne peuvent plus subir, alors qu’ils vivent déjà dans leur quotidien la relégation et les discriminations ?

Le gouvernement dispose d’une « Plateforme d’État dédiée à la participation citoyenne ». On y débat sur des thèmes aussi importants que « Ma plage demain, sera… », « Consultation sur la sécurité routière » ou « Mon projet pour la planète ». N’est-il pas tout aussi pertinent et légitime d’un proposer une réflexion partagée « Vivre ensemble de Covid-19, nos priorités, nos choix, nos objectifs » ?

L’urgence médico-scientifique s’est imposée à nous ces derniers mois et elle demeure d’actualité. Les expertises savantes nous sont indispensables, y compris en ce qu’elles révèlent de nos incertitudes à travers des controverses. Désormais, dans ce temps long et obscur et menaçant du « vivre avec le Condi-19 », la société civile doit être considérée comme partenaire des décisions qu’elle acceptera de mettre en œuvre pour autant qu’on tienne compte de son expertise et qu’elle y adhère.

Le pacte de confiance indispensable dans la vie démocratique entre les citoyens et ceux qui les dirigent tiendra à la prise en considération d’une intelligence collective qui ne doit  pas se limiter à des éléments de langage obligés.

Mettre en œuvre une plateforme participative s’impose afin qu’ensemble nous puissions nous accorder sur des principes, sur la hiérarchisation de choix difficiles, sur notre manière de faire société dans cet « après le confinement » dont rien ne justifie et n’autorise à y confiner notre vie démocratique.

 

9782204091244

 

Covid-19, une concertation démocratique désormais nécessaire

 

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

Publié dans L’Obs, le 11 avril 2020

 

L’importance est d’associer les citoyens aux délibérations 

Il serait inconséquent d’engager maintenant une critique à l’égard des instances publiques qui, ne serait-ce que par précaution, auraient pu intégrer l’éventualité d’une crise sanitaire d’ampleur à leurs prospectives. Apparemment rien ne nous préparait au Convid-19 parce que personne n’y croyait.

Nous apprenons beaucoup de ces moments de souffrance, d’inquiétude mais aussi d’engagements et de don de soi. S’il y avait dans un premier temps urgence à agir, l’importance est désormais d’associer les citoyens aux délibérations de l’après, de développer une pédagogie de la responsabilité partagée. L’acceptabilité des mesures de sortie encadrées et progressives de la phase aigüe de la crise, ne pourra pas s’envisager sans créer les conditions d’un débat public, sous une forme à définir au plus vite. Il est évident que s’agissant des choix politiques qui détermineront notre vie sociale au moins ces prochains mois, l’exigence de démocratisation des arbitrages conditionnera leur recevabilité. Nous ne pourrons pas admettre des mesures imposées sur un temps indéterminé, relevant d’expertises qui ne tiendraient pas compte d’idées, d’expériences, d’attentes mais également de besoins, d’inquiétudes, d’obstacles et de réticences légitimes. D’évidence, ce qui aura manqué ces dernières semaines c’est une véritable considération à l’égard d’une expertise de terrain, de ces réalités « du front » qui aspiraient davantage à être prises au sérieux dans ce dont elles témoignaient, qu’à bénéficier d’hommages obligés.

 

« Ce qui aura manqué ces dernières semaines c’est une véritable considération à l’égard d’une expertise de terrain, de ces réalités « du front » qui aspiraient davantage à être prises au sérieux dans ce dont elles témoignaient, qu’à bénéficier d’hommages obligés. » 

  

A tous niveaux, les logiques du triage

Les menaces de contamination et les contraintes du confinement ne nous défaussent pas d’une analyse critique de ce qui a été décidé, trop souvent pas défaut, afin de parer l’impréparation. Tant d’espaces relégués de notre société ont vécu l’inacceptable : les établissements accueillant les personnes en situation de handicap, de précarité sociale, les hôpitaux psychiatriques ou les lieux de détention. Jamais les plus isolés et les personnes sans abri n’ont éprouvé semblable exil. Les « pratiques dégradées » ont imposé à tant de niveaux décisionnels les logiques du triage, sans même que les choix aient pu s’établir selon des règles explicites. Si le réanimateur est habitué à décider de la justification d’entreprendre ou non une réanimation selon des données scientifiques, il en est différemment lorsque le manque de lits disponibles ou d’équipements peut le contraindre à ne pas réanimer une personne qui aurait pu être sauvée en temps normal. En situation de pandémie, ne convient-il pas de discuter publiquement des critères acceptables dans la hiérarchisation de nos priorités sociales ? Qu’en est-il du respect de la personne dans sa dignité, son intégrité et sa sphère privée si l’on attente, pour des raisons estimées supérieures à ses droits fondamentaux ?

