Une intelligence politique pour refonder les valeurs de notre République

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud-Paris-Saclay
Le Monde, 10 décembre 2018

Le 10 décembre sera célébré le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ne pourrions pas y trouver la justification d’un appel à l’évolution de la crise politique actuelle dans une perspective de refondation des valeurs de notre République ? Là même où il aurait été indispensable de rappeler avec plus de vigueur ce qui anime la vie démocratique et nous rassemble autour de principes intangibles, nous voilà en effet livré aux controverses vindicatives dont on redoute les lendemains. Devrait-on se résoudre à ce sentiment d’échouement ou considérer, au contraire, que les attentes déçues sollicitent le profond désir de reformuler ensemble les conditions du vivre ensemble ? S’imposent en effet sur la scène publique des thèmes et des enjeux trop longtemps considérés hors champ, ou de peu d’intérêt dans les stratégies politiques. Des urgences humaines et sociales que l’on n’osait à peine évoquer tant elles déjouent les résolutions incantatoires et dénoncent une certaine impuissance à enchanter le réel deviennent nos priorités.
Loin de moi l’idée de prétendre apporter des conseils à ceux auxquels le scrutin confère la charge de l’État. Au cours de la campagne électorale en 2017 ils ont exprimé leur attachement aux idées de respect, de fraternité et de justice que porte notre tradition républicaine. On constate aujourd’hui ce que génèrent les espoirs déçus : une défiance à l’égard du politique ainsi que le rejet ou l’hostilité systématique à l’égard du “système” et des “élites”. Il me semblerait dès lors opportun d’adosser les arbitrages et les décisions à l’expertise de cette part de notre société, anonyme et trop souvent déconsidérée, engagée au quotidien dans un militantisme démocratique inspiré par les valeurs de la République. Celle qui arraisonne aujourd’hui l’espace politique. Là où l’État est pris en défaut dans sa faculté d’anticipation, dans l’approximation de ses analyses et l’insuffisance de ses propositions, certains n’abdiquent pas et défendent avec conviction des positions qu’ils valident et légitiment à l’épreuve des faits. Leur intelligence du réel renforce une faculté de compréhension de l’immédiat, une capacité d’engagement concret, ainsi qu’une inventivité indispensables aux évolutions nécessaires. Les a-t-on pris en considération ? A-t-on pris au sérieux leurs alertes mais également leur force de proposition ? À cet égard, je retiens les interpellations adressées ces derniers mois aux responsables politiques à propos des multiples expressions de la vulnérabilité qui gangrènent notre cohésion sociale. Mais également le témoignage, sous de multiples formes, de ce qui s’éprouve sur le front, au plus près des souffrances sociales : la situation n’est plus tenable et les dernières digues menacent de rompre. Je rends hommage aux professionnels et aux membres d’association qui ne désertent pas et incarnent la grandeur d’un sens élevé de nos devoirs d’humanité.
Comment attester d’une attention véritable, autre que compassionnelle et ramenée à la politique des expédients, à l’égard des réalités de la marginalité et de l’exclusion ? Ces situations déportent aux limites de l’acceptable ceux dont est niée la parole et méprisée l’existence, au point de générer des sentiment de peurs, de menaces diffuses et d’injustice qui renforcent les discours discriminatoires et accentuent les insécurités. Ces hostilités à la personne progressent à mesure que les logiques de l’efficience et de la rentabilité expulsent les fragilités humaines et imposent leurs règles jusqu’à la saturation. Les modèles que prône une gouvernance start-up assumée selon son obsession numérisée de la performance, du score et du nouveau, révèlent leur inadéquation au contexte de fragilité extrême de notre système politique.
Comment envisager l’indignation au-delà d’une posture intellectuelle ou d’une protestation inconsistante, comme l’appel à une mobilisation des compétences et des talents au service d’un intérêt général qui n’a rien à faire de l’esprit partisan ou des promesses paradoxales d’une intelligence artificielle qui, effet collatéral des évolutions, accentuera les fractures sociales ? Résister à l’individualisme, au repliement sur soi ou à l’obnubilation de sauvegarder ses seuls intérêts, tient à la qualité et à la vérité d’une préoccupation morale qui doit être incarnée par ceux qui prétendent ériger leurs conceptions de l’intérêt général.
Ce que la société civile porte de plus juste dans ses engagements au service du bien commun, ne bénéficie pas de l’audience que justifierait sa capacité à penser et à assumer concrètement ce que tant d’autorités n’ont pas assez considéré jusqu’à présent comme impératif. Réhabiliter des légitimités indispensables à l’unité nationale, dépend pour beaucoup de la qualité des liens à rétablir entre les instances publiques et tout ceux qui dans la proximité de l’action au quotidien maintiennent, parfois même à contre courant, les exigences de la solidarité et de la responsabilité. Leur témoigner davantage de considération, alors que l’exercice de leurs missions les soumet à tant d’injonctions contradictoires et de mises en cause qui les affectent si douloureusement, relève d’un devoir politique.
Aux innovations qui chaque jour modifient notre rapport au réel, nos relations à l’autre, le champ de nos responsabilités et bouleversent nos systèmes de référence, devrait répondre une innovation socio-politique disprutive qui fait défaut. Il nous faut découvrir d’autres modes d’attention, de partages des savoirs et des expertises, de mobilisation et d’affirmation de nos choix. L’intelligence politique justifierait de nouvelles modalités d’analyse, de concertation, de régulation et d’accompagnement. Il ne s’agit pas tant de réconcilier une société faussement divisée, que de rendre les uns et les autres plus proches et plus responsables du bien si précieux qu’est notre démocratie, plus désireux que jamais de prendre part à notre destin national.
L’exigence de fraternité m’est apparue encore plus évidente ces dernières semaines auprès de personnes qui partagent le même souci de responsabilité partagée. Nous sommes proches dans cette conscience d’une menace qui n’a rien de virtuelle, mais également dans cette volonté de nous approprier une légitimité et une capacité d’intervention sur le présent et notre destin commun.

