Selon 5 membres du Conseil scientifique Covid-19, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique »

Selon 5 membres du Conseil scientifique Covid-19, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique »

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay

 

 

S’éviter de manière illusoire le pire

 

J’observe depuis quelques jours que notre société s’est en quelque sorte immunisée dans ce qu’étaient son attention et sa préoccupation morales en février dernier. De telle sorte qu’elle serait prête à concéder à des renoncements inenvisageables au début, et que l’on commence à intégrer pour s’éviter de manière illusoire le pire.

Dans un  éditorial publié dans The Lancet le 18 février 2021*, 5 membres du Conseil scientifique Covid-19 (dont son président) dressent un redoutable constat de la situation en France. Ils en appellent à une profonde modification de la stratégie de santé publique, observant notamment les risques d’échappement à l’immunisation vaccinale du fait des variations virales. Une réflexion s’impose, selon eux, en vue d’un contrat social visant à adopter un dispositif adapté, y compris s’agissant des mesures de protection des personnes les plus vulnérables. Le recours à leur auto-confinement est à nouveau évoqué. Faute d’une évolution indispensable, « le jour inévitable de l’heure de vérité pourrait être tragique ».

Avoir choisi une publication scientifique de notoriété internationale est révélateur à la fois de la portée de cette prise de position et des difficultés à faire valoir une expertise scientifique autonome dans le contexte de notre pays. Depuis quelques semaines en effet, le président de la République a semble-t-il estimé qu’il était capable d’inverser la courbe épidémique, au même titre que son prédécesseur affirmait de 25 avril 2012 « le chômage n’est pas une fatalité ; et j’inverserai la courbe ».

Nombre d’indices convergent pour inciter plutôt à craindre que « l’heure de vérité pourrait être tragique ». Pour autant qu’on convienne de ce que l’on estimera encore tragique 1 an après le début de la crise, alors qu’il est de bon calcul également d’arbitrer dans les choix entre différents tragiques qui s’entrechoquent aujourd’hui.

J’observe depuis quelques jours que notre société s’est en quelque sorte immunisée dans ce qu’étaient son attention et sa préoccupation morales en février dernier. De telle sorte qu’elle serait prête à concéder à des renoncements inenvisageables au début, et que l’on commence à intégrer pour s’éviter de manière illusoire le pire.

Le tragique de cette heure de vérité annoncé si nous ne réformons pas les critères actuels de gouvernance de la pandémie, risque d’avoir une intensité et des conséquences insurmontables. N’aurions-nous pas à prendre en compte cet avertissement et à adopter au plus vite, dans le cadre d’une concertation plus décisive que celle relative au « passeport vaccinal », les dispositions qu’il imposerait ?

 

 

Prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas

 

Il y a nécessité à convenir des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont chaque jour qui passe accentue le désastre.

Nous avons appris ces derniers mois que notre démocratie est plus forte lorsqu’elle comprend ce que sont ses vulnérabilités et qu’elle affronte ses défis.

Parvenir à déterminer un contrat social pour temps de pandémie relève d’une urgence politique aussi impérative que l’urgence sanitaire ou l’urgence économique. Il nous faut inventer non pas seulement des savoirs scientifiques, mais aussi de nouveaux savoir-faire et savoir-vivre, une méthode politique en zone de turbulences de longue durée. Car il est désormais établi que cette crise sociétale va durer et changer sur le long terme nos modes d’existence de coexistence. Les évolutions virales avec les incertitudes qu’elles font planer y compris sur notre espérance vaccinale, conjuguent leurs menaces avec l’épuisement et la saturation sociale. L’éditorial dans The Lancet évoque les situations de dissidence, de refus des injonctions publiques déjà constatées dans nombre de pays.