  

« Les « pratiques dégradées » ont imposé à tant de niveaux décisionnels les logiques du triage, sans même que les choix aient pu s’établir selon des règles explicites. »

  

Enjeux de crédibilité publique

En début de crise, des procédures ont été édictées par les autorités administratives sans trouver le temps de les accompagner par un minimum de concertation, limitant l’information à quelques préconisations au même titre que l’accès aux moyens indispensables à leur mise en œuvre. À vouloir être prescriptif en tout, selon des normes contraignantes fixées dans l’urgence, ces instances ont pris la responsabilité d’assumer en tout et pour tous des arbitrages à la fois inédits, complexes et incertains. Elles ne pouvaient dès lors que s’exposer directement à certaines défiances, ne serait-ce que du fait de l’inadéquation entre certaines mesures édictées et les conditions pratiques de leur applicabilité. Des affirmations péremptoires, et pas seulement à propos du recours préventifs des masques, ont été contestées du fait de leurs justifications aléatoires, conjoncturelles et évolutives. La crédibilité publique en a été profondément affectée. Des doutes s’expriment déjà sur ce que seront le bien fondé et l’acceptabilité des dispositifs de sortie du confinement s’ils ne relevaient que de règles administratives décidées au nom d’une compétence ou d’une expertise qui ne se justifieraient pas et ne se discuteraient pas. Autant la puissance publique est légitime à mettre en œuvre une politique cohérente et volontariste de lutte contre cette pandémie, autant confrontée à l’inconnu et à des menaces qui ne peuvent être contrées qu’en faisant société, il lui faut comprendre que c’est ensemble que doit se penser notre mobilisation.

 

« Des doutes s’expriment déjà sur ce que seront le bien fondé et l’acceptabilité des dispositifs de sortie du confinement s’ils ne relevaient que de règles administratives. »

 

Qu’en sera-t-il de notre cohésion sociale

Même en situation de crise la concertation s’impose donc dans l’arbitrage des décisions. Que l’on ne justifie pas de mesures arbitraires par un manque de temps, alors que la responsabilité du déficit d’anticipation ne peut pas être imputée à ceux qui en subissent les plus lourdes conséquences. Que l’on fasse confiance à l’expérience, à l’expertise et à l’agilité des professionnels, des membres d’associations, de nos corps intermédiaires, au même titre qu’à notre intelligence collective !

J’avais proposé en 2006 des États généraux consacrés aux préparatifs du H1N1, afin de sensibiliser la société aux  enjeux de santé publique et de l’associer à une réflexion portant sur la priorisation des choix en situation extrême. S’il est indispensable d’être assuré que les arbitrages se font selon des règles transparentes, de justice et dans la loyauté, encore doit-on déterminer dans le cadre d’une concertation publique les principes à mobiliser dans les décisions et les instances de contrôles qui en seront garantes. En 2020 je renouvelle cette demande.

Les responsables de l’État ont pris l’engagement de n’abandonner personne sur le bord du chemin dont on comprend qu’il est davantage périlleux pour ceux qui sont le plus en difficulté face aux conséquences humaines et sociales du Covid-19. Il leur faudra tenir leurs engagements. Nous devons penser ensemble, soutenir et accompagner les décisions politiques qui imposeront des contraintes que chacun devra partager.

Je suis fier de la force de notre démocratie dans sa confrontation aux aspects humains et sociaux de la pandémie. Notre nation se révèle dans ces circonstances qui d’une certaine manière la mettent à nue, en dévoilent ce qui lui est constitutif. Nous découvrons avec d’autant plus d’étonnement ce dont les récentes crises sociales pouvaient nous inciter à douter. Nous faisons société. Notre cohésion s’exprime et se renforce à travers nombre d’initiatives responsables, d’actes de solidarité, de manifestation de sollicitude à l’égard des plus vulnérables parmi nous.

