Couvre-feu: «Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer»

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay, vient publier le livre collectif Pandémie 2020 – Éthique, société, politique, Les éditions du Cerf

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le manque d’humilité de la part de l’exécutif sur ses errements dans la gestion de la crise sanitaire est à déplorer, analyse Emmanuel Hirsch. Selon le professeur d’éthique médicale, la dimension arbitraire des décisions du gouvernement sape la patience et le civisme des citoyens.

16 octobre 2020

 

 

Confinement, couvre-feu, demain peut-être rétentions sanitaires et judiciarisation des comportements sociaux irrespectueux des règles érigées au nom de l’urgence nationale. La méthode privilégiée dans la gestion politique de la pandémie se caractérise par une constante, celle de la répression nécessaire par refus de considérer que notre société est capable de responsabilité. Le discours martial n’est plus audible 4 mois après la sortie d’un confinement qui était annoncé par les instances gouvernementales comme le retour à la liberté.

Le doute et plus encore la défiance à l’égard de la pertinence des décisions publiques affectent tant la recevabilité des admonestations moralisatrices que la crédibilité des prescriptions autoritaires. Car la pandémie est bien là, et pour un long moment. Le Conseil scientifique Covid-19 n’a pas attendu sa note d’alerte du 22 septembre 2020 pour proposer des lignes d’action prospectives qui ont fait l’objet d’arbitrages politiques en bien des points discutables. Les atermoiements, dès l’été, relatifs au port du masque, la désorganisation des dispositifs de test ainsi que les insuffisances dans le suivi des personnes contaminées n’ont pas contribué à rassurer là où déjà la cohérence et l’efficacité des pouvoirs publics étaient à l’épreuve.

Qu’il soit impératif aujourd’hui de décider de mesures contraignantes au point de raviver les inquiétudes et les souffrances irréparables des premiers temps de la pandémie, est le signe d’une défaite. Si nous pouvons l’imputer à l’incapacité d’avoir compris collectivement l’ampleur des défis auxquels nous exposent les circonstances actuelles, le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux.

 Ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

Au moment où la confiance devait être reconquise afin de restaurer ce lien indispensable entre la société civile et ceux qui décident politiquement de sa destinée en ces temps de péril, la stratégie militaire apparaît quelque peu dérisoire. Car ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

 

Le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux

 Contrairement au caractère subit et inédit du confinement décrété le 17 mars, la signification et la portée du couvre-feu (apparemment moindre dans leurs incidences immédiates sur nos libertés individuelles) sont évaluées à partir d’une expérience personnelle et collective qui nous a marqués. Nous avons appris de ces mois de pandémie notre attachement à la vie des plus fragiles parmi nous, l’intelligence et la vitalité d’une démocratie habituellement reléguée de nos préoccupations, mais également le désastre provoqué par l’inattention à la complexité du réel, cette incompétence à comprendre comment mobiliser et solidariser une société.

Que les instances publiques aient renoncé à organiser un retour d’expériences au plan national qui nous aurait enrichi de savoirs utiles aujourd’hui, est un autre constat qui interroge. Cela n’a pas pour autant entravé des réflexions étayées par des analyses critiques de décisions imparfaitement anticipées et accompagnées du point de vue de leurs conséquences.

Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement.

Au-delà des aspects procéduriers de l’organisation du couvre-feu, le président de la République a surtout pris le 14 octobre des engagements forts concernant l’atténuation de son impact économique sur des professionnels déjà sinistrés par des restrictions parfois aléatoires. Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement. D’un point de vue socio-économique il paraissait inenvisageable car insoutenable.

Il ne s’agit donc pas d’une décision raisonnable, proportionnée aux risques d’une flambée épidémique qui pourrait s’avérer incontrôlable, mais d’une mesure politiquement recevable. Le choix est celui d’un moindre mal dont il conviendra de se contenter, provisoirement. Tant que les professionnels de santé seront en capacité de soutenir un engagement au long cours, alors qu’ils sont déjà aujourd’hui épuisés et accablés par la pesanteur d’une charge incomprise. Les quelques encouragements obligés qui leurs sont concédés ne compensent pas les soutiens dont ils dénoncent les carences.