Bioéthique, après la concertation il est temps que les politiques assument leurs choix

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud-Paris-Saclay, président du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique, Université Paris-Sud-Paris-Saclay
A paraître cette semaine, le tome 4 du Traité de bioéthique « Les nouveaux territoires de la bioéthique », éditions érès, Poche, 618 p., 25 €

Ne pas décevoir ceux qui ont pris au sérieux les états généraux de la bioéthique !

Le Comité consultatif national d’éthique rend son avis relatif à la révision des lois de bioéthique. Ce sera son 129 avis, et déjà sur nombre de points essentiels de bioéthique le CCNE a déjà pris des positions affirmées. C’est le cas dans l’avis n° 126 « sur les demandes sociétales de recours à l’assistance médicale à la procréation (15 juin 2017), favorable à l’extension de l’AMP en dehors d’indications médicales.
Désormais les réflexions ne manquent pas pour éclairer les arbitrages du gouvernement dans la rédaction déjà avancée de son projet de loi (notamment le rapport « sur l’application de loi de bioéthique » de l’Agence de la biomédecine de janvier 2018 et le rapport du Conseil d’État «  Révision de la loi de bioéthique : quelles options pour demain ? » du 28 juin 2018). D’autres suivront comme les rapports parlementaires. Le CCNE a organisé des états généraux de la bioéthique, procédé à nombre d’auditions, mis en place un site destiné à recueillir les points de vue. Il s’est même doté d’un « comité citoyen » qui a livré ses opinions sur « la génomique en préconceptionnel » et sur « la fin de vie » (qui ne relève pourtant pas de la bioéthique puisqu’une loi spécifique lui est consacrée).
Les règles de précaution poussées à leur extrême ont prévalu pour éviter que personne ne se sente exclu et que l’ensemble des instances susceptibles de s’exprimer prennent part à la concertation. Aucun engagement n’indique pour autant selon quels critères seront évaluées la pertinence et la recevabilité des positions, souvent de qualité, présentées au cours des états généraux de la bioéthique. Il serait sage de comprendre en quoi s’avèrerait contestable de renoncer à cette richesse de propositions, pour s’en remettre in fine aux seules expertises estimées légitimes en la matière. À cet égard, une autre démarche – celle-là entre experts et ouverte aux enjeux internationaux – a été retenue pour aboutir au rapport Villani « Donner un sens à l’intelligence artificielle », le 28 mars 2018. Déjà des décisions ont été rendues publiques au cours d’un événement présidentiel au Collège de France, alors que l’intelligence artificielle et les données de masse devaient également concerner la révision de la loi bioéthique… Cela interroge, quelque soit l’incontestable qualité des propositions issues de ce rapport. Il ne faudrait pas décevoir ou tromper celles et ceux qui ont pris au sérieux les états généraux de la bioéthique !