On comprendra dès lors les nécessaires adaptations dont nous devons convenir, tout en s’efforçant d’éviter de transiger sur l’essentiel. Pour autant que l’on reprenne à temps l’initiative, sans se laisser porter par les promesses d’une pensée magique donnant à croire que le chef de l’État dispose de la martingale qui nous immunisera de toute menace de récidive pandémique. Cette crise endémique ne se limite pas à des enjeux sanitaires ou même aux stratégies de gouvernance dont on constate les apories, en dépit de belles résolutions oratoires.

Notre société a développé un savoir, puis une expertise qui lui permettent de faire face aux défis du présent et de l’avenir. Bien des crises sont générées par le désespoir social. Il nous faut raffermir les liens sociaux, au lieu de les distendre et de les ruiner. Sans quoi, la montée des individualismes et le sauve-qui peut exacerberont les défiances et le discriminations, comme c’est le cas aujourd’hui avec ce débat dilatoire attisant un conflit intergénérationnel.

Il y a désormais urgence à réinvestir le champ de nos responsabilités, en affirmant nos droits dans l’approche des réalités immédiates de cette crise sociétale, et dans l’arbitrage des choix difficiles qu’elles justifient.

Il y a nécessité à convenir des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont chaque jour qui passe accentue le désastre.

Notre compréhension des conséquences humaines, sociales et économiques de décisions prises dans un contexte contraint, doit désormais nous engager à reprendre l’initiative et à débattre de ce qui nous semble essentiel. C’est ce à quoi incite l’analyse des 5 membres du Conseil scientifique Covid-19. Notre tâche est de reformuler à l’aune des urgences immédiates un contrat social. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les décisions justifiées, acceptables, en fonction aussi des risques de toute nature que l’on est prêts à assumer en conscience et en responsabilité.

L’enjeu est de mesurer ce qui nous est indispensable et ce à quoi, provisoirement, nous serions prêts à renoncer si nous n’avions pas la possibilité de décider autrement. Examiner avec lucidité et courage ce qui nous est le plus important, les inconditionnels auxquels nous ne pouvons pas renoncer faute de quoi nous y abandonnerions nos fondamentaux, constitue à la fois un engagement moral et un acte politique. Cette tribune dans The Lancet, nous confronte à l’exigence d’exercer et d’assumer nos responsabilités, tant que nous disposons encore de cette liberté.

L’urgence politique se situe dans la capacité d’arbitrer des choix politiques qui nous engagent et dont nous assumerons collectivement la responsabilité. Ne pas l’admettre serait prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas.

Se vacciner ou non, un choix impossible pour les « oubliés de la vaccination »

Publié dans Libération, le 29 décembre 2020

 

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

 

Quelle injure à l’égard des populations oubliées de la vaccination !

La médiatisation des premières vaccinations de personnalités politiques, de professionnels de santé ou d’anonymes en EHPAD donne à penser qu’il s’agirait d’une compétition entre pays qui ont les moyens de se le permettre et s’affichent exemplaires.

Parce que nous bénéficions en Europe du privilège de pouvoir exercer ce choix, nous tergiversons à propos de la liberté de se faire ou non vacciner. Nous revendiquons le droit individuel de ne pas être vacciné, là où d’autres aspireraient à être reconnus dans le droit d’être vaccinés afin de limiter leur exposition aux risques de contamination.

Les personnes vulnérables du fait de leurs conditions d’existence éprouvent le plus urgent besoin d’une vaccination, leur risque vital étant d’en être exclues. Je pense que si nous avions anticipé le temps de la vaccination dans le cadre d’une concertation publique, chacun aurait été en mesure d’apprécier en responsabilité ce qu’il lui apparaîtrait important, juste et acceptable, pour lui comme pour les autres. La médiatisation des premières vaccinations de personnalités politiques, de professionnels de santé ou d’anonymes en EHPAD donne à penser qu’il s’agirait d’une compétition entre pays qui ont les moyens de se le permettre et s’affichent exemplaires. Qu’elle injure à l’égard des populations oubliées de la vaccination ! Quelle exemplarité en termes de solidarité !