  

« Que l’on fasse confiance à l’expérience, à l’expertise et à l’agilité des professionnels, des membres d’associations, de nos corps intermédiaires, au même titre qu’à notre intelligence collective ! »

 

Vivre en démocrates ce temps de pandémie

C’est en démocrates qu’il nous faut vivre ce temps de pandémie, assumer nos responsabilités et réfléchir à ce que sera notre société après. S’il y a des leçons à tirer, elles nous engageront collectivement. Il convient de tout faire pour que le Covid-19 ne contamine pas notre vie démocratique alors qu’il doit au contraire en aviver les significations.

C’est pourquoi l’autre urgence est d’envisager dès à présent une concertation nationale, portant notamment sur les modalités de sortie du confinement, sur le recours aux tests et les conditions de leur mise en œuvre, sur les mesures d’accompagnement des situations exposant aux précarités sociales et aux vulnérabilités économiques, sur l’anticipation des dispositifs indispensables à la prévention d’un prochain épisode épidémique ou de toute autre crise sanitaire. Surmonter le Covid-19 et refonder notre modèle social ne sera possible que si le principe de confiance est au cœur de l’action publique. Chacun doit être reconnu dans sa capacité de contribuer à l’arbitrage des choix collectifs dont il devra assumer la responsabilité dans ses engagements. La concertation saura d’autant plus intense et contributive que nombre d’entre nous ne demandent qu’à partager leurs réflexions, à aller plus avant encore dans leurs initiatives solidaires, et à contribuer en démocrates au bien commun.

 

 

Don de corps à la science : quand l’éthique est bafouée

Entretien d’Emmanuel Hirsch avec Hugo Jalinière, publié dans Sciences Avenir le 29 novembre 2019

Version intégrale

Dans une enquête glaçante, la journaliste Anne Jouan révèle dans L’Express les conditions indignes dans lesquelles ont été stockés les corps donnés à la science pendant plus d’une décennie à l’université Paris-Descartes, rue des Saint-Pères, véritable temple de la médecine française. Le professeur d’éthique médicale à la Faculté de médecine de l’Université Paris-Sud-Paris-Saclay Emmanuel Hirsch détaille pour Sciences et Avenir les questions éthiques dérangeantes que pose le rapport de la médecine aux cadavres qui lui sont confiés pour faire progresser la connaissance.

Sciences et Avenir : Aviez-vous déjà eu connaissance des conditions indignes de stockage des corps donnés à la science révélées par L’Express ?
Emmanuel Hirsch : J’avais visité ces lieux vers 2002. Le président de Paris-Descartes à l’époque se posait la question de la pertinence ou pas de pratiquer des dissections dans le cadre d’une université moderne. Les outils virtuels semblaient déjà proposer une alternative et appeler à une approche plus scientifique de pratiques que certains apparentaient à des représentations d’une médecine expérimentale d’un autre temps. Il m’avait été demandé par des médecins si je considérais que ce qui s’y pratiquait était conforme ou non aux principes de l’éthique médicale. Apparemment les instances dévolues à la déontologie n’étaient pas préoccupées de tels enjeux. A l’époque, la situation n’avait rien à voir avec ce qui est décrit dans L’Express. Dans la chambre froide, certes vétuste, les corps reposaient sur des clayettes parfois depuis de longues semaines. Il y avait effectivement des têtes et des membres préparés en vue d’expérimentations. Des caisses contenaient des corps démembrés dans l’attente de la crémation au Père-Lachaise. J’ai échangé avec l’agent technique en charge des lieux qui m’a dit son souci de respect des défunts qui avaient fait don de leur corps à la science. Il m’a parlé du sens de sa mission et de son sentiment de responsabilité au regard de la dignité et de l’intégrité de ces cadavres. Rien ne me paraissait indécent, même si de fait cette chambre froide me paraissait en rupture avec ce que je connaissais des chambres mortuaires dans les hôpitaux par son caractère pour le moins rustique et minimaliste du point de vue de son installation. Les « corps frais » suivaient une filière différente et donc leur préparation et conservation relevaient d’un tout autre dispositif.
Pas loin de la chambre froide, au 5ème étage les étudiants en médecine pratiquaient les dissections dans un contexte très proche de la rigueur et de l’hygiène chirurgicales. Cela pouvait faire contraste avec le dispositif de la chambre froide. A la suite de leurs investigations selon un protocole très encadré, il leur était demandé de recouvrir les corps, parfois de les restaurer là où ils étaient intervenus. L’Université Paris-Sud au sein de laquelle j’enseigne, réalisait les dissections à la faculté de la rue des Saints-Pères. Avec le Pr Olivier Gagey qui coordonnait cette formation, nous organisions des réunions avec les étudiants avant et à la suite des dissections. Il importait de les sensibiliser à ce moment souvent redouté de la rencontre avec la mort dans un contexte bien particulier, à certains égards transgressif pour ne pas dire violent. Si par le passé il pouvait s’agir d’une épreuve initiatique, pour nous l’essentiel était de donner à comprendre le sens de ce don. Qu’est-ce qui motivait des personnes à confier leur dépouille à la science et en quoi cela nous obligeait ? Que signifiait cette forme de solidarité ? Je me souviens de cette formule qui synthétisait la philosophie du don : « la mort au service de la vie », et d’une étudiante qui avait compris que « ces personnes avaient eu le courage de nous confier leur corps afin que nous puissions être des médecins compétents ». Elle n’en comprenait que la valeur de sa mission et ce qu’elle devrait à la personne qui, bien que morte, avait participé à sa formation.