Le choix de la société dans laquelle nous voulons vivre demain

D’autres points méritent d’être soulevés aujourd’hui.
Qu’en est-il d’une réflexion bioéthique « à la française », entre soi, alors, par exemple, que le règlement général de protection des données (RGPD) a été élaboré au plan européen avant d’être officiellement lancé le 25 mai 2018 ? Aucun colloque international n’a été organisé à l’occasion de la révision de la loi de bioéthique, alors que les thèmes les plus sensibles ne peuvent être abordés que dans une perspective qui engage au-delà de nos frontières. En matière d’assistance médicale à la procréation, de sélection préconceptionnelle, voire de GPA, des pratiques sont autorisées alors que nous les interdisons : cela incite à un « tourisme biomédical » et parfois à des contorsions juridiques. Faut-il rappeler que les grands textes de bioéthique sont issus d’une réflexion qui se poursuit au plan international comme c’est le cas pour la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme (UNESCO, 19 octobre 2005), ou la Convention pour la protection des Droits de l’Homme et de la dignité de l’être humain à l’égard des applications de la biologie et de la médecine (Conseil de l’Europe, 4 avril 1997) ?
Qu’en serait-il d’une réflexion bioéthique menée en 2018 – année de commémoration du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme –, qui ne s’inscrirait pas de manière affirmée dans ses valeurs, ne serait-ce que pour les interroger au regard des mutations que provoquent les avancées scientifiques ? Provoquée après la Shoa avec le Code de Nuremberg (1947), la réflexion bioéthique ne concerne-t-elle pas les droits et devoirs d’humanité, nos conceptions de la dignité, de nos responsabilités à l’égard des vulnérabilités et au regard des générations futures ? N’est-il pas indispensable, confronté à tant de possibles et d’incertitudes dans nos capacités d’intervention sur la personne humaine, de refonder certains principes, de les énoncer en préambule à tout encadrement législatif ?
Est-il même indispensable de procéder, comme c’est le cas depuis 1994, au rituel d’une telle révision alors que l’évolution des technologies justifie à la fois anticipation et adaptation dans un contexte d’immédiateté, de compétitivité internationale et de dérégulation ? Cela d’autant plus que le législateur n’a pas attendu l’échéance de 2018 pour déjà modifier, de manière extensive, la loi de bioéthique de 2011 (concernant la recherche sur l’embryon en 2013 et 2016, et les conditions de prélèvement d’organes en 2016). Dans quelques semaines, le législateur proposera peut-être d’autres modes d’accompagnement, d’implémentations voire de régulation des innovations dans les champs du vivant. Il nous faut inventer des approches différentes de la bioéthique, une démarche plus actuelle, au-delà des comités de spécialistes dont l’expertise est nécessaire, afin de décider ensemble de choix soucieux de nos principes d’humanité : en termes de bienveillance, de justice, de respect de l’autonomie et d’intégrité de la personne, de non-discrimination, de conscience revendiquée de nos devoirs afin de tenter de nous prémunir ensemble des menaces de dérives indignes.
Il est désormais temps que, dans le cadre des travaux parlementaires consacrés à la loi relative à la bioéthique et des arbitrages du gouvernement, puisse s’achever sur des positions voire des résolutions politiques le moment de la concertation et de la production cumulée des rapports et autres avis. D’autant plus qu’on a le sentiment qu’ils convergent, somme toute, vers les mêmes types de conclusions ou d’adaptation. La question essentielle concerne donc la capacité des instances politiques à intervenir, dans le contexte présent, sur des questions d’ordre moral parmi les plus sensible.
Le rapport Villani « Donner un sens à l’intelligence artificielle » semble fixer le champ de responsabilité que nos responsables politiques doivent désormais assumer : « L’enjeu n’est rien moins que le choix de la société dans laquelle nous voulons vivre demain. »