 

 

Il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire

 

D’une part la gravité de la situation sanitaire et le caractère inéluctable de procédures qui ne peuvent qu’être contraignantes nous sont rappelés solennellement. D’autre part il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire, voire improvisé. Est-ce respecter la société que de la considérer incapable de saisir la complexité de circonstances et d’enjeux qui nous rendent collectivement vulnérables à l’incertain, et plus encore à un phénomène qui s’insinue jusque dans l’intimité de la vie sociale? Au point de nous déposséder d’une force de résistance ou au contraire de susciter une envie de dissidence dont on observe les premières expressions?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation.

Il est évident que nous ignorons tout de l’évolution de la pandémie quelques soient les prospectives épidémiologiques, les promesses thérapeutiques ou notre envie de croire que nous surmonterons cette crise, voire que nous la dépasseront en transformant notre monde. Ce qui est certain c’est qu’aucune politique publique, si ce n’est le modèle de Taiwan parfois évoqué, n’a su trouver les réponses ajustées à l’ampleur des périls, en dépit de mesures palliatives ou compensatoires comme c’est le cas en France du point de vue de la solidarité économique. Dès lors que nos capacité s’avèrent pour le présent limitatives, au point, je pense, d’envisager si nécessaire d’autres dispositifs restreignant davantage encore que le couvre-feu les libertés publiques, n’est-il pas l’heure de reconsidérer les modalités de gouvernance de cette crise sanitaire?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation. Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer, quelques soient les menaces répressives. Il lui faut décider d’une autre intelligence de la gestion politique de cette crise sanitaire, sans quoi, on le sait, elle provoquera une crise politique alors que l’unité et la cohésion sont plus indispensables que jamais. Il nous faut démocratiser la gouvernance de cette pandémie, restaurer une démocratie en santé qui a été meurtrie par tant de dédain à son égard depuis des mois, enfin arbitrer des choix loyaux et transparents dans le cadre d’une concertation impérative car indispensable.

 

Face à la « seconde vague épidémique », pourquoi le pire risque d’arriver ?

Pandémie 2020 2020

 

L’échec non assumé des dispositifs de prévention

 

Un courant de pensée hostile à toute soumission de la vie démocratique à un ordre médical ou à l’expertise scientifique renforce les suspicions à l’égard de l’autorité et accentue des défiances. Certains estiment même que les stratégies gouvernementales relèvent d’enjeux politiques inavoués, la figure tutélaire ayant la faveur d’un électorat à conquérir.

Voilà que s‘expriment en PACA les signes indicateurs d’une contestation unanime des décisions politiques imposées à cette région pour tenter de maîtriser la poussée épidémique. Cette déferlante d’opposants aux prescriptions gouvernementales se répand dans le pays, au point de craindre des positions réfractaires à l’exercice d’une politique considérée coercitive, voire attentatoire aux libertés publiques.

Ces derniers mois les instances décisionnelles ont été incapables d’atténuer les menaces d’une résurgence de la pandémie dont la survenue inexorable semble les surprendre. Plus grave, elles ont provoqué une telle défiance consécutive à la fois de décisions péremptoires rarement anticipées dans leurs conséquences et, paradoxalement, de contradictions, d’indécisions, d’attentisme et de concessions parfois incompréhensives, au point d’en arriver à douter de la crédibilité même de l’action publique. L’inquiétude est telle que chacun s’attend au pire, avec le sentiment d’une impuissance politique qui pourrait en arriver à menacer l’unité nationale. À Marseille et dans sa région, l’ensemble des acteurs de la vie sociale s’insurgent contre des mesures décidées sans concertation et qui déjà, du fait de la contestation de leur justification, contraignent le gouvernement à adapter le dispositif en ajoutant à l’incompréhension, la confusion et la défiance.