 

Le vaccin, « un bien public mondial »

N’avons-nous pas à considérer comme notre responsabilité, l’exigence d’une solidarité internationale suffisamment ambitieuse et volontariste pour surmonter les considérations souverainistes et les individualismes nationaux ?

OXFAM international indiquait le 17 septembre que 13 % des pays du monde les plus riches ont déjà préempté 51 % de la production des vaccins en développement. 4,6 à 5, 4 milliards de personnes devraient être vaccinées dans le monde pour parvenir à une immunisation satisfaisante. L’Union européenne a préempté l’achat de 1,5 milliards doses de vaccins pour ses 447 millions d’habitants (dont 200 millions seront attribuées à la France). En termes de précaution, il est difficile d’en faire davantage. Le programme international COVAX qui « collabore pour un accès mondial et équitable aux vaccins contre le virus du Covid-19 », annonce que seulement 20 % des populations vivant dans les 92 pays à revenu faibles pourraient bénéficier de l’accès à un vaccin en 2021.

N’avons-nous pas à considérer comme notre responsabilité, l’exigence d’une solidarité internationale suffisamment ambitieuse et volontariste pour surmonter les considérations souverainistes et les individualismes nationaux ? Comment s’est-on préparés à ce défi éthique et politique qui ne devait pas se limiter à déterminer les règles de répartition des doses vaccinales entre les nations qui en avaient les moyens, et d’organiser les négociations économiques avec les firmes pharmaceutiques ?  Certains d’entre-elles ont du reste bénéficié pour leur recherche et développement d’un concours financier de la part des États de l’ordre de 6 milliards de dollars. Ne sont-elle pas moralement obligées à une pratique commerciale tenant compte des réalités humaines et sociales de la précarité ? Le 20 novembre 2001 à Doha, la conférence ministérielle de l’OMC était parvenue à une résolution reconnaissant « la gravité des problèmes de santé publique qui touchent de nombreux pays en développement et pays les moins avancés », et proposant des modalités qui favorisait leur accès aux traitements indispensables. Les acquis significatifs dans la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose tiennent pour beaucoup à ces engagements.

L’après-Covid-19 sera conditionné par les arbitrages que la communauté internationale aura été ou non en capacité d’assumer en termes de justice, de solidarité et de sollicitude. Certains États l’ont compris, d’un point de vue géopolitique et afin de renforcer leur soft power, en proposant de soutenir les pays économiquement dépendants pour lutter contre la pandémie et envisager la vaccination de leurs populations.

Bien que négligé par le gouvernement dans sa gestion de la pandémie, l’Assemblée nationale a présenté le 20 octobre 2020 une « Proposition de résolution pour l’accès universel, rapide et équitable du vaccin contre le Covid-19 ». Le 18 mai, le président de la République[1] avait en effet exprimé le souhait que le vaccin puisse être considéré comme « un bien public mondial ». Je retiens les points 13 et 14 de cette résolution qui proposent des repères importants :

« 13 – Proclame que, face à une pandémie, la réalisation d’un vaccin est un défi prioritaire pour la communauté internationale et que l’égalité dans l’accès au vaccin est un droit humain fondamental et imprescriptible ;

14 – Invite le Gouvernement à proposer, au travers de l’Organisation mondiale de la santé, un dispositif adéquat en vue de racheter le brevet du futur vaccin de manière à le rendre accessible à toute l’humanité et, le cas échéant, à indemniser raisonnablement les investissements privés consacrés à sa recherche. »

GAVI, l’Alliance du vaccin estimait que 7 milliards de dollars seraient nécessaires pour permettre un accès équitable au vaccin contre le Covid-19[2]. La solidarité économique s’impose dans la mise en œuvre d’une mobilisation internationale, l’éthique de la vaccination devant intégrer cet impératif.

Cette mise en perspective de nos controverses prudentielles, de ces débats qui avaient lieu d’être avant que ne soit arrêtée notre stratégie vaccinale, y compris du point de vue de ses priorisations, devraient en appeler à une autre approche de l’exercice de nos responsabilités : pour nous, avec les autres.