Bioéthique, une exigence et une mobilisation politiques

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud-Paris-Saclay, Président du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique, Université Paris-Sud-Paris-Saclay

Version intégrale de l’article publié dans Le Figaro du 3 septembre 2018, sous le titre « Révision de la loi bioéthique : le débat parlementaire de tous les dangers »

Une concertation renouvelée

La phase parlementaire de révision de la loi relative à la bioéthique va reprendre quelques mois après les états généraux de la bioéthique et la publication des premiers rapports, notamment celui du Conseil d’État. La concertation menée au cours du premier semestre 2018 a permis de comprendre que la réflexion bioéthique suscite un intérêt et des attentes qu’il ne faudrait pas décevoir. Elle relève du débat politique et d’enjeux démocratiques à ne pas négliger dans le contexte actuel de crise des valeurs attachées à notre conception du bien commun.

La bioéthique se prête aujourd’hui à des interprétations et à des applications extensives. Il s’agissait initialement d’une réflexion éthique portant sur les évolutions des connaissances et des capacités d’intervention dans le domaine des sciences du vivant, du point de vue de leur acceptabilité sociétale. Rappelons-nous les années 70 avec l’émergence des questions de greffes d’organes, d’assistance médicale à la procréation (AMP), de don de gamètes. Les innovations biomédicales en embryologie, génétique médicale, neurosciences, imagerie et numérisation ont par la suite justifié un encadrement  : la loi relative à la bioéthique leur est consacrée. Le Comité consultatif national d’éthique conçoit pourtant ses missions au-delà, dans une perspective socio-politique plus ouverte. Son 128ème avis traite des « Enjeux éthique du vieillissement » (2018). En 2017 les 3 avis rendus avaient pout thème la santé des migrants, les demandes sociétales de recours à l’AMP, « biodiversité et santé ». C’est dire que le champ de la bioéthique ne saurait désormais se cantonner au biomédical puisque nos conceptions de la santé ont évolué ne serait-ce que du fait des capacités d’interventions que les techniques permettent. Lorsque nous discutons actuellement des limites d’intervention sur le génome, du traitement de données de masse et de l’intelligence artificielle en biomédecine ou de modification voire d’augmentation de l’Homme, il est bien évident que nos responsabilités justifient une concertation renouvelée.

De nouveaux territoires pour la bioéthique

Il nous faut explorer de nouveaux territoires de la bioéthique. En peu de temps, des innovations dites disruptives se sont implantées dans le paysage de la biomédecine – notamment avec le numérique : elles bouleversent à la fois les concepts, les connaissances, notre relation à l’autre, nos pratiques sociales et notre rapport au monde. Il convient d’inventer une bioéthique pour aujourd’hui, d’investiguer des champs scientifiques inédits, d’identifier les enjeux éthiques émergeants et d’éprouver leur robustesse au regard des principes jusqu’à présent pertinents, d’envisager des modes de concertation publique dans la perspective d’arbitrages nécessaires même s’ils s’avèrent précaires. En effet, la production de la connaissance scientifique est exponentielle. Le « Rapport de l’UNESCO sur la science, vers 2030 » indique qu’entre 2008 et 2014 le nombre d’articles scientifiques a augmenté de 23 % : 1 270 425 articles ont ainsi été publiés. L’innovation est constante, au point que nos tentatives d’anticipation et même de suivi sont aléatoires. De surcroit elle intervient dans le cadre d’une compétition internationale dont les modalités de régulation semblent pour le moins fragiles, pour ne pas dire inconsistantes. La bio-économie ou la bio-finance justifieraient des investigations qui nous éclaireraient davantage sur les idéologies et les logiques en œuvre que ne le font les discours prophétiques annonciateurs d’un humanisme transcendé. Tel est le défi actuel auquel doit se confronter la pensée bioéthique. Dès lors lui incombe une responsabilité dont on a mieux saisi la portée au cours des États généraux de la bioéthique, entre janvier et mai 2018 : il ne s’agit pas moins que de se concerter sur les valeurs et les choix qui conditionneront notre devenir. Quelles responsabilités exercer à l’égard des générations futures ? Le CCNE a lancé les États généraux avec cette interpellation : « Quel monde voulons-nous pour demain ? ». Je complèterai la complèterai d’un point de vue philosophique : « Quelle humanité voulons-nous demain ? De quelle humanité sommes-nous capables, pour ne pas dire dignes ? ». L’approche bioéthique relève d’une exigence politique qui doit intégrer l’analyse critique de connaissances inédites et évolutives, le pluralisme des points de vue, la pluridisciplinarité des expertises dans une visée soucieuse du bien commun.