Le discours du ministre des Solidarités et de la Santé le 23 septembre n’était certainement pas pour rassurer. Personne n’est convaincu que les mesures prescrites aujourd’hui, sont de nature à compenser des mois d’atermoiement, de louvoiement, d’évitement de résolutions concertées, courageuses, compétentes et conséquentes dans les domaines où des choix clairs s’imposaient.

Au mépris de l’engagement du Chef du gouvernement qui depuis sa nomination se dit soucieux de respecter les instances territoriales dans l’exercice de leurs missions, les prescriptions gouvernementales interviennent sans que les acteurs concernés aient été associés au processus décisionnel (responsables politiques régionaux, corps intermédiaires, professionnels, associatifs, etc.).

L’interprétation de mesures perçues comme punitives et discriminatoires suscite une réactivité d’autant plus forte qu’elles ne semblent ni justifiées, ni proportionnées, ni homogènes et n’ont pas été soumises à aucune discussion associant les acteurs représentatifs du territoire. Les mesures d’accompagnement économique ne suffisent plus à compenser l’accablement, le désarroi et bientôt l’inacceptation d’acteurs au cœur  de la vie sociale.

Ces dispositifs annoncés au jour le jour, sans donner à saisir la cohérence d’un projet pertinent et compétent, provoquent un sentiment accru d’insécurité au regard de mesures improvisées dans un contexte d’urgence dont on ne sait plus selon quelle doctrine hiérarchiser les priorités.

Ces décisions adoptées en dernier recours, témoignent de l’échec non assumé des dispositifs de santé publique en termes de responsabilisation, d’information, de prévention, d’accès aux tests pour ne pas évoquer la continuité des soins à l’hôpital.

La parole publique ne semble plus crédible parce qu’inaudible et inefficiente dans un contexte de positions contradictoires et d’impuissance à avoir su prévenir le sursaut d’une menace sanitaire dont on donnait à croire que nous l’avions surmontée.

Le retour aux avant-postes de la scène publique du ministre des Solidarités et de la Santé est indicatif d’une redistribution des rôles, dès lors que la parole du Premier ministre (en charge avant sa nomination de la sortie du confinement) est désavouée par des circonstances qui fragilisent ses résolutions. Le Président de la République réinvestit pour ce qui le concerne une fonction en surplomb, tenant des propos incantatoires et moralisateurs comme ce fut le cas au cours de son déplacement dans un EHPAD de l’Eure le 22 septembre. Demain, si nécessaire, il sollicitera à nouveau le registre de la guerre, stratège d’un nouveau combat après l’échec dissimulé de neuf mois de batailles qui n’ont pas éloigné l’imminence d’une débâcle redoutée. Avec de surcroit des combattants traumatisés, épuisés, désabusés dont on n’a pas encore compris ce dont ils témoignaient et ce qu’ils préconisaient depuis des mois de manière probante. Sauront-ils mobiliser encore, cette fois sur un plus long terme et avec une dissémination territoriale de l’urgence, les ressources qu’ils on investi au service du bien commun afin d’éviter la catastrophe de l’impréparation et de l’improvisation des premiers arbitrages publics ?

Pour ajouter à la complexité des circonstances actuelles, la dramatisation excessive de la situation est contestée par des experts de santé publique ou des intellectuels qui estiment que l’on manipule l’opinion publique en accentuant une peur injustifiée. Un courant de pensée hostile à toute soumission de la vie démocratique à un ordre médical ou à l’expertise scientifique renforce les suspicions à l’égard de l’autorité et accentue des défiances. Certains estiment même que les stratégies gouvernementales relèvent d’enjeux politiques inavoués, la figure tutélaire ayant la faveur d’un électorat à conquérir.