 

 

 

 



[1] Emmanuel Macron, Assemblée annuelle de l’OMS, 18 mai 2020.

[2] Dans un communiqué du 13 novembre 2020, GAVI, l’Alliance du vaccin précise : « La Commission européenne, la France, l’Espagne, la République de Corée et la Fondation Bill & Melinda Gates s’engagent à verser 360 millions de dollars US à la garantie de marché de GAVI pour les vaccins contre la Covid-19 (AMC COVAX). Avec ces dernières annonces, ce sont plus de 2 milliards de dollars US qui ont été réunis pour garantir un accès équitable aux vaccins contre la Covid-19 pour les pays à revenu faible et intermédiaire, sachant toutefois qu’il faudra encore au moins 5 milliards de dollars US supplémentaires 2021. La Fondation Bill & Melinda Gates a également promis 20 millions de dollars supplémentaires à la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) pour soutenir la recherche et le développement de vaccin contre la COVID-19. »

L’exemplarité démocratique des années sida pour affronter ensemble les défis de la pandémie

 

Dynamique d’une mobilisation des consciences puis des politiques publiques

Notre démocratie en santé est issue de ces combats. Qu’en fait-on aujourd’hui alors qu’elle devrait être considérée par les instances gouvernementales comme une force d’appui indispensable en temps de crise sanitaire ? Comment expliquer un tel déni ? 

L’un des messages diffusé par l’ONUSIDA ce 1er décembre 2020, Journée mondiale du sida, interpelle chacun d’entre nous : « Imagine que tu ne pourrais pas avoir accès aux soins qui pourraient te sauver la vie.[1] »

Dans les années 1980, les militants de la lutte contre le sida ont su mettre en œuvre et imposer une éthique de l’engagement parce que, dans un premier temps, les pouvoirs publics n’avaient pas considéré comme une de leurs responsabilités ce devoir de solidarité. On pourrait même ajouter à ce constat, que l’homosexualité et les toxicomanies suscitaient une hostilité moralisatrice peu compatible avec la reconnaissance des droits de la personne en situation de vulnérabilité face au VIH.

D’évidence, si les pays industrialisés n’avaient pas été confrontés à cette première pandémie de l’histoire moderne, la recherche de traitements ne serait pas parvenue à des résultats concluants dix ans après l’identification du virus. Observons cependant que 770 000 personnes meurent encore aujourd’hui du sida, et que 1,7 millions qui ne survivent pas à la tuberculose alors que nous disposons de traitements. Cela doit nous inciter à une exigence de vigilance et de justice au moment où les perspectives de vaccination semblent d’actualité.

C’est ainsi, il y a quarante ans, que s’est développée cette dynamique d’une mobilisation des consciences puis des politiques publiques. Elle a permis d’inventer un nouveau modèle de santé publique inspiré par la culture des droits de l’homme, et d’élaborer un mode d’action inspiré des valeurs fortes de la vie démocratique. L’approche communautaire en termes de prévention et de soutiens implantée jusque dans les régions du monde les plus retirées et dépourvues du recours à un système de santé, a permis d’établir d’autres règles de solidarité internationale.

D’autres modalités se sont imposées dans la prise en compte des urgences humaines et sanitaires, dans l’attention portée à la parole des personnes directement concernées c’est-à-dire des populations elles-mêmes. La Déclaration sur l’accord sur les ADPIC et la santé publique[2] du 14 novembre 2001 constitue à cet égard l’une des avancées majeures, puisqu’elle favorisait l’accessibilité aux traitements du VIH-sida dans les pays en développement : « Chaque membre a le droit de déterminer ce qui constitue une situation d’urgence nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence, étant entendu que les crises dans le domaine de la santé publique, y compris celles qui sont liées au VIH-sida, à la tuberculose, au paludisme et à d’autres épidémies, peuvent représenter une situation d’urgence nationale ou d’autres circonstances d’extrême urgence. »