Aborder les enjeux de la bioéthique en tant que démocrates

Il me semble essentiel d’aborder les enjeux de la bioéthique en tant que démocrates. Nos fondamentaux sont inspirés par le Code de Nuremberg qui édicte en 1947, à la suite de la Shoah, les règles intangibles des pratiques de la recherche menée sur l’Homme. Reconnaître la personne dans son autonomie et sa capacité à consentir, l’informer avec loyauté, respecter son intégrité et lui témoigner une bienveillance, ne pas l’exposer à des risques disproportionnés, être juste à son égard et considérer que son intérêt est toujours supérieur à ceux de la recherche et de la société : tels sont quelques-uns des fondements de l’approche bioéthique. Un an après le Code de Nuremberg, la Déclaration universelle des droits de l’Homme est promulguée. On évoque à son propos la notion « d’éthique universelle » que l’on devrait pouvoir appliquer à l’intention, voire à l’attention bioéthique. La bioéthique se doit d’être comptable de cette mémoire et de cette conscience qui déterminent des principes inconditionnels. Les transgresser, ne serait qu’en les relativisant au nom d’intérêts estimés supérieurs, c’est mettre en cause des valeurs d’humanité, de dignité et de liberté qui constituent les plus remarquables conquêtes de notre histoire.
Sommes-nous prêts à céder lorsque certains discours prônent des conceptions opposées à nos principes démocratiques, réfractaires à un humanisme soucieux de l’autre dans son identité et ses vulnérabilités ? La numérisation de l’humain selon des stratégies qui visent à le dépouiller de sa dignité, préfigure une forme moderne de barbarie qui pourrait susciter l’expression d’une mobilisation dont notre législation bioéthique devrait témoigner.
J’estime que la bioéthique relève d’un engagement politique qui ne saurait se satisfaire seulement des argumentations, aussi intéressantes soient-elles, produites en comités. Trop souvent les arbitrages rendus par les compétences investies d’une autorité en ce domaine, s’évertuent à accompagner et à cautionner des évolutions en préservant encore quelques formes dont on sait l’inanité. Depuis 1983 le CCNE a rendu 128 avis souvent de grande qualité, de telle sorte que nous disposons d’un corpus d’un intérêt considérable du point de vue de la bioéthique. Nombre d’instances internationales ont produit des textes de référence qui constituent des ressources remarquables appliquées aux multiples champs de la bioéthique. Aujourd’hui les sociétés savantes qui réunissent les chercheurs intervenant notamment dans les domaines du numérique organisent des colloques et rédigent des chartes afin de donner cohérence à un positionnement éthique. Depuis 1994, en France le législateur reprend de manière régulière la loi relative à la bioéthique : il la « révise » afin de l’adapter aux évolutions et de préserver les quelques principes d’une « bioéthique à la française ». Pour autant, alors que s’engagent les travaux parlementaires de révision de la loi du 7 juillet 2011, un sentiment d’incertitude, de confusion pour ne pas dire d’impuissance s’exprime au détour des prises de positions. J’y vois une crise profonde des légitimités qui, on le sait, affecte l’autorité et la sphère politique d’un point de vue plus global.
Est-il encore possible d’encadrer, pour ne pas dire d’interdire ? Le contexte est propice au développement de stratégies favorables à l’amplification du phénomène de dérégulation des pratiques scientifiques et des avancées technologiques. Elles prospèrent sur une tendance à l’individualisme, à l’affirmation du souci de soi et de l’intérêt particulier au regard du bien commun. Adopter une position réflexive simplement prudente, tenter de discriminer entre l’acceptable et ce qui ne le serait pas, c’est se voir d’emblée accusé de passéisme, voire de mépris à l’égard de revendications qui arguent du principe de justice dans l’accès sans restriction à tous les possibles. C’est le cas en ce qui concerne l’AMP en dehors de considérations d’ordre médical, au bénéfice par exemple d’un couple de femmes. Il en sera de même dans le champ de la génomique et des neurosciences afin de favoriser à travers le triage, la manipulation ou l’augmentation, la qualité et les performances du vivant. Des normes s’instituent ainsi, et s’y opposer donnerait à penser que nous résistons au nom d’une bio-morale…
Nous observerons dans quelques mois ce que seront les choix de nos responsables politiques en matière de bioéthique. Ils pourraient estimer que des enjeux de compétitivité internationale en matière d’intelligence artificielle, de traitement des données massives ou de génomique justifieraient certaines concessions du point de vue de nos principes. De même, leur appréciation de l’acceptabilité sociale d’évolutions dans nos représentations de la famille les incitera peut-être à l’ouverture de la biomédecine à des demandes qui initialement ne la concernaient pas.
Serons-nous inventifs d’une bioéthique à hauteur des défis actuels ? Rares sont aujourd’hui ceux qui en sont convaincus.
Contribuer dans les mois qui viennent de délibération bioéthique à la mise en commun de savoirs et de questionnements, c’est s’inscrire dans une démarche de mobilisation démocratique. On pourrait espérer qu’elle permettra de renouveler une pensée de la bioéthique à hauteur d’enjeux politiques qui concernent notre vivre ensemble ainsi que les conditions de notre devenir.