 

Nous exposer à un pire qu’il est encore possible d’éviter

S’il est une ‘’seconde vague’’ il aurait été indispensable que l’on puisse l’aborder sur la base d’une réforme de la pensée et de la méthode gouvernementale appliquée à une crise qui cette fois n’était pas imprévisible. Aucune initiative publique n’a permis d’associer la société civile à des choix qui risquent d’être plus difficiles à admettre demain, dès lors que les instances publiques qui ont décidé seules sont confrontées à l’échec de leurs politiques.

 

 Plutôt que d’accompagner une crise sanitaire aux conséquences multiples et encore imparfaitement identifiées dont on savait qu’elle s’incrusterait progressivement dans la vie sociale à tous ses niveaux, l’anticipation de la ‘’seconde vague’’ s’est faite dans un entre soi réfractaire à toute idée de concertation.

Cette obstination déraisonnable est considérée à la fois irrespectueuse des principes de la vie démocratique, hostile à la prise en compte de compétences et d’expertises en dehors de la sphère administrative gouvernementale, distante des réalités humaines et sociales ignorées alors qu’elles déterminent pourtant la capacité de mobilisation et donc de responsabilisation de la société.

S’il est une ‘’seconde vague’’ il aurait été indispensable que l’on puisse l’aborder sur la base d’une réforme de la pensée et de la méthode gouvernementale appliquée à une crise qui cette fois n’était pas imprévisible. Aucune initiative publique n’a permis d’associer la société civile à des choix qui risquent d’être plus difficiles à admettre demain, dès lors que les instances publiques qui ont décidé seules sont confrontées à l’échec de leurs politiques.

Des retours actuels du terrain, nous tirons quelques données inquiétantes dont rien n’indique qu’elles sont prises en compte comme il se devrait par les décideurs publics :

-  l’illisibilité dans l’évaluation du bien-fondé d’ajustements circonstanciés (économie, emplois, éducation, etc.), selon des critères peu explicites, au regard de renoncements inavoués dont tout indique qu’ils risquent demain de s’imposer à nous en des formes encore plus radicales, faute d’une méthode adaptée et désormais de marges de manœuvre autres que des compensations financières qui elles aussi ont leurs limites ;

-  le sentiment de décisions hors sol, motivées par une inintelligence du réel et l’incapacité d’arbitrer des choix concertés, justifiés, cohérents, proportionnés et soutenables ;

-  le déficit de loyauté et de discernement dans une communication  aléatoire, parfois contradictoire, trop souvent inattentive au souci de permettre à chacun de s’approprier des capacités d’agir en responsabilité ;

-  la disqualification de la parole publique et de l’expertise ;

-  le discrédit à l’égard de préconisations arbitraires qui, au nom de considérations irrecevables, compromettent la vie social, au risque d’être incapables de maintenir le sens de ce qui fait société ;

-  le risque de ne plus partager une exigence d’engagement au service du bien commun, de perdre la confiance indispensable à la volonté d’agir et de verser dans un désordre social préjudiciable à la vie démocratique.

Confrontés à l’hostilité d’une région à l’égard de décisions univoques annoncées sans les concertations indispensables, peut-être faute d’arguments convaincants à faire valoir, voilà que la puissance publique révèle une fragilité et une fébrilité politiques au moment où l’on attendrait qu’elle unisse et renforce la nation afin de se mobiliser face à la nouvelle phase épidémique. Cette résistance à un arbitraire indifférent à une intelligence du réel, à une prise en considération des équilibres profonds d’une société inquiète de son devenir, devrait être compris comme l’appel à une réforme profonde des modalités de gouvernance de la crise. S’obstiner contre les évidences, c’est nous exposer à un pire qu’il est encore possible d’éviter.