Dans les années 1980, il est apparu évident que la lutte contre le sida ne serait efficace et tenable que si chacun y était associé et en saisissait les enjeux. Outre la mobilisation associative exemplaire, à l’époque une des innovations majeures de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS) aura été de soutenir une recherche-action remarquable dans le champ des sciences humaines et sociales. C’est ainsi, par une intelligence du réel, que s’est constitué un rapport de confiance entre la société, les experts et les responsables de la santé publique, indispensable à la mise en œuvre des politiques publiques en termes d’information, de prévention, d’accès aux soins et de solidarités pratiques. La constitution de réseaux de solidarité au plus près des réalités de terrain permet en effet de préserver les liens sociaux et la cohésion nécessaire à une action concertée.

Depuis le début de la pandémie, aucune instance dédiée à l’approfondissement des aspects sociétaux d’une crise sanitaire n’a été investie d’une mission dont l’opportunité s’imposait. Le Conseil national du sida et des hépatites a été créé le 8 février 1989 et étendu aux hépatites virales le 24 février 2015. La qualité de ses travaux et la représentativité de ses membres auraient pu justifier de lui confier cette fonction.

Dans les années 1980, face à la pandémie du VIH-sida les personnes malades ont inventé avec des professionnels la démocratie sanitaire consacrée par la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé.

En démocratie, l’acceptabilité sociale et l’ordre public sont conditionnés par la rigueur des arbitrages, leur justification notamment en termes de justice et de non-discrimination.

 

 

S’enrichir d’une pensée et d’un savoir plus indispensables pour affronter notre devenir

Notre tâche est de repenser et de reconstruire ensemble un projet de société. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les risques justifiés, acceptables, ceux que l’on est prêts à assumer, quel qu’en soit le coût.

Il y a désormais urgence à réinvestir le champ de nos responsabilités, en affirmant nos droits dans l’approche des réalités immédiates de cette crise sociétale, et dans l’arbitrage des choix difficiles qu’elle justifie.

Les priorités de la concertation publique ne me semblent pas devoir être limitées aux conditions d’accessibilité d’un vaccin ou à la détermination des règles d’isolement imposées aux personnes contaminées. Il y a nécessité à convenir, dans un esprit de responsabilité, de solidarité, de dialogue et d’ouverture des risques que nous sommes prêts à assumer afin d’éviter que notre société ne sombre dans une forme d’impuissance, d’errance et de renoncement dont on pressent le caractère délétère.

Notre expérience de ces derniers mois, notre compréhension des conséquences humaines, sociales et économiques de décisions nécessaires dans un contexte contraint, doivent nous engager à reprendre l’initiative et à débattre de ce qui nous semble essentiel. Notre tâche est de repenser et de reconstruire ensemble un projet de société. Y compris s’il s’agit de hiérarchiser les risques justifiés, acceptables, ceux que l’on est prêts à assumer, quel qu’en soit le coût.

L’enjeu est de mesurer, en y consacrant une expertise partagée, ce qui nous est indispensable et ce à quoi, provisoirement, nous serions prêts à renoncer si nous n’avions pas la possibilité de décider autrement.

Examiner en conscience ce qui nous est le plus important, les inconditionnels auxquels nous ne pouvons pas renoncer faute de quoi nous y abandonnerions nos fondamentaux, constitue à la fois un engagement moral et un acte politique.

Pour ce qui me concerne, je situerai d’emblée au niveau le plus élevé de mes inconditionnels le souci exigeant d’une sollicitude à l’égard des plus vulnérables. Car en quelques mois nos fragilités se sont révélées au cœur des enjeux les plus pressants de la vie en société. Elles se sont accentuées, investissant les territoires insoupçonnés des précarité de vie, de conditions sociales, de conditions d’âge, de dépendances, au point de nous donner à penser qu’il n’y aura pas d’après sans estimer que nos devoirs doivent tout d’abord s’exercer en termes de justesse morale, de justice sociale, de bienveillance et de lucidité.