Reconnaître la valeur politique de l’engagement des professionnels du Samu

Emmanuel Hirsch
Professeur d’éthique médicale, Université Paris-Sud-Paris-Saclay

Des menaces sont désormais proférées à l’encontre des professionnels du Samu, et plus spécifiquement ce ceux qui assument la mission de régulation des appels. Après en avoir fait des héros dans leur mobilisation lors des attentats qui ont meurtri le pays, les voilà soumis à la vindicte publique. Cela m’apparaît à la fois inacceptable et insultant à l’égard de soignants engagés sur un front dont on ignore trop souvent la réalité quotidienne en des situations de crises vitales.
Les circonstances dramatiques révélées à propos d’un Samu au CHU de Strasbourg fin avril, sont en cours d’instruction. Il ne m’appartient pas de m’immiscer dans les procédures engagées ou de prendre la moindre position au regard du processus décisionnel de cette équipe médicale. Je m’associe sans réserve à ceux qui témoignent leur sollicitude à la famille de Naomi et, comme eux, je suis soucieux que l’on puisse tirer les enseignements indispensables de cette investigation. Face à l’irréparable, il convient à la fois d’honorer la mémoire de cette femme qui n’aurait pas bénéficié de l’écoute et donc des soins qu’aurait justifié son état de santé, et de mieux prendre en compte les enjeux et les exigences d’une pratique médicale dans le contexte si singulier de l’intervention dans l’urgence.
Étant intervenu dans le cadre de séminaires de régulation médicale d’un Samu, j’ai découvert la diversité et la complexité des missions assumées par les professionnels qui accueillent les appels, conseillent, accompagnent, soutiennent et arbitrent une décision selon des critères, des arguments et des procédures concertés. Une relation très spécifique doit s’établir dans l’instant, alors que les interlocuteurs sont dans bien des cas démunis, anxieux et donc en difficulté de restituer la réalité effective de ce qu’ils vivent ou de ce à quoi ils sont confrontés. Évaluer la gravité de la situation et décider de l’option adaptée, relève d’un processus qui doit intégrer des incertitudes et des aléas que l’on ne saurait ignorer. Si la finalité immédiate est de mettre en œuvre une intervention tenant compte d’une appréciation des enjeux, les conséquences de la mobilisation d’une équipe d’intervention pourront être l’incapacité de répondre par la suite à une demande qui s’avèrerait plus urgente encore. Ce processus d’orientation dans le cadre d’un échange construit sur la base d’un questionnaire méthodique approfondi, doit donc aboutir à la décision appropriée aux circonstances dans un contexte qui, en dehors d’une sémiologie évidente imposant une intervention vitale, n’est pas toujours aussi simple et évident à formaliser qu’on voudrait le penser.
A travers mes échanges avec les professionnels du Samu, j’ai compris que nombre de circonstances très concrètes imposent une capacité de discernement qui ne se limite pas à privilégier, par précaution, la médicalisation par une équipe du Samu. Une réalité qui peut être perçue comme une urgence peut toutefois ne pas relever directement de ce dispositif dédié à des missions précises, selon une hiérarchisation des choix. Il en est ainsi de l’appel désespéré du conjoint d’un malade en fin de vie qui, désespéré, demande une hospitalisation « de la dernière chance ». Ce peut être également l’appel en pleine nuit de l’aide-soignante d’un établissement d’hébergement pour