 

 

 

Le rebond annoncé de la pandémie est le signe d’un échec politique

 

Emmanuel Hirsch

 

Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis

Curieuse impression d’impuissance désabusée, alors qu’il est question d’un possible rebond de la pandémie déjà observé dans nombre de pays comme les États-Unis. Cette démocratie représente pourtant une référence peu discutable en termes d’épidémiologie, de capacités scientifiques et de communication, ce qui indique que le phénomène relève de causes politiques, idéologiques et sociales qui, faute d’analyses et de mesures adaptées, laissent les prescriptions de santé publique sans véritable portée. Il est significatif d’un échec consternant qu’après 50 jours de confinement parfaitement respecté, les médecins doivent se résoudre à attendre les conséquences possibles des promiscuités de la Fête de la musique pour constater, dans les services de réanimation, le départ ou non d’un rebond d’une toute autre ampleur que les clusters émergeant au jour le jour.

L’apparent renoncement aux mesures de barrière en dehors d’espaces où la vigilance impose des règles qui ne se transgressent pas (les transports, l’entreprise, les établissements publics), est révélateur d’une crise profonde qu’il serait hasardeux de ne considérer que comme un effet de lassitude. La sortie bien maladroite du confinement  nous était présentée comme une délivrance, un retour à une liberté restituée. L’obsession semblait être « le retour à la normal », comme si la menace sanitaire s’avérait désormais d’une moindre importance que la reprise de la vie économique interrompue un trop long temps, dans notre pays en particulier. Les approximations et les prudences dans les choix évalués à l’aune des risques latents (ouverture des établissements scolaires, des lieux publics), certes justifiées par les incertitudes et les débats d’experts, ont renforcé une défiance déjà forte à l’égard des décisions publiques. Entre des mesures imposées et la faculté d’une appréciation personnelle, selon quels critères envisager la moins mauvaise option ? Se protéger et protéger les autres d’une contamination, était-ce encore une préoccupation digne d’y concéder une part de liberté personnelle ? Il a été trompeur de placer la cessation du confinement sous l’égide de l’idée de liberté là où s’imposait plutôt le devoir partagé de nos responsabilités. Encore aurait-il été nécessaire que les autorités publiques puissent fonder une telle position éthique sur un consensus envisageable dans le cadre d’une réflexion à la fois politique et intellectuelle qui a été refusée alors qu’elle s’imposait dès les premiers jours de crise.

Si demain le Covid-19 nous imposait à nouveau des mesures d’urgence, tout donne à penser qu’outre le déni a priori de la menace, le sauve-qui-peut individualiste révoquerait l’esprit d’initiative et de solidarité qui nous a permis de faire face à la pandémie ces derniers mois. L’échec politique est évident : la sortie de confinement n’a pas été accompagnée d’une concertation nationale nous permettant de concevoir ensemble l’après : nous avons exclu de toute possibilité de débat public ceux qui pourtant ont su inventer les réponses indispensables. Appauvris de ce savoir expérientiel qui a été refusé, nous voilà aussi démunis qu’en février dernier, incertains de ce que seront nos capacités de riposte, alors que tant de réalisations exceptionnelles devaient être reconnues et analysées dans le cadre d’une retour d’expériences du terrain. Il fallait armer notre démocratie pour affronter tant de nouveaux défis, comme nous l’avons fait à bon escient et en renonçant aux modalités de gouvernance inappropriées pour les lits de réanimation. Ce courage, cette audace ou simplement cette intelligence ont manqué aux politiques qui auraient pu mobiliser une société en attente d’un projet cohérent dans lequel elle souhaitait s’investir. Rien à voir avec les différentes commissions parlementaire ou gouvernementale mises en place pour évaluer ou amender ce qu’aura été la décision politique en ces temps de pandémie. Je crains que cette scrutation inquiète et peut-être fataliste de la ligne d’horizon du rebond avec ses conséquences imprévisibles, témoigne de la même inertie des décideurs publics au plan international incapables en 2019 de comprendre comment contrer la pandémie qui leur était annoncée.