L’urgence politique se situe dans la capacité d’arbitrer des choix politiques qui nous engagent et dont nous assumerons collectivement la responsabilité. Ne pas l’admettre serait prendre un risque que notre démocratie ne surmonterait pas. Ne pas comprendre l’exemplarité des enseignements à tirer des année sida, c’est renoncer à s’enrichir d’une pensée et d’un savoir plus indispensables pour affronter notre devenir.

 


[1] https://www.unaids.org/fr/resources/campaigns/world-aids-day-2020

[2] Déclaration sur l’accord sur les ADPIC et la santé publique, conférence ministérielle de l’OMC, Doha, 14 novembre 2001.

Couvre-feu: «Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer»

Emmanuel Hirsch

Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Saclay, vient publier le livre collectif Pandémie 2020 – Éthique, société, politique, Les éditions du Cerf

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le manque d’humilité de la part de l’exécutif sur ses errements dans la gestion de la crise sanitaire est à déplorer, analyse Emmanuel Hirsch. Selon le professeur d’éthique médicale, la dimension arbitraire des décisions du gouvernement sape la patience et le civisme des citoyens.

16 octobre 2020

 

 

Confinement, couvre-feu, demain peut-être rétentions sanitaires et judiciarisation des comportements sociaux irrespectueux des règles érigées au nom de l’urgence nationale. La méthode privilégiée dans la gestion politique de la pandémie se caractérise par une constante, celle de la répression nécessaire par refus de considérer que notre société est capable de responsabilité. Le discours martial n’est plus audible 4 mois après la sortie d’un confinement qui était annoncé par les instances gouvernementales comme le retour à la liberté.

Le doute et plus encore la défiance à l’égard de la pertinence des décisions publiques affectent tant la recevabilité des admonestations moralisatrices que la crédibilité des prescriptions autoritaires. Car la pandémie est bien là, et pour un long moment. Le Conseil scientifique Covid-19 n’a pas attendu sa note d’alerte du 22 septembre 2020 pour proposer des lignes d’action prospectives qui ont fait l’objet d’arbitrages politiques en bien des points discutables. Les atermoiements, dès l’été, relatifs au port du masque, la désorganisation des dispositifs de test ainsi que les insuffisances dans le suivi des personnes contaminées n’ont pas contribué à rassurer là où déjà la cohérence et l’efficacité des pouvoirs publics étaient à l’épreuve.

Qu’il soit impératif aujourd’hui de décider de mesures contraignantes au point de raviver les inquiétudes et les souffrances irréparables des premiers temps de la pandémie, est le signe d’une défaite. Si nous pouvons l’imputer à l’incapacité d’avoir compris collectivement l’ampleur des défis auxquels nous exposent les circonstances actuelles, le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux.

 Ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

Au moment où la confiance devait être reconquise afin de restaurer ce lien indispensable entre la société civile et ceux qui décident politiquement de sa destinée en ces temps de péril, la stratégie militaire apparaît quelque peu dérisoire. Car ce qui est en jeu c’est notre pacte social, l’unité de la nation qui risque de ne pas résister à des décisions erratiques qui nous assujettissent à des pratiques sociales opposées à ce qui fait société.

 

Le chef de l’État aurait pu avoir l’humilité de reconnaître que la gouvernance sanitaire n’a pas été à la hauteur des enjeux

 Contrairement au caractère subit et inédit du confinement décrété le 17 mars, la signification et la portée du couvre-feu (apparemment moindre dans leurs incidences immédiates sur nos libertés individuelles) sont évaluées à partir d’une expérience personnelle et collective qui nous a marqués. Nous avons appris de ces mois de pandémie notre attachement à la vie des plus fragiles parmi nous, l’intelligence et la vitalité d’une démocratie habituellement reléguée de nos préoccupations, mais également le désastre provoqué par l’inattention à la complexité du réel, cette incompétence à comprendre comment mobiliser et solidariser une société.