personne âgée dépendante (EHPAD), démunie de tout recours faute d’un environnement médical adapté. Sait-on l’attention et le temps consacrés à des personnes solitaires et désorientées, qui n’ont plus d’autres interlocuteur que le professionnel du Samu assurant la permanence d’une attention portée aux plus vulnérables que notre société s’est habituée à négliger ou à ignorer ? Est-on conscient de ce qui est en jeu dans un temps d’écoute qui se doit d’identifier, à travers un échange contingenté par nombre de contraintes, la signification d’une urgence et de peser la responsabilité d’une décision ? Saisit-on ce à quoi confronte, des heures durant, cette disponibilité à l’autre qui exprime une plainte qui n’est pas que physiologique, une souffrance qu’accentue bien souvent le sentiment de solitude et d’abandon ? Vivre parfois en direct la mort d’une personne à travers ce qu’en restitue un proche, tenter de trouver les quelques mots de sollicitude en ces moments insupportables, réassurer le temps qu’une équipe puisse se rendre sur place et prendre le relais face à la violence de ce qui se vit, relève d’un engagement moral d’une valeur inestimable.
Ces quelques observations ne sont pas évoquées pour atténuer en quoi que ce soit la gravité d’événements qui suscitent l’émotion et les « marches blanches ». Il nous faut pourtant approfondir une réflexion indispensable qui porte sur nos capacités à comprendre ce que sont nos responsabilités personnelles au regard d’urgences humaines et sociales que nous déléguons trop habituellement à ces professionnels si vite voués aux gémonies. Nous attendons des réponses immédiates et sommes prêts à fustiger et à condamner comme si nous étions exonérés de toute responsabilité partagée en société. Je pense également aux pompiers appelés parfois plusieurs fois dans la nuit au domicile d’une personne en situation de perte d’autonomie qui ne peut plus se remettre sur son lit, aux policiers qui passeront des heures à la recherche d’une personne atteinte de troubles du comportement errant quelque part au risque de mourir de froid. N’est-on pas tenter de leur reprocher leurs insuffisances si plus tard malheureusement elle est retrouvée morte ? Nos responsabilités ne relèveraient-elles que d’une compétence professionnelle dont nous accusons si facilement les carences, du reste sans même tenter d’en comprendre ce qui pourrait l’expliquer sans pour autant la justifier ? Lorsqu’en désespoir de cause, faute de présence bienveillante à ses côtés, la personne n’a plus comme possibilité que de contacter le Samu, ne devrions-nous pas nous demander si nos responsabilités, ne serait-ce que de voisinage, n’en appellent pas à une mobilisation plus engagée et concrète que la célébration annuelle de la « Fête des voisins » ?
Conscient que ma prise de position suscitera quelques réserves, voire la contestation de la part des personnes habituées à juger et à condamner plutôt qu’à poser les véritables questions et à affronter la complexité du réel, je tiens pourtant à rendre hommage aux professionnels du Samu et des solidarités sociales plus généralement, à leur dire mon respect pour leur engagement au quotidien. Ils permettent à notre démocratie d’être fière de cette exigence incarnée de l’idée de fraternité et seront, mieux que ceux qui les menacent aujourd’hui, en capacité de tirer tous les enseignements de circonstances que chacun d’entre nous déplore.

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