 

 

Le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom

Peut-être devrait-on considérer que ce phénomène de rebond relève du processus continu d’une pandémie vécue dans l’immédiat et l’urgence, sans disposer encore des savoirs et des capacités scientifiques à hauteur de ses défis et sans autre parade que la motivation de chacun d’entre nous. Dans ce cas, évoquer un rebond ou une « seconde vague », c’est tenter d’en appeler en désespoir de cause à un sursaut de responsabilisation, ou plutôt d’atténuer de manière conjuratoire le choc d’une nouvelle phase que nous ne sommes pas en mesure de maîtriser et qui serait inévitable.

Ce constat est aussi désespérant que devait l’être celui des instances publiques informées de l’imminence d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale qu’elles n’ont pas su anticiper tant ses conséquences étaient inconcevables. Ce qui diffère aujourd’hui, c’est que nous avons vécu les préliminaires de la catastrophe au cours du confinement, et qu’elle dévaste maintenant nos équilibres sociaux et nos économies comme une déferlante dont on ne sait au juste de quelle manière la juguler. L’histoire décrit les effets induits par les grandes épidémies qui ont bouleversé les sociétés au point, parfois, de ne pas y survivre ou alors de devoir y sacrifier leurs valeurs.

Les rebonds évoqués dans le contexte présent sont relatifs à la crise sanitaire mais menacent également parce qu’un phénomène pandémique doit être aussi compris dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. L’intelligence imposait de lancer une concertation nationale pour comprendre ce qui nous avait permis de résister et devait donc être intégré à la réflexion et aux décisions concernant l’après, c’est à dire le futur de notre société. Au confinement de cette pensée politique que je dénonce, s’ajoute une tendance regrettable à une forme de mépris de la vie démocratique en considérant, par exemple, que la création le 25 juin d’une mission indépendante nationale d’évaluation de la gestion de la crise à l’initiative du président de la République allait permettre d’épurer ce qui devait l’être et de poursuivre avec un même aplomb le chemin, sans y mettre d’autres formes. Au cours de la pandémie le chef de l‘État avait déjà souhaité bénéficier des expertises du Conseil scientifique Covid-19 ainsi que du Comité d’analyse, recherche et expertise Covid-19. Comment ne pas tirer de ce mode de gouvernance entre soi et entre experts la conclusion que partage en pratique une majorité de Français ? Ils n’intègrent plus les analyses et les préconisations souvent contradictoires. Ils doutent de leurs finalités, de leur justification et tout autant de leur crédibilité. Comment s’approprier une démarche de responsabilité collective dès lors que l’on n’est pas associés aux choix qui nous concernent en tant que société, et qu’en fin de compte le quant à soi semble la position de replis la plus protectrice pour ceux qui décident en notre nom ?

La mission d’information parlementaire sur l’impact, la gestion et les conséquences dans toutes ses dimensions de l’épidémie de coronavirus – Covid-19 poursuit ses investigations avec le sérieux et la rigueur qui lui sont reconnus. Le temps de l’instruction a cependant ses exigences, et les conclusions attendront alors que la pandémie impose son rythme.

S’expriment dans une confusion déplorable les propos les plus contradictoires portant sur la réalité de la pandémie, ses évolutions possibles, la justification de développer la prévention à travers des pratiques de vie contraignantes, les stratégies de tests, les traitements, la priorisation des plus vulnérables et tant d’autres aspects livrés à l’arbitraire de considérations improvisées. Aucune instance institutionnelle, académique ou déontologique ne semble avoir la moindre prise pour y apporter les clarifications recevables et audibles. Quant aux autorités qui pourraient rappeler et rétablir certaines règles de bonnes pratiques, notamment du point de vue de l’intégrité scientifique, elles demeurent curieusement absentes de la scène publique, comme si cette crise au cœur du savoir et de la confiance entre la société et ses chercheurs ne les concernait pas.

Identifier et tenter de trouver des réponses adaptées aux conséquences accablantes de ce rebond caractérisé par la contestation des légitimités et l’affaissement des instances de régulation, semble d’une autre importance politique que de vouloir donner à croire que l’on ne pouvait pas agir autrement.