S&A : Cette relation à la mort dans les pratiques médicales vous semble-elle relever de vos responsabilités dans le champ de l’éthique médicale ?
E.H : Dès la création de l’Espace éthique de l’AP-HP, à la demande du directeur général de l’époque nous avons développé une réflexion avec les professionnels des chambres mortuaires. Elle s’est structurée en 1997. Il s’agit pour moi d’une des plus fortes expériences dans mon parcours professionnel, comprenant les enjeux éthiques de l’engagement soignant après la mort. Nous avons organisé des colloques sur les différents contextes de la mort à l’hôpital, sur cette fonction des soignants auprès du défunt et de ses proches. J’ai revu hier le DVD que nous avons réalisé avec des photographes et un producteur de France Culture, pour restituer 24 heures de la vie dans une chambre mortuaire. Avec des médecins comme le Pr Jean-Jacques Hauw, nous avons approfondi les conditions des pratiques d’autopsies du point de vue éthique. Simultanément, nous avons associé à nos travaux le service funéraire de la Ville de Paris qui interviennent aussi, comme cela a été évoqué, dans le recueil des corps à la suite des dissections. A la suite de la canicule de 2003, nous avons organisé une soirée d’hommage avec ces professionnels à la Chapelle de la Salpêtrière. C’est dire que depuis des années se mène une réflexion de grande qualité qui participe d’une prise de conscience de nos obligations au regard de l’intégrité du cadavre. Les pratiques indignes n’en sont que plus inacceptables. Début août 2005, 351 fœtus ont été découverts dans une chambre mortuaire, conservés dans des conditions qui ont déjà provoqué un scandale. La directrice générale de l’AP-HP nous a demandé d’accompagner les mesures qui allaient s’imposer par des considérations et des recommandations d’ordre éthique. Nous avons produit par la suite la charte éthique des chambres mortuaires. Puis-je me permettre toutefois une observation ? Mon investissement dans ce domaine a été considéré de manière souvent péjorative et si peu compatible avec une vision de l’éthique dite d’en haut qui n’avait rien à faire avec ces réalités morbides. Ces questions délicates relevaient d’un non-dit, d’embarras ou alors de propos de carabins qui ne permettaient que difficilement de leur accorder une dignité. Cela explique en partie les circonstances que l’on dénonce aujourd’hui, mais également d’autres évoquées dans le passé à propos de pratiques dans certains Instituts médico-légaux.