Que les instances publiques aient renoncé à organiser un retour d’expériences au plan national qui nous aurait enrichi de savoirs utiles aujourd’hui, est un autre constat qui interroge. Cela n’a pas pour autant entravé des réflexions étayées par des analyses critiques de décisions imparfaitement anticipées et accompagnées du point de vue de leurs conséquences.

Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement.

Au-delà des aspects procéduriers de l’organisation du couvre-feu, le président de la République a surtout pris le 14 octobre des engagements forts concernant l’atténuation de son impact économique sur des professionnels déjà sinistrés par des restrictions parfois aléatoires. Tout donne à penser que cette disposition a été retenue faute de pouvoir opter pour un choix qui n’aurait été pas accepté par la société, celui d’un nouveau confinement. D’un point de vue socio-économique il paraissait inenvisageable car insoutenable.

Il ne s’agit donc pas d’une décision raisonnable, proportionnée aux risques d’une flambée épidémique qui pourrait s’avérer incontrôlable, mais d’une mesure politiquement recevable. Le choix est celui d’un moindre mal dont il conviendra de se contenter, provisoirement. Tant que les professionnels de santé seront en capacité de soutenir un engagement au long cours, alors qu’ils sont déjà aujourd’hui épuisés et accablés par la pesanteur d’une charge incomprise. Les quelques encouragements obligés qui leurs sont concédés ne compensent pas les soutiens dont ils dénoncent les carences.

 

 

Il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire

 

D’une part la gravité de la situation sanitaire et le caractère inéluctable de procédures qui ne peuvent qu’être contraignantes nous sont rappelés solennellement. D’autre part il nous faut admettre le louvoiement dans la hiérarchisation d’arbitrages conjoncturels qui parfois nous surprennent par leur caractère arbitraire, voire improvisé. Est-ce respecter la société que de la considérer incapable de saisir la complexité de circonstances et d’enjeux qui nous rendent collectivement vulnérables à l’incertain, et plus encore à un phénomène qui s’insinue jusque dans l’intimité de la vie sociale? Au point de nous déposséder d’une force de résistance ou au contraire de susciter une envie de dissidence dont on observe les premières expressions?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation.

Il est évident que nous ignorons tout de l’évolution de la pandémie quelques soient les prospectives épidémiologiques, les promesses thérapeutiques ou notre envie de croire que nous surmonterons cette crise, voire que nous la dépasseront en transformant notre monde. Ce qui est certain c’est qu’aucune politique publique, si ce n’est le modèle de Taiwan parfois évoqué, n’a su trouver les réponses ajustées à l’ampleur des périls, en dépit de mesures palliatives ou compensatoires comme c’est le cas en France du point de vue de la solidarité économique. Dès lors que nos capacité s’avèrent pour le présent limitatives, au point, je pense, d’envisager si nécessaire d’autres dispositifs restreignant davantage encore que le couvre-feu les libertés publiques, n’est-il pas l’heure de reconsidérer les modalités de gouvernance de cette crise sanitaire?

Le confinement démocratique n’est pas compatible avec l’exigence de responsabilisation de la société civile astreinte à respecter des règles plutôt qu’à être associée à un processus décisionnel dont l’efficacité dépend de sa mobilisation. Nous voilà aux limites de ce que l’autorité publique peut imposer, quelques soient les menaces répressives. Il lui faut décider d’une autre intelligence de la gestion politique de cette crise sanitaire, sans quoi, on le sait, elle provoquera une crise politique alors que l’unité et la cohésion sont plus indispensables que jamais. Il nous faut démocratiser la gouvernance de cette pandémie, restaurer une démocratie en santé qui a été meurtrie par tant de dédain à son égard depuis des mois, enfin arbitrer des choix loyaux et transparents dans le cadre d’une concertation impérative car indispensable.

 

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