Au moment où le président de la République cherche un second souffle politique, en quelque sorte un rebond, je crains et déplore le rendez-vous manqué, à la suite du temps de confinement, avec la société civile. La signification et les conséquences du  rebond pourraient affecter notre vie démocratique, car elles s’inscrivent dans un contexte de défiances et de peurs qui inquiètent tout autant que la menace de résurgence du Covid-19.

Emmanuel Hirsch

28 juin 2020

Sur l’après confinement, un grand débat citoyen est urgent et indispensable

 

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

Fondateur du site ethique-pandemie.com

 

Publié dans Libération, 24 avril 2020

 

 

Refuser le débat c’est prendre le risque d’une obstination déraisonnable

 

J’en appelle depuis des semaines à l’organisation d’une plateforme participative qui jusqu’à présent nous est refusée. Il semble que les arbitrages soient confinés entre experts et politiques, avec quelques consultations formelles associant certains acteurs de la vie publique. Dans l’attente demain d’un programme, de préconisations et d’obligations dont on sait que leur acceptabilité tiendra pour beaucoup à la confiance que fera notre société en ceux qui ont la responsabilité de décider avec elle et non seulement pour elle.

Ces derniers jours quelques figures de la pensée sont intervenues dans le débat public, développant des arguments recevables même si certains d’entre eux  peuvent être discutés. La confrontation d’idées est la force d’une démocratie. Affronter les contradictions c’est s’enrichir et privilégier la liberté de pensée plutôt que de se confiner dans un enferment dogmatique. Refuser le débat c’est prendre le risque d’une obstination déraisonnable qui pourrait ajouter aux conséquences humaines du Covbid-19 d’autres menaces sur la vie de notre démocratie déjà bien fragile en  ces circonstances.

Nos libertés, celles de faire vivre notre démocratie et de lutter pied à pied contre le Covid-19 sont assumées au cœur de la vie sociale comme rarement elles l’ont été.  Le Covid-19 révèle nos misères sociales les plus enfouies, les plus dissimulées, mais tout autant nos trésors démocratiques. Ces derniers mois notre société française s’était trop habituée à considérer que cette intelligence de l’engagement démocratique de terrain avait déserté la scène publique investie par les expressions véhémentes du désenchantement et de la désespérance. Voilà que la démocratie en acte fait irruption là où nos politiques ne l’attendaient pas ou plus. Y compris en bénéficiant de l’esprit de responsabilité et de la qualité d’investissement de celles et ceux qui, des mois durant, en ont appelé à un renouveau de notre démocratie. Certains on quitté l’exil des ronds-points d’hier pour se sentir aujourd’hui reconnus, accueillis au cœur de la cité, associés à des décisions et à des initiatives qui ont permis, dans l’urgence, de sauvegarder notre plus précieux.

Nous avons je pense unanimement compris et soutenu la valeur du choix démocratique qui se fonde sur un principe affirmé par le Président de la République : « nous n’abandonnerons personne sur le bord du chemin. » En témoigne si nécessaire la réaction sociétale à l’annonce d’une distinction des droits fondée sur des critères d’âge dans la perspective de la période de sortie du confinement. Le Chef de l’État en a compris la signification politique et a évolué dans sa position initiale. Nous avons appris ces dernières semaines ce que sont nos obligations à l’égard des personnes les plus vulnérables ; mieux, que notre démocratie est plus forte lorsqu’elle comprend ce que sont ses vulnérabilités et qu’elle sait que nous sommes collectivement comptables de choix dignes de ce que nous sommes, de notre bien commun.

 

 

 

L’intelligence collective s’oppose à la distanciation politique

 

La responsabilité politique s’exerce en s’adossant à l’examen d’une réalité complexe, incertaine où doivent prévaloir des enjeux supérieurs, notamment en termes d’acceptabilité des choix et d’adhésion à une démarche dont plus personne ne peut ignorer les difficultés et les conséquences dramatiques dans la vie de nos sociétés sur un long temps.