S&A : Où se situe la frontière entre un traitement indigne et un démembrement « éthique » ?
E.H : Vous distinguerez tout d’abord la différence entre deux termes : « pièce opératoire » et « déchet anatomique ». A la suite d’une amputation certaines personnes attachées à l’intégrité de leur corps demandent que le membre ne soit pas consumé dans l’incinérateur comme un « déchet opératoire ». Nos représentations, nos intentions, la manière dont on traite le corps, les mots utilisés pour dénommer les pratiques sont révélateurs de notre attachement à un système de valeurs et de repères. La signification anthropologique du corps, pour certains sa sacralité, justifient donc l’encadrement de pratiques qui peuvent apparaître, aujourd’hui encore, transgressives. Cela n’est possible que si l’on y consacre une réflexion, intégrant une approche en sciences humaines est sociales. Intervenir sur le cadavre pour le disséquer justifie d’être soucieux du sens de l’acte, de sa portée, d’une obligation de respect, de décence pour ne pas dire de retenue. Des considérations aussi importantes que la rigueur des gestes techniques et ses finalités. Ce n’est pas parce que certaines séries télévisées présentent l’humour et la nonchalance de certains médecins légistes dans leur rapport avec le cadavre, qu’il faudrait banaliser un acte qui n’a rien d’anodin et n’est recevable qu’à la du point de vue de sa recevabilité médico-scientifique et de son acceptabilité morale. Donner son corps à la science c’est témoigner d’une confiance en la recherche et d’une foi en l’humanité au point d’y livrer sa dépouille et d’accepter d’être sans véritable sépulture. Il en est de même dans l’acceptation des proches qui pourront éprouver douloureusement cette décision au regard des rites de séparation et de deuil. Il est donc impératif que les médecins soient dignes de cette confiance et que les institutions concernées témoignent d’une vigilance là où leur responsabilité morale est engagée.
La personne qui donne son corps à la science se situe dans une démarche bien différente du don d’organes. Elle sait ce que seront les pratiques, y compris avec pour conséquence la non restitution du corps pour des obsèques. Pour autant, tout n’est pas acceptable. La notion de proportionnalité dans l’intervention me semble de nature à prévenir des pratiques qui s’exonèrent de l’inconditionnel respect du cadavre. L’intégrité du corps n’est pas préservée dès lors qu’il y a démembrement. J’ai lu dans un entretien avec un médecin que les corps seraient en quelque sorte reconstitués et placés dans des cercueils individuels avant la crémation. Ce n’est pas ce que j’ai constaté, y compris au Père-Lachaise. Toutefois cette affirmation témoigne effectivement d’une question particulièrement délicate, voire discutable : celle du démembrement du corps. J’estime nécessaire d’approfondir un tel enjeu et peut-être de créer les conditions pour que le corps puisse être reconstitué dans son unicité avant la crémation qui au demeurant n’est pas individualisée.

S&A : Peut-on tirer quelques premiers enseignements des dysfonctionnements dénoncés aujourd’hui ?
E.H : Il convient de reprendre aujourd’hui, dans le contexte présent, une réflexion éthique de nature à accompagner avec considération, dans la transparence, avec loyauté et en mettant en place des dispositifs d’évaluation des bonnes pratiques, la personne qui témoigne de valeurs exceptionnelles dans cet acte du don. Notre engagement est d’autant plus fort qu’il n’est pas de plus haute vulnérabilité que celle du défunt, ce qui fonde les obligations à son égard que sont les rites mortuaires. A tenter de comprendre ce qui est plus grave que des dysfonctionnements, j’ai trop l’impression d’une logique inspirée par le principe selon lequel la fin justifierait les moyens. Certains considèreraient même que le cadavre est un ensemble organique indifférencié, dépouillé de son humanité, qui ne relève plus du devoir de dignité. Ils ne saisissent pas le sens de ce don et appelle de leur part la réciprocité d’un inconditionnel respect. Comment a-t-on pu estimer acceptable ou insignifiant ce qui s’avère, ces derniers jours, publiquement intolérable et incompatible avec la déontologie médicale ? Qu’est-ce que cela nous dit de ces mentalités éprises de biomédecine, d’expérimentation, de science qui détournent d’une interrogation sur le sens de l’action et ses conséquences ? Et ce n’est pas seulement au regard des pratiques qui provoquent notre consternation face à l’irrespect de défunts dans un contexte de recherche universitaire, que devrait porter nos interrogations, voire nos réserves. Les interventions parfois intrusives sur le vivant au nom des avancées de la biomédecine et d’une visée d’amélioration des capacités humaines, mériteraient une attention, une vigilance, voire une circonspection dont on constate, là également, les insuffisances, pour ne pas dire les carences. Entre instrumentalisation des corps d’une part et numérisation des corps d’autre part, qu’en est-il de notre condition humaine ? Une réflexion anthropologique s’avère urgente là où la plénitude de notre humanité est ainsi contestée, voire bafouée. Nos valeurs démocratiques y sont engagées.

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