C’est pourquoi Je l’avais déjà fait en 2006 alors que le H1N1 semblait préfigurer une crise sanitaire qui est intervenue, sous forme de pandémie, 14 ans plus tard. Le temps ne manquait peut-être pas pour nous y préparer, nous y aguerrir, y compris en débattant des enjeux en société. Peut-être aurions nous considéré collectivement que s’équiper en quantité suffisante de masques, être en capacité d’armer des lits de réanimation dotés d’un nombre suffisant de respirateurs, anticiper au plus près les aspects socio-économique des impacts d’une pandémie ne relevait pas seulement de logiques administratives et d’aspects comptables ! Certes nombre de plans de préparation ont été rédigés et révisés, ce qui a probablement permis d’atténuer les conséquences d’une impréparation compensée pour beaucoup par l’intelligence et l’agilité des acteurs de terrain. Mais n’avions-nous pas à nous aguerrir ensemble à cette menace évidente, comme nous l’avons fait à la suite des actes terroristes qui ont meurtris notre nation ?

Ouvrir les établissements scolaires, inciter le recours à une appli pour mieux lutter contre la propagation du Covid-19, inciter certains à poursuivre le confinement, décider de systématiser la fermeture de certains établissement ou au contraire de privilégier, au nom de l’intérêt supérieur de la continuité de la vie de la nation, la réouverture d’entreprises, convenir des conditions de réhabilitation des rites et cérémonie funéraires compromis pour des raisons de sécurité sanitaire. Les questions et les enjeux sont multiples et dignes d’une concertation publique.

À la suite d’une précédente crise sociale, un « grand débat » a été organisé, attestant déjà de l’esprit d’initiative et de l’intelligence collective dont nous avons constaté qu’ils nous ont évité, ces dernières semaines, un pire auxquels les moyens et dispositifs préventifs carentiels nous condamnaient.

Concrètement, qu’en est-il de la prise en considération par les instances publiques du retour de terrain d’expériences et de réflexions partagées depuis des semaines par celles et ceux qui ont adhéré au devoir de confinement ? Qu’en est-il de la prise en compte de ce que les sans-voix, les sans-statut social ou les plus exposés aux conséquences humains d’un confinement ne peuvent plus subir, alors qu’ils vivent déjà dans leur quotidien la relégation et les discriminations ?

Le gouvernement dispose d’une « Plateforme d’État dédiée à la participation citoyenne ». On y débat sur des thèmes aussi importants que « Ma plage demain, sera… », « Consultation sur la sécurité routière » ou « Mon projet pour la planète ». N’est-il pas tout aussi pertinent et légitime d’un proposer une réflexion partagée « Vivre ensemble de Covid-19, nos priorités, nos choix, nos objectifs » ?

L’urgence médico-scientifique s’est imposée à nous ces derniers mois et elle demeure d’actualité. Les expertises savantes nous sont indispensables, y compris en ce qu’elles révèlent de nos incertitudes à travers des controverses. Désormais, dans ce temps long et obscur et menaçant du « vivre avec le Condi-19 », la société civile doit être considérée comme partenaire des décisions qu’elle acceptera de mettre en œuvre pour autant qu’on tienne compte de son expertise et qu’elle y adhère.

Le pacte de confiance indispensable dans la vie démocratique entre les citoyens et ceux qui les dirigent tiendra à la prise en considération d’une intelligence collective qui ne doit  pas se limiter à des éléments de langage obligés.

Mettre en œuvre une plateforme participative s’impose afin qu’ensemble nous puissions nous accorder sur des principes, sur la hiérarchisation de choix difficiles, sur notre manière de faire société dans cet « après le confinement » dont rien ne justifie et n’autorise à y confiner notre vie démocratique.

 

9782204091244